Publié le Mardi 3 novembre 2026 à 09h00.

Ligne de masse plutôt que travail de masse ? 

L’objectif du travail de masse est de pallier l’écart entre le niveau de conscience du parti d’avant-garde et celui des masses non-révolutionnaires en permettant d’associer les conditions subjectives de la révolutions aux conditions objectives. Cette interprétation des problématiques classiques posées par la forme parti ne va pas de soi : la« ligne de masse » défendue dans la tradition maoïste inverse ce rapport et envisage plutôt le niveau de conscience des masses comme une forme de« rappel » anti-bureaucratique. Réciproquement, la confiance des masses et dans les masses est l’indicateur de la justesse de la ligne du parti. 

 

Trotskisme et maoïsme : des traditions éloignées 

Toutes les organisations marxistes révolutionnaires ont leurs traditions et leurs sources. La nôtre, entre autres depuis l’expérience du « parti large », représente une hybridation de plusieurs branches du trotskisme (principalement de la LCR et du Secrétariat unifié de la IVE internationale) et des traditions hétérodoxes du marxisme ainsi qu’une imprégnation du mouvement social dans sa globalité. Pour incarner « le meilleur du mouvement ouvrier », notre organisation propose donc d’articuler un nombre conséquent d’apports divers et d’en constituer à chaque moment la meilleure synthèse. Ajoutons à cela la multiplication des recompositions internes de l’organisation, et l’on aboutit à une forme extrêmement composite de construction de notre ligne politique. Rien n’est plus éloigné de notre tradition que toute forme de dogmatisme. De fait, à l’ouverture de notre courant se joint une forme de complexité interne qui fait de notre « tradition » l’effet d’une « immersion » longue à travers ses implicites. Elle est, dans tous les cas, difficilement résumée à ses fondamentaux - quel que soit le recours qu’on puisse trouver dans les résolutions diverses ou les productions spécifiques. Une telle complexité n’est en réalité possible que par la distinction de la ligne du Parti et de sa ligne de masse : entre la manière dont l’organisation exprime ses positionnements et ses expressions internes, il y a un écart qui, dans la tradition trotskiste, a pour objectif de permettre de rallier toujours plus large que l’organisation. C’est la raison pour laquelle certaines organisations à notre gauche peuvent tendre à voir chez nous une forme de proximité avec les formations sociales-démocrates : cette « traduction » de notre orientation correspond pour nous à deux objectifs - celle de ne pas se dissocier des masses et de les orienter. Or ces deux objectifs sont remplis de manière complètement différente dans la tradition maoïste. 

 

Dès l’abord, le maoïsme offre un contraste saisissant avec cette manière de construire la théorisation de l’organisation politique. Le contraste est visible même sur le plan formel : avec ses expressions imagées, ses illustrations naturalistes et ses formules emphatiques il n’est pas difficile d’identifier un « mao » : et pour cause, la distinction entre l’orientation « pour les masses » et l’orientation propre du parti ne se distingue pas dans une organisation maoïste, puisque comme l’expression l’indique, ce sont « les masses » qui indiquent la ligne. En un mot, là où il est fréquent de voir les officines trotskistes être accusées d’opportunisme (ou de déviation droitière), il est très fréquent d’accuser le maoïsme de « gauchisme » : 

 

La« ligne de masse », résultat d’une histoire spécifique ? 

Le maoïsme naît dans un contexte spécifique, qui présente des similarités avec la situation russe pré-révolutionnaire, mais également un ensemble de déterminations différentes qui font du modèle chinois une voie différente de construction de la conscience révolutionnaire. 

Les similarités avec le modèle russe ont des bases économiques : une économie encore féodale et agraire, des difficultés à engager les révolutions industrielles. Sur le plan international, la Chine est l’objet d’importantes prédations : au XIXe siècle, l’ouverture de la Chine - longtemps « repliée » sur elle-même - par la commercialisation de l’opium l’oppose aux puissances européennes, principalement la France et le Royaume-Uni qui imposent des traités commerciaux très désavantageux à la Chine. Ces guerres sont soutenues par les Etats-Unis et la Russie : et c’est là l’une des grandes différences entre la Chine et la Russie pré-communiste. 

