Publié le Lundi 8 novembre 2010 à 23h01.

Les dessins d’enfants en Palestine, à Gaza et en Cisjordanie

Mai 2003, dans les camps de réfugiés de El Burej, Jabalia, Khan Yunis, Nuseirat, Rafah, j’ai reçu chaque dessin d’enfant comme une lettre.

Grâce à la traduction des étudiants présents, les enfants ont pu m’expliquer le dessin. Le temps en Palestine ne se déroule pas, il est fait de fragments imprévisibles, liés aux ruptures imposées par les agressions de l’armée israélienne. Dessin d’un impossible calendrier à Rafah ou d’une sieste rêvée à Nuseirat par Brahim, 9 ans, pour qui chaque instant posé pour faire quelque chose est un instant de gagné.

Les étudiants sont presque tous des enfants de la première intifada, animateurs dans les centres culturels et jardins d’enfants. Leur écoute des commentaires est précieuse, situation où ils reconnaissent ce qu’ils vivent eux-mêmes au quotidien. Chaque fois qu’ils aperçoivent une possibilité d’évasion dans l’expression, ils proposent aux enfants de s’en saisir. Lorsque c’est sombre, il faut parler longtemps, clairement, participer au théâtre forum, se réunir. Le monde, les échanges et les voyages sont aussi présents dans les dessins, comme un héritage populaire.

En rentrant, revoir les dessins un par un, un réel à des milles du journal télévisé. Avec les photographies, c’est le contraste entre la tenue et la personnalité de chaque enfant face aux entraves du déroulement de la vie quotidienne, le soin de vouloir vivre, j’ai ré-entendu « c’est aussi pour demain ».

Le choix des titres de presse comme « la situation » à la place de colonisation armée, le mot Palestine absent des cartes géopolitique, « ces Territoires » où la terre est de plus en plus détruite comme des tremblements de terre quotidiens, des catastrophes sans secours ni aide humanitaire internationale. Ce sont des tanks, des bulldozers qui font la catastrophe, la nakba. Des destructions visant à déstructurer l’organisation de la vie, qui obligent les enfants comme le dessin de Jabalia sans les repères, d’une maison vers l’école plus de route, de Quarara des serres comme traversées par un ouragan. En 2003, la mer n’est toujours pas accessible, c’est l’appropriation des colons et s’en approcher pour prendre un bain, c’est risquer sa vie. Tous les jours des enfants risquent leur vie pour vivre, pour s’inventer des repères que l’armée israélienne leur interdit. Ils risquent aussi leur vie pour jouer, pour un cerf-volant qui suit le vent et ne reconnaît pas l’armée. À Gaza comme en Cisjordanie personne ne baisse les yeux

Février 2005, à deux, nous rentrons difficilement pour trois jours dans Gaza avec une coordination. Année d’élections (présidentielle en janvier) et programme d’évacuation de toutes les colonies de Gaza pendant l’été. Impossible de descendre plus bas que Nouseirat. Nous constatons physiquement ce que nous connaissions des rapports journaliers écrits du PCHR, aussi immédiatement une tension quotidienne en déséquilibre avec la chaleur de l’accueil, les activités continuant autant que possible dans les écoles, les centres ainsi que les réunions des femmes à Jabalia, Nouseirat, Bureij, nous avons marqué ces trois jours par des marque-pages. Je propose le café ou le thé concentré pour remplacer la peinture. Tout commence à beaucoup manquer. Difficile de partir si tôt.

Dans nos échanges par mail, la question de l’actualité internationale est toujours aussi présente pour les demandes de réactions face à la situation du blocus, des incursions et destructions par l’armée israélienne, de l’enfermement de Gaza Prison.

En janvier 2006, le Hamas est élu aux législatives à Gaza, blocus immédiat décrété par Israël avec le soutien des États-Unis et de l’Union européenne.

2006, impossible de rentrer dans la Bande de Gaza. En Cisjordanie nous retrouvons l’artiste Bachar Al Houroub qui a créé les gravures du livre : Journal sous occupation de Bassima Takrouri, livre que nous venons de traduire et publier en France. Bachar et Bassima sont aussi animateurs d’ateliers de dessin et d’écriture dans le camp de réfugiés d’Almari Ramallah où nous improvisons une suite des marque-pages. Pour correspondre, ne pas accepter les séparations.

2006. Bil’in proche de Ramallah est un village de Palestine qui veut continuer d’exister, qui lutte pour sauvegarder sa terre, ses oliviers, ses ressources, sa liberté. En annexant près de 60 % de ses terres pour y construire le mur de séparation, l’État d’Israël étouffe le village, le détruit chaque jour un peu plus en emmurant ses habitants. Chaque vendredi matin depuis février 2005 les habitants et des internationaux manifestent pacifiquement jusqu’au mur et vers leurs terres. Chaque fois l’armée agresse violemment.

Après la manifestation nous faisons le point et nous mangeons ensemble. Autour d’un thé à la sauge avec les plus jeunes qui étaient eux aussi à la manifestation, nous nous donnons rendez-vous pour une autre forme d’action. Il s’agit d’aller «en poste avancé» prendre des notes et esquisses sur l’occupation du paysage près de l’ancien cabanon des paysans avant l’arrivée de l’armée. De fait, les dessins témoignent aussi du ballon de foot indispensable pour marquer des buts ! Avec un dernier verre de thé nous exposons tous les dessins et faisons ensemble un choix pour le projet qui vient de s’inventer : éditer un dépliant recto-verso, une petite forme, que nous ferons en partie revenir sur Bil’in.

Encore une fois peu de temps et beaucoup d’énergie à vivre en résistance dans de multiples expressions.

Muriel Modr