Entretien avec notre camarade Patrick Le Moal, dont le nouveau livre, « De l’unité antifasciste au Front populaire. Février 1934-mai 1936 », paraît en octobre 2026 aux éditions Syllepse. Il y retrace la séquence qui va de la réaction populaire unitaire à l’émeute du 6 février 1934 à la victoire électorale du Front populaire en mai 1936, puis à la grève générale de juin.
Pourquoi avoir retenu la période de février 1934 à mai 1936 et t’être arrêté avant les grandes grèves ?
On néglige trop souvent l’étude des processus de maturation qui conduisent aux grands événements sociaux et politiques, alors que les conditions dans lesquelles ils naissent jouent un rôle majeur dans les bifurcations possibles. Nous ne pouvons nous contenter d’attendre le déclenchement de ces mouvements pour agir, car les modalités de construction du rapport de forces et de l’organisation des dominéEs sont importantes pour le développement et l’efficacité des luttes. Et c’est dans une phase de ce type que nous sommes aujourd’hui.
Tu montres que l’unité antifasciste naît surtout d’une puissante aspiration unitaire à la base. Comment s’est-elle construite ?
Elle est d’abord le produit de la réaction de masse à l’émeute du 6 février 1934 et au danger fasciste, un an après la prise du pouvoir par Hitler, ainsi que du besoin de se retrouver pour être fortEs ensemble. Elle se construit ensuite par l’appel de toutes les organisations à la grève et aux manifestations du 12 février. Près de 4 millions de grévistes, des manifestations unitaires dans 259 villes, peut-être un million de personnes dans la rue : l’unité a montré sa force.
Nous ne pouvons nous contenter d’attendre le déclenchement des mouvements de masse pour agir
Cette aspiration est soutenue par des courants au sein du PS et du PC, des intellectuels, des révolutionnaires, et des comités antifascistes se créent sous des formes diverses. Ils agissent contre toutes les apparitions et initiatives de l’extrême droite, alors que la division entre le PS, qui veut diriger seul, et le PC, qui le dénonce comme social-fasciste, continue.
Le passage du front unique des organisations ouvrières au Front populaire modifie-t-il la dynamique ?
La construction de l’unité, plus précisément des différentes formes d’unité, n’a pas été linéaire : elle a connu des inflexions, des modifications importantes.
À la première réaction, qui dure quatre mois, succède une seconde phase à partir du pacte d’unité d’action PS-PC, qui n’est pas un accord électoral. S’ouvre alors une période d’un an durant laquelle les processus engagés s’amplifient et où se tiennent des rencontres, des meetings, des manifestations communes. C’est durant cette phase de front unique que le rapport de forces avec les fascistes et les nationalistes s’inverse : le camp populaire gagne en force, en confiance et devient hégémonique. À chaque occasion, il gagne. Cette modification met en échec un projet d’État fort, permet une première victoire électorale aux municipales de mai 1935 et produit l’unification syndicale.
La construction de l’unité n’a pas été linéaire
La réponse politique à cette montée des luttes est la mise en place du cadre qui donnera naissance au Front populaire : le Rassemblement populaire, avec la LDH, les syndicats, les associations antifascistes et surtout le Parti radical. Ce parti central de la bourgeoisie est au gouvernement quasiment sans discontinuer depuis 1902 et y mène, à ce moment-là, avec la droite, une politique austéritaire et répressive. Cette unité autour du drapeau tricolore relativise les structures de base du front unique, dont sont absents les radicaux, sans bloquer la dynamique unitaire engagée depuis février 1934.
Le Parti communiste passe de la dénonciation des socialistes comme « sociaux-fascistes » à l’alliance avec eux, puis avec les radicaux, tout en adoptant le patriotisme et la défense nationale.
Ce changement radical est le produit du tournant de l’Internationale communiste, dirigée par Staline. L’URSS commence à s’inquiéter du renforcement militaire allemand et cherche des alliances avec les pays européens, en particulier avec la France. Elle signe en mai 1935 le pacte Laval-Staline et impulse dans tous les pays la politique des fronts populaires, fondée sur l’alliance des PC avec des secteurs des bourgeoisies nationales.
Que nous apprend cette séquence sur les rapports entre victoire électorale, gouvernement de gauche et mobilisation populaire ?
Le programme du Front populaire n’est pas un programme de rupture avec le capitalisme : tant le PS que le PC sont d’accord pour une occupation du pouvoir sans volonté de le conquérir pour changer la société. Ils négocient avec les radicaux un programme de relance économique avec quelques mesures sociales limitées. La fonction du Front populaire est d’offrir une réponse à la crise de la bourgeoisie dans le cadre de la société capitaliste.
La fonction du Front populaire est d’offrir une réponse à la crise de la bourgeoisie dans le cadre de la société capitaliste
La volonté des classes populaires engagées, puis des grévistes, est bien plus radicale. Ils et elles veulent que leurs conditions de vie et de travail changent réellement et créent un rapport de force qui impose les 40 heures, les congés payés, les conventions collectives et les délégués du personnel.
Tu accordes une grande place aux courants révolutionnaires minoritaires et à la politique de front unique défendue par Trotski. Quels enseignements en tirer aujourd’hui ?
Globalement, les analyses de ce courant étaient les plus justes sur le front unique et la démarche transitoire du programme d’action de la Ligue communiste de 1934.
Ce qui fait reculer les ligues fascistes et nationalistes, c’est la dynamique de front unique antifasciste
Quelles que soient les difficultés, notre boussole doit toujours être d’agir pour répondre aux besoins fondamentaux des exploitéEs et des oppriméEs : animer des mouvements de masse ; être dans le mouvement réel, qui éduque à l’humilité et oblige à se remettre en cause ; chercher des réponses convaincantes qui, tout en restant dans un cadre stratégique révolutionnaire, soient en prise avec ce mouvement ; et démontrer notre utilité.
En 2024, la gauche s’est rassemblée sous le nom de « Nouveau Front populaire ». Tu mets en garde contre les comparaisons trop rapides avec les années 1930. Face à l’extrême droite, quels enseignements pouvons-nous tirer aujourd’hui de la séquence 1934-1936 ?
Ce qui fait reculer les ligues fascistes et nationalistes, c’est la dynamique de front unique antifasciste qui s’amplifie durant deux années d’actions unitaires politiques, de manifestations, de réunions publiques, de commémorations et, parfois, d’affrontements physiques. Ces actions ne se déroulent pas principalement dans les usines, sur les lieux de travail, ni dans les élections.
Les élections traduisent la modification du rapport de force, mais elles ne créent pas l’unification en profondeur.
Le nouveau rapport de forces se forge dans la pratique commune de centaines de milliers de militantEs dans la rue et dans les quartiers. Il se matérialise, au moins jusqu’à la fin de l’année 1935, dans l’existence de multiples collectifs unitaires. Les élections traduisent la modification du rapport de force et les victoires accélèrent à leur tour la confiance, mais elles ne créent pas l’unification en profondeur.