Publié le Mercredi 29 avril 2026 à 18h38.

Urgence antifasciste : le patronat ouvre la voie au RN

Le rapprochement récent entre les dirigeantEs du RN et une partie du grand patronat montre que les classes dirigeantes commencent à envisager sérieusement l’extrême droite comme une option crédible pour défendre leurs intérêts.

« Le fascisme, de quelque nom qu’on l’appelle, risque de demeurer l’arme de réserve du capitalisme dépérissant », Daniel Guérin, Fascisme et grand capital (1936).

Ces dernières semaines, au moins deux déjeuners ont réuni les dirigeantEs du RN et les principaux patrons français. CertainEs adopteront la posture : « Quoi de neuf ? On sait bien que le RN est au service du patronat ! » Ces rencontres constituent pourtant un changement du positionnement de la partie dirigeante de la classe capitaliste française. Il y a donc urgence à prendre la mesure des ressorts du processus si nous ne voulons pas en être de simples commentateurEs, mais nous y opposer.

L’hypothèse RN validée par les dirigeantEs du CAC 40

Ce n’est évidemment pas d’hier que des Bolloré, Stérin, Sophie de Menton ou E. Trappier, président de la Holding Dassault, utilisent leurs moyens médiatiques pour promouvoir l’extrême droite comme une candidate crédible au pouvoir. Ils préparent ainsi son accession en mettant en avant la perspective d’une « union des droites » contre le danger de l’extrême gauche, incarnée selon eux par LFI.

En revanche, qu’une quinzaine de dirigeantEs des groupes du CAC 40 (dont TotalEnergies, Accor, Engie, Renault, LVMH, Capgemini et AXA) dînent avec Marine Le Pen dans le cadre de l’un de leurs clubs, c’est inédit. Tout comme le déjeuner de Bardella avec le Bureau exécutif du Medef, dont une dirigeante avait publié en 2011 un livre intitulé Un piège bleu Marine. Cela signifie qu’iels valident collectivement la possibilité de l’arrivée du RN au pouvoir et entament, sans barguigner, les discussions sur leurs attentes si cette hypothèse se réalise.

Pourquoi cette évolution collective ?

Il y a indéniablement le ras-le-bol de la crise politique accélérée par Macron depuis la dissolution en 2024. Les institutions autoritaires de la 5e République arrivent au bout de leur capacité à permettre à un gouvernement minoritaire de gouverner en balayant les principes de base de la démocratie représentative. Cela impose d’envisager l’après 5e République et le patronat le fait à sa manière. Il suffit de regarder les gouvernements d’extrême droite en Europe ou sur le continent américain pour constater comment, parvenus au pouvoir dans le cadre de constitutions diverses, ils s’en autonomisent en fonction de leur agenda politique… et des intérêts des représentantEs de leur propre CAC 40.

Mais au-delà des rebondissements d’une crise politique sans fin, il y a les soubassements d’une autre crise qui travaille les angoisses de la classe dirigeante, au cœur même des contradictions du capitalisme. Les profits accumulés grâce aux politiques néolibérales ne trouvent plus d’investissements qui leur garantissent les taux de rentabilité qu’ils attendent. Et cela n’est pas imaginable pour les bénéficiaires d’un système qui ne renoncent jamais, mais cherchent des voies de plus en plus complexes en termes de montages financiers et de plus en plus insupportables pour les populations de la planète comme pour la planète elle-même — à commencer par l’extension des politiques guerrières, dans un contexte d’exacerbation des rivalités pour le contrôle des ressources. Quand il n’y a plus de force politique pour arracher le consentement des populations aux sacrifices imposés, il reste l’extrême droite.

Combattre la division, la pétrification et l’impuissance

Les exemples historiques sont clairs. Le fascisme est arrivé au pouvoir parce que les classes dirigeantes l’ont « choisi » et « imposé » et à cause de l’incapacité du mouvement ouvrier, de ses organisations politiques et syndicales, à s’y opposer en offrant une alternative prête à la confrontation. Ces échecs ont été payés cash par certaines de ces organisations, mais surtout par la boucherie et les destructions de la guerre et par des génocides dont personne n’aurait imaginé la possibilité. Et ces défaites sans combat (à l’exception de la révolution espagnole de 1936) sont le produit de l’oscillation entre deux impasses décrite par Daniel Guérin : « À l’orée de la décennie 1930-1940, où il allait s’agir d’affronter le fascisme, et de le vaincre, sous peine d’être submergé par lui, la gauche française présentait un affligeant spectacle : celui de la division, de la pétrification, de l’impuissance. »

Notre défi : ne subir ni la division ni la pétrification, pour ne surtout pas nous laisser réduire à l’impuissance.

Cathy Billard