Publié le Mercredi 4 novembre 2026 à 09h00.

Actualité de la théologie de la libération palestinienne

Propos recueillis par le collectif Anastasis

Nous republions ici l’entretien réalisé par le collectif Anastasis, collectif chrétien, paru dans leur revue, dont le premier numéro est paru en août1.Il traduit une optique chrétienne sur la théologie de la libération palestinienne, qui n’engage pas la rédaction de la revue du NPA-A. John Munayer et Lamma Mansour sont deux théologien·ne·s palestinien·nes qui ont participé à l’écriture de l’ouvrage collectif The Cross and the Olive Tree. Cultivating Palestinian Theology amid Gaza (publié en 2025 chez l’éditeur américain Orbis), prochainement publié en français par le collectif Anastasis

 

1) Pourriez-vous nous dire un mot du sens du titre de cet ouvrage et nous expliquer dans quelles traditions de pensée et d’action il s’inscrit ? 

Pour les chrétiens palestiniens, la croix n’est pas un symbole abstrait. Elle est le lieu où nous nous trouvons aujourd’hui. Elle est l’expérience de la souffrance, le témoignage de la mort. L’olivier est l’autre pôle du titre, et c’est peut-être le symbole le plus palestinien qui soit. L’olivier, c’est la terre. C’est l’enracinement. C’est la lignée familiale, la mémoire ancestrale, la persévé rance. La croix et l’olivier s’interprètent mutuellement. La métaphore de l’olivier permet également de décrypter la théologie palestinienne contemporaine en trois étapes : l’huile d’olive, le savon et la lampe. Chaque étape est liée à un ensemble de théologiens et de contributeurs : membres du clergé, universitaires et théologie populaire.Cet ouvrage s’inscrit dans la tradition de la théologie palestinienne et représente la nouvelle génération de théologiens palestiniens. La préface est signée par deux grands noms de la théologie palestinienne : Naim Ateek et Cedar Duaybis, membres fondateurs du mouvement. Le livre se veut une tentative d’aborder des questions nouvelles, tout en s’appuyant sur les fondements posés par nos aînés.Enfin, La croix et l’olivier fait écho à l’œuvre de James Cone, théologien afro-américain célèbre pour son ouvrage La croix et l’arbre du lynchage. Ce dernier a été une source d’inspiration pour de nombreux théologiens en Palestine 

 

2) Votre pratique de la théologie peut se comprendre comme une œuvre de résistance. Pouvez-vous nous dire pourquoi ? 

Notre pratique théologique est un acte de résistance à plusieurs égards. Premièrement, depuis bien trop longtemps, les Églises et les théologiens parlent des Palestiniens plutôt que de s’adresser à nous. Ils ont bâti des courants de pensée entiers qui nous déshumanisent ou nous ignorent. Cela a causé d’immenses préjudices. Cela a contribué à justifier la violence, à nier notre humanité et à rendre nos vies invisibles et insignifiantes. Ainsi, lorsque nous nous engageons dans une théologie palestinienne, nous affirmons que nous ne sommes pas des objets d’analyse silencieux et passifs, mais des êtres humains créés à l’image de Dieu, capables de parler, d’interpréter et de nommer Dieu à partir de notre propre réalité vécue. Ce faisant, nous perpétuons une tradition théologique palestinienne qui remet en question les théologies occidentales sionistes depuis des décennies. Deuxièmement, dans notre travail, nous nous adressons également à notre propre peuple, en résistant à la tentation de nous isoler. Nous cherchons avec Dieu à comprendre ce que signifie la fidélité à un moment où notre peuple est tué, déplacé et déshumanisé. En ce sens, la théologie devient un espace de lamentation, de discernement et d’introspection. Enfin, notre travail est aussi tourné vers l’extérieur. Nous nous intéressons aux théologies du Sud global, recherchons des solidarités par-delà les contextes d’oppression, et résistons à l’isolement et à la division que les empires cherchent souvent à instaurer. Nous essayons de nous interroger, ensemble, sur ce que signifie suivre le Christ dans un monde violent et déshumanisant. Ce travail théologique inscrit notre combat dans des traditions plus larges de recherche de justice et de miséricorde.

 

3) Non seulement vous faites partie d’un peuple qui est ciblé par un génocide, mais vous faites partie d’une religion dont certains adeptes utilisent certains préceptes pour justifier votre oppression (on sait en effet que le sionisme chrétien, notamment américain, est un puissant soutien de l’État israélien)… Comment faire face à une telle défiguration des messages évangéliques au cœur de la religion chrétienne ?

Le problème dépasse le cadre du sionisme chrétien évangélique et concerne de nombreuses expressions du christianisme occidental en général. Que les chrétiens occidentaux soient issus de milieux conservateurs ou libéraux, protestants ou catholiques, nombreux sont ceux qui ont choisi de soutenir le sionisme et d’ignorer les souffrances du peuple palestinien. Malheureusement, beaucoup de chrétiens en Occident ont allié leur foi aux empires, au colonialisme et à la domination. Une telle attitude est en totale contradiction avec l’Évangile 

 

4) Lamma, dans votre article, vous écrivez que « l’imagination est un don de Dieu » (p. 74). L’imagination est-elle un aspect de l’espérance dans le Royaume de Dieu ? Pouvez-vous nous dire en quoi et comment l’imagination au sens où vous l’entendez peut rejoindre l’action pour la justice dans le contexte palestinien ? 

Je pense effectivement que l’imagination est profondément liée à l’espérance du Royaume de Dieu. L’espérance est, en quelque sorte, la conviction que le présent n’est pas une fin en soi. L’imagination nous permet d’aspirer au « pas encore » du Royaume de Dieu – à un avenir façonné par la justice, la dignité, la réconciliation et l’épanouissement, même lorsque cela semble impossible dans la logique du moment présent. Il est donc important de se rappeler que l’imagination n’est pas une fuite. C’est un acte profondément théologique et eschatologique. Elle reflète la conviction que Dieu est toujours à l’œuvre dans l’histoire et que le monde, tel qu’il existe aujourd’hui, n’est pas la finalité. Dans le contexte palestinien, l’imagination revêt une importance particulière car la domination israélienne agit souvent en restreignant les horizons du possible. L’occupation, la violence, la fragmentation et la dépossession ne ciblent pas seulement la terre et les corps ; elles étouffent aussi l’imagination. Elles peuvent engendrer le désespoir, le fatalisme et le sentiment qu’aucun autre avenir n’est envisageable. Dès lors, imaginer autrement – imaginer la liberté, la sécurité, le retour, la reconstruction, ou même une simple joie – devient un acte de résistance en soi. Mais l’imagination doit aussi se traduire par l’action. Autrement, elle risque de sombrer dans le sentimentalisme et se déconnecter de la réalité, au détriment de celles et ceux qui vivent sous le joug de l’empire. Pour moi, l’imagination est ce qui permet d’agir pour des réalités qui n’existent pas encore pleinement. Elle soutient le travail long et souvent épuisant de la justice. Tout mouvement de libération commence par la capacité d’imaginer que les choses pourraient être différentes. Partout en Palestine, je le constate non seulement dans l’activisme politique, mais aussi dans les pratiques quotidiennes : la création artistique, la préservation de la mémoire à travers les générations, la reconstruction des maisons, l’éducation des enfants, la culture de la terre, la prière, le deuil et la solidarité. Autant de manières de refuser la logique déshumanisante qui réduit les Palestiniens à la souffrance ou à la simple survie. Théologiquement, je crois que l’imagination est étroitement liée à la tradition prophétique. Les prophètes n’étaient pas seulement des critiques de l’injustice ; ils étaient aussi des visionnaires, comme le soutient Walter Brueggemann dans L’imagination prophétique. Ils ont formulé des alternatives morales et sociales fondées sur la justice divine. De même, Jésus a proclamé le Royaume de Dieu comme une réalité déjà présente. L’imagination chrétienne nous invite à participer à l’œuvre rédemptrice de Dieu ici et maintenant. Ainsi, lorsque je décris l’imagination comme un don de Dieu, je veux dire qu’elle contribue à permettre aux êtres humains de résister au désespoir et d’agir avec espérance 

 

5) John, votre article (co-écrit avec votre frère Samuel) porte sur la théologie du martyre. Quel sens mettez-vous dans cette notion de martyre ? Que signifie pour vous être témoins de Dieu dans le contexte de violence et d’injustice auquel vous êtes confrontés ?

La question du martyre est peut-être la plus urgente que Samuel et moi ayons abordée personnellement lors de l’écriture de ce livre, car le chapitre qui lui est consacré est né non seulement d’une réflexion théologique, mais aussi d’une menace vécue au quotidien. Nous avons décidé d’écrire sur ce sujet car tant de Palestiniens sont tués, victimes de nettoyage ethnique et opprimés par tous les moyens possibles. La distinction essentielle que nous établissons dans ce chapitre est celle entre une théologie du martyre et une théologie de la survie. Une théologie du martyre encourage à témoigner du Dieu crucifié et ressuscité et de l’injustice du monde. Une théologie de la survie privilégie la préservation du statut et des droits de l’Église au sein d’une situation dévastatrice. Au sein de l’Église palestinienne et de la communauté chrétienne palestinienne, l’accent est mis sur notre nombre. Parce que notre population diminue en Palestine, nous représentons moins de 2 % de la population totale, du fleuve à la mer. 

 

Cette angoisse démographique, aussi compréhensible soit-elle, peut pousser les communautés à adopter une attitude de survie : protéger leurs institutions, éviter les confrontations, se faire discrètes pour que l’église reste debout et que la congrégation ne diminue pas davantage. Nous comprenons cette réaction. Ces deux aspects sont indissociables. On ne peut témoigner de la résurrection tout en gardant le silence sur les souffrances de son peuple. Le Christ ressuscité est aussi le Christ qui porte les plaies. Et le connaître, c’est refuser de détourner le regard des souffrances de Gaza. 

  • 1. Revue Anastasis, théologie politique chrétienne, “Lancement” n°1, Août 2026