La Russie était un pays à l’intégration inégale dans le concert des grandes nations européennes, mais elle reste une grande puissance européenne, tiraillée entre slavophilie et occidentalisme. La Chine, quant à elle, a incarné une nation puissante, au développement technique majeur et parfois en avance du modèle européen, mais elle est aussi au début du siècle un pays minorisé et dominé. Lorsqu’en 1911, le régime féodal chinois s’effondre après avoir essuyé d’importantes incursions impérialistes et prouvé son incapacité à moderniser l’économie, il est remplacé par une république nationaliste, qui défend un modèle mixte - d’appui sur la paysannerie, d’affirmation nationale et de démocratie représentative. Ce sont les trois principes du peuple soutenus par le Kuomintang. L’étape « transitoire » donc de l’état chinois est bien différente de celle du gouvernement Kerensky. Il en est de même pour la situation d’émergence du parti communiste chinois, qui ne fait pas fond sur une tradition socialiste et anarchiste, mais fait émerger le parti communiste depuis un espace anti-impérialiste et agrarien. Si pour nous le modèle russe incarne par excellence le modèle communiste, il importe de resituer la révolution bolchevik dans le fleurissement révolutionnaire auquel elle a donné lieu - et qui a pu mettre en branle trois « modèles » révolutionnaires différents - le modèle russe, le modèle conseilliste germano-hollandais et le modèle chinois. Le parti communiste chinois est fondé par Chen Duxiu1 et Li Dazhao. Si la révolution bolchevik incarne bien une forme d’expérience précédente qui aura une forte influence sur le modèle chinois - on évoque ainsi souvent l’influence des populistes russes sur la révolution chinoise, au-delà de la seule référence léniniste - mais elle est immédiatement ramenée à un objectif d'affirmation nationale. 

 

La sinisation du marxisme dans le contexte chinois correspond ainsi à deux éléments fondamentaux : la confiance dans la puissance d’affirmation nationale comme moteur révolutionnaire et la recherche d’une révolution qui s’appuie sur les masses elles-mêmes. La méfiance envers la paysannerie, héritée de l’expérience politique française, et caractéristique du modèle bolchevik ne fait pas partie de la matrice du communisme chinois. 

En conséquence, l’analyse « de classe » du marxisme-léninisme chinois est tout à fait différente : l’union de la faucille et du marteau n’implique pas tant de penser le « compromis » ou l’articulation de la paysannerie au mouvement ouvrier, que de penser le caractère communiste de la révolution nationale et de la réforme agraire. Plus encore, la lutte contre l’impérialisme n’est pas d’abord celle d’une lutte contre ses propres prédateurs capitalistes - mais une lutte contre des voisins impérialistes, et recouvre l’affirmation du « socialisme en un seul pays », partiellement tributaire de son rapport complexe au stalinisme. 

 

Ces spécificités ont des effets importants sur le « travail de masse » qui n’implique plus de distinguer une minorité numérique représentant l’avant-garde politique et économique - les ouvriers représentant « l’avenir » économique d’une Russie qu’il fallait moderniser. Là où le modèle bolchevik présente un parti d’avant-garde qui s’attache à emmener un « camp social » dont il identifie une classe montante, les ouvriers, le parti communiste chinois envisage l’unification de l’ensemble du peuple chinois par distinction des agents de l’impérialisme que représentent dans leur globalité les capitalistes, et des possédants que représentent les propriétaires terriens. C’est pourquoi la paysannerie apparaît en propre comme une classe révolutionnaire dans les formules de Mao sur la dialectique du matérialisme historique : « Dans la société féodale chinoise, les luttes de classe de la paysannerie, les insurrections et les guerres paysannes ont seules été les véritables forces motrices dans le développement de l'histoire. »2 C’est aussi la raison pour laquelle Mao met en évidence le mode de gouvernement de la république démocratique comme constituant un « front uni » - et non pas comme une étape de formation en propre du socialisme : la guerre face aux impérialistes et la complicité de la bourgeoisie nationale constituent le cadre « instituant » du modèle chinois. Rapportées au modèle soviétique, souvent énoncées dans des contextes diplomatiques, des formulations plus orthodoxes mettent en évidence la nécessité d’éduquer les paysans, ou soulignent que « la classe ouvrière [est] la classe la plus clairvoyante, la plus désintéressée »3 avant de s’empresser d’identifier la direction de la classe ouvrière au Parti communiste, et à la dictature démocratique populaire, c’est-à-dire au pouvoir d’Etat4. 

 

« Dans toute activité pratique de notre Parti, une direction juste doit se fonder sur le principe suivant : partir des masses pour retourner aux masses »5

 

La confiance réaffirmée dans le peuple chinois et son attachement à une voie nationale et révolutionnaire implique de ne pas penser le travail du Parti comme celui d’une élaboration de la ligne politique, mais plutôt comme celui d’un catalyseur de cette ligne politique. La ligne de masse implique un double mouvement : aller aux masses pour en tirer les orientations de la politique révolutionnaire, généraliser ces enseignements ensuite, et enfin appliquer et unifier ces objectifs par les comités locaux et l’exercice du pouvoir d’Etat. 

Le peuple chinