Quelques éléments sur le travail de masse féministe de la Ligue au NPA
Dans le cadre de ce dossier de revue sur l’intervention dans les: « masses » à partir de l’expérience et de la spécificité de notre courant politique, il semblait important de revenir sur notre intervention dans le mouvement féministe. Car, si le mouvement féministe a pu souffrir – comme nous le verrons plus loin – de dénonciation en bourgeoisie, il constitue bien un mouvement de masse dans lequel il est nécessaire d’intervenir, d’autant plus dans une période de monter des extrêmes droites et de fascisation. Il s’agira de revenir ici (succinctement) sur l’intérêt et les spécificités de cette intervention tout en pointant les tensions qui peuvent la traverser.
Agir sur le quotidien des femmes : de la subversion à l’institutionnalisation
L’originalité de notre courant a sans doute été de prendre au sérieux les mobilisations féministes et féminines ; en tous cas c’était le cas d’une partie des militants et surtout militante de la Ligue, mais aussi de Révolution ! ou de l’Alliance marxiste révolutionnaire dans une période où une large partie du mouvement ouvrier, par héritage stalinien, ne conceptualisait pas la valeur économique de l’exploitation des femmes. Le néo-malthusianisme qui pouvait aussi imprégner des mouvements comme le Planning Familial , en plus du caractère interclassiste de la condition de femme et par conséquent des revendications spécifiques comme l’avortement et la contraception, ont amené les organisations traditionnelles du mouvement ouvrier (CGT, PCF) à se distancer des mouvements féministes des années 1970, alors taxés de: « petit-bourgeois » / « bourgeois » – manière d’affirmer leur distance des préoccupations supposées des femmes prolétaires . Face à ces attaques, l’une des principales organisations, le MLF (Mouvement de libération des femmes, créé en 1970 ) a développé en son sein tout une armada théorique capable de battre en brèche ces diatribes : c’est le courant féministe matérialiste de Christine Delphy qui théorise une exploitation d’une classe des femmes par une classe des hommes sur un mode analogue de la théorisation marxiste traditionnelle. Ceci étant, la théorisation de deux systèmes parallèles que serait d’un côté le patriarcat et de l’autre le capitalisme, donnant finalement l’occasion de se battre seulement contre l’un où l’autre, ne convainc pas les militantes féministes et marxistes qui s’investissent dans le mouvement.
Ces militantes souvent organisées dans la Ligue ou dans Révolution ! tentèrent (avec succès) de développer une autre théorisation de la condition de femme, cette fois-ci imbriquer dans le mode de production capitaliste : c’est le courant féministe: « lutte des classes » . Partant de là, il s’agissait de démontrer le lien indissociable entre capitalisme et patriarcat, et d’intervenir en conséquence dans les masses. Au début des années 70, dans une période où la question de l’avortement devient un véritable problème public, et où le développement du secteur tertiaire et les premières liquidations d’usine textiles dans le Nord font apparaitre un prolétariat féminin capable de se mobiliser , l’intervention apparait naturellement. Vers 1972, la Ligue intervient auprès des travailleuses en luttes et lancent une politique de construction de comité femmes en entreprise afin d’organiser les femmes en tant que travailleuses. A partir d’un front large de l’extrême gauche incluant la Ligue, mais aussi Lutte Ouvrière et des organisations maoïstes, le courant lutte des classes fait le pari d’intervenir illégalement dans le quotidien des femmes qui ne peuvent aller avorter à l’étranger : c’est la naissance du MLAC ! Dans le sillage du MLAC, organisation qui aura été décisive et de la lutte pour l’avortement, les débats théorico-féministe continuent. La Ligue dote en 1977 sa commission féministe des Cahiers du féminisme, organe théorique autonome de la direction du parti, qui a permis de continuer à porter une ligne lutte des classes dans les débats en devenant l’une des principales revues de réflexion féministe . Bien que mobilisant au-delà de notre classe, il s’agissait pour les militantes de notre courant de participer au mouvement en organisant à la base et en portant une ligne féministe sans concession avec le capitalisme. L’intervention du courant lutte des classes s’est articulé donc à la fois via l’intervention dans le MLF, l’animation de groupes femmes en entreprise, la construction des antennes du MLAC à la base, et la diffusion d’une revue.
Malheureusement, sortie des années 1970 et après deux septennats Mitterrand, ce qui a été pas la suite considérée comme la: « deuxième vague » féministe, retombe largement . La légalisation de l’avortement et l’étatisation de la cause des femmes ont raison des groupes militants à la base du MLAC au MLF. Des tentatives de faire survivre des antennes du MLAC existent, comme à Aix, mais sont réprimées, comme le documente Bibia Pavard en 2012 dans son histoire de l’avortement en France. La cause des femmes s’institutionnalise, et les débats théoriques qui l’entourent se retranchent dans les espaces universitaires. Une partie des militantes féministes et marxistes rejoint les rangs d’associations comme le Planning Familial – organisation large qui reposent sur une alliance interclassiste – dans une volonté de continuer à agir sur le quotidien des femmes et à les organiser à la base. Cependant les financements étatiques de plus en plus importants tendent à dociliser l’association. La création du CNDF en 1996, revendiqué par ses fondatrices comme une survivance du courant: « lutte des classes » ne suffit pas à enrayer ce processus d’institutionnalisation. Cet état de fait pose de nouvelles questions, chacune en tension : comment continuer de faire avancer la cause des femmes ? Comment intervenir en tant que marxistes et révolutionnaires dans des associations subventionnées par l’Etat ?
Centralité politique renouvelée et théories de la reproduction sociale
Malgré la mise à l’agenda par le CNDF de thématiques comme les violences sexistes et sexuelles, et l’organisation des principales dates féministes comme le 25 novembre et 8 mars dès les années 2000, la période n’est pas propice à un sursaut féministe. Il faut attendre 2016 et la combinaison inespérée de la mobilisation contre la loi Travail et de l’émergence du mouvement MeToo pour observer un retour général du mouvement féministe (avec entre autres la création de NousToutes) et le renouveau à tâtons d’un courant féministe lutte des classes. Pendant le mouvement contre la loi Travail, des collectifs féministes ont mis en avant l’impact particulièrement fort de ces mesures sur les carrières des femmes. La création de groupes se revendiquant du féminisme lutte des classes comme le Collectif féministe révolutionnaire (CFR, souvent abrégé en: « féministes révolutionnaires » ou: « femrev » ) à Paris – regroupant entre autres des militantes du NPA – est l’aboutissement de ce travail. Dans la foulée, la visibilisation de la systémie des VSS réanima un vieux débat : celui de l’articulation entre exploitation et oppression, celui de la conceptualisation même du rôle des femmes dans le capitalisme.
Plusieurs autrices féministe-marxistes sont traduites et éditées en France. Ces publications participent à modeler le débat tout en donnant au courant lutte des classes les moyens de se réactualiser et de défendre sa ligne. L’autrice italienne Silvia Federici est traduite dès 2016 , suivit d’autrices comme Léopoldina Fortunati ou encore Lise Vogel en 2022. Une génération de penseuses féministes lutte des classes émerge en France. Elles participent à la popularisation de ces écrits et à la mise en avant de leur cadre théorique qui permet de penser un système cohérent tout en armant le mouvement social : ce sont les théories de la reproduction sociale, entre autres portées par Aurore Koechlin, Fanny Gallot ou plus récemment Maud Simonet.
Capitalisme et patriarcat sont à nouveau indissociables, ils sont même intriqués. Pour les TRS, il s’agit de mettre en avant ce qu’il se passe en amont de la production, c’est-à-dire la reproduction. Prolongeant les réflexions de Marx et d’Engels, il s’agit de dire que pour pouvoir vendre sa force de travail, encore faut il que celle-ci soit entretenue. Ou dit autrement, que le prolétaire ait mangé, dormi, qu’il soit maintenu dans un état de santé compatible avec le travail. Ces besoins correspondent globalement au travail domestique, et plus largement – car on y inclut même la reproduction générationnelle et le maintien en vie de toute une société – au travail reproductif tâche historiquement assignée aux femmes. Conceptualisant ainsi un seul et même système dit unitaire, articulant du même mouvement production et reproduction, maintien de la vie et des profits, ces théories poursuivent le travail entamé par le courant lutte des classes dans les années 1970
Les TRS infusent ainsi dans le mouvement social et donnent, en même temps que l’héritage du courant lutte des classes (Cahiers du féministe, groupes femmes), une perspective d’intervention dans un mouvement féministe en pleine reconfiguration et à nouveau massif. Le travail reproductif étant conceptualisé comme essentiel au maintien du mode de production capitaliste, l’objectif est dorénavant la (re)construction du 8 mars (journée internationale de lutte pour les droits des femmes) comme une date de grève féministe – comme en Espagne –, plutôt qu’une journée symbolique et étatique. L’enjeu est de réussir à coordonner les associations et collectifs féministes et les syndicats autour de la construction de cette grève. Dans cette perspective, les militantes luttes des classes new generation, se mobilisent et tentent d’impulser un nouveau cadre large en 2020 : la Coordination féministe. Bien que celui-ci ait pu bénéficier d’un certain engouement dans ses débuts, la défection des syndicats n’a pas permis la coordination effective de travailleuses susceptibles de porter une grève à échelle nationale. Toutefois, la mise en avant par ces militantes de la nécessité d’une alliance pratique entre cadres féministes et syndicats, et l’organisation des secteurs féminisés, a largement imprégné le mouvement social. D’autant plus que des victoires ont été syndicalement obtenu dans des secteurs reproductifs, comme le nettoyage avec la victoire très médiatisée d’Ibis Batignolles. Malgré l’échec de la Coordination féministe à échelle nationale, celle-ci a toutefois essaimé à l’échelle locale, avec la création dans quasiment tous les départements de coordination entre syndicats et associations féministes (NousToutes, le Planning Familial, des collectifs autonomes) afin d’organiser a minima le 8 mars.
Et maintenant ? Une intervention féministe contre le fascisme
Portée en partie par des militantes du NPAA, l’intervention dans des collectifs comme le CFR a pu être sujet de débat au sein de l’organisation, notamment par des militantes investies dans le CNDF. Pour cause, bien que radicalement lutte des classes, l’intervention dans ce collectif pose toutefois la question même de l’intervention dans les masses. Par nature, du fait de sa radicalité, le collectif ne peut brasser au-delà de notre milieu et ne s’est d’ailleurs pas implanté en dehors de Paris (malgré des tentatives, par exemple à Nantes). Bien qu’ayant contribué à la popularisation du féminisme marxiste, celui-ci ne semble pas s’être dépassé au cours des dernières années et à la faveur d’un contexte politique qui n’est plus celui de 2016. Il semble cependant trouver son utilité lors des réunions de cadres nationaux comme Grève Féministe où il peut servir d’intermédiaire entre les franges les plus radicales et autonomes du féminisme et les plus conventionnelles telles que les syndicats.
Ceci étant, la situation de montée des extrêmes droites et de fascisation de la société indique une centralité stratégique renouvelée de la question féministe malgré un reflux du mouvement. Pour cause, alors que l’extrême droite se développe partout, des associations comme le Planning Familial sont encore les dernières formations positionnées à gauche à intervenir sur l’ensemble du territoire. Loin d’être anecdotique, l’importance de cette association est en réalité si palpable que Pierre-Edouard Stérin cherche à implanter des versions conservatrices partout sur le territoire en profitant du dé-financement massif du Planning. Dans un contexte de crise du milieu associatif, et de retombée féministe, l’investissement dans une association de masse qui agit sur les quotidiens tel que le Planning Familial, s’avère être un choix tactique proche finalement dans la période de celui qu’à été le MLAC (agissant à la base, sur le quotidien, cadre large…). Effectivement, l’éloignement de plus en plus important de la population aux structures de santé et particulièrement de santé reproductive, oblige à mesurer l’intérêt particulièrement fort à participer à la construction d’une association qui cherche à réduire cette distance et à rendre effectif l’accès à l’avortement. Intervenir dans ce type d’espace permet ainsi de pousser une ligne lutte des classes, tout en popularisant ces idées dans un cadre qui regroupe bien au-delà de notre milieu et qui pèse du fait de son histoire et de son public.
Aujourd’hui, la plupart des groupes politiques (hormis Révolution Permanente) semblent avoir abandonné ou ne jamais avoir eu l’idée même d’une intervention coordonnée dans le mouvement féministe. Alors qu’une partie de la génération féministe lutte des classes des années 1970 a rejoint le CNDF, construit des antennes locales ou est encore au Planning Familial, la jeune génération est divisée entre deux choix stratégiques – la construction de petits groupes radicaux, ou une intervention de masse comme au Planning. La première option est choisie résolument par Révolution Permanente qui cherche ainsi à agglomérer les éléments les plus avant-gardistes des luttes féministes tout en pesant dans les cadres larges et inter-organisations féministes et en assumant le rôle de: « courroie de transmission » vers le parti de son groupe féministe. De l’autre côté, il semble essentiel dans la période d’être en mesure d’intervenir concrètement dans les organisations les plus larges et les plus présentes sur le territoire. Leur surface, leur inscription géographique et leur utilité publique permettent de toucher un nombre important de personnes. Reste à savoir si le dépassement de l’institutionnalisation d’association comme le Planning est possible pour pouvoir mener une intervention pleinement conséquente.
Conclusion : Le travail féministe et la nécessité d’une double-besogne
Si lorsqu’on pense à l’intervention dans: « les masses » , il est aisé d’avoir en tête des espaces comme le syndicalisme par exemple – qui par définition s’adresse majoritairement à notre classe – l’intervention féministe semble être moins évidente. Ici, il peut y avoir une tendance même à secondariser ces espaces parce que: « femme » est une catégorie plus large que notre classe. En ce sens, l’intervention féministe, et dans des cadres féminins serait légitime uniquement lorsque ceux-ci sont assurément composés de membres de notre classe ou seulement pour venir renforcer les rangs de notre organisation. L’analyse qui a été faite par notre courant a pourtant été autre. A partir d’une tentative d’articulation concrète entre capitalisme et patriarcat comme un seul et même système, les féministes luttes des classes ont pu forger une intervention et des cadres afin de mener une politique de masse efficace comme le MLAC.
De nos jours, la fascisation en cours et les remises en question virulentes des droits de femmes doivent nous inciter à penser à nouveau les contours d’une intervention de masse à partir des cadres féministes. Car de la même manière que le MLAC, ou que la conception classique du syndicalisme l’exprime : intervenir dans notre classe c’est savoir articuler la sauvegarde et l’amélioration des conditions matérielles d’existence tout en travaillant de près à la révolution. L’intervention féministe doit donc se penser aussi comme une double besogne.
On pourra à profit relire pour reconstituer cette histoire les ouvrages de notre camarade Aurore Koechlin, La révolution féministe (Editions Amsterdam, 2019) et l’ouvrage collectif dirigé par Suzy Rotjman en 2022, Féministes ! Luttes des femmes, luttes des classes. Paris, Syllepse, 357p.
Héritage stalinien (Koechlin, 2019)
Qui est tout de même aussi une raison de la distance des organisations traditionnelles du mouvement ouvrier face aux questions d’avortements et de contraception.
L’association Choisir dont la figure majeure était Gisèle Halimi a regroupé des femmes essentiellement bourgeoise ou petite-bourgeoise et a beaucoup consisté en une sorte de lobbying par en haut (Pavard, 2012).
Ce qui ne veut pas dire que des militantEs PCF-CGT n’ont pas individuellement participé pleinement à la construction du mouvement féministe des années 1970. Voir Jusqu’au bout. Vieillir et résister dans le monde ouvrier, Nicolas Renahy, La découverte, (coll. L’envers des faits) 2024.
On pourra à ce sujet consulter avec profit l’étude de la sociologue Eve Meuret-Campfort sur la lingerie Chantelle - Lutter: « comme les mecs » . Le genre du militantisme ouvrier dans une usine de femmes, Editions du croquant (coll : Sociopo), 438 p.
Entre autres à l’époque le célèbre débat sur le salaire ménager. Celui-ci a été international et opposa plusieurs courants féministes marxistes et matérialistes (Calderaro, 2022).
Collectif national pour les droits des femmes. Cadre hybride se présentant à la fois comme un collectif regroupant des militantes, et en même temps les syndicats, il a fait office de collectif d’organisation nationale des grandes dates dans un premier temps et constitue davantage maintenant une association d’accompagnement similaire au Planning Familial (même si le CNDF reste positionné uniquement sur les questions ouvertement féministes).
Pour cause, il est en effet créé par une partie des militantes lutte des classes comme Suzy Rotjman que nous citons abondamment dans cet article et dont nous renvoyons au livre qu’elle a dirigé pour approfondir sur l’histoire de ce courant : ROTJMAN Suzy (dir.), 2022, Féministes ! Luttes des femmes, luttes des classes. Paris : Syllepse, 357p.
Questions similaires à celles qui peuvent se poser lors d’interventions dans des cadres par exemple syndicaux.
On pourrait même parler de consubstantialité au sens de Danièle Kergoat
Entendu donc comme l’ensemble des tâches qui participent à la reproduction sociale : éducation, santé, nettoyage etc.
Collectif interorganisation nationale en charge de la préparation des grandes dates féministes.
A ce titre, consulter l’article de stratégie publié sur Contretemps de Shawna Gazzolo,« Le planning familial : l’un des derniers remparts à l’extrême-droite en ruralité »
Lutte Ouvrière ne semble pas investir leurs militantEs dans ces cadres, de même que le NPA Révolutionnaire même s’il est important de noter que des militantEs individuellement peuvent s’y investir. La France Insoumise quant à elle ne bénéficie pas d’une structuration interne qui lui permette ce type d’intervention coordonnée et souffre encore d’un militantisme peu intense de ses bases essentiellement mobilisées à des fins électorales (et qui contribue donc difficile à une guerre de position en notre faveur au sens gramscien).
Qui a construit son antenne féministe Du pain et des roses. Collectif relativement équivalent au CFR en dehors du fait que celui-ci est directement lié à Révolution Permanente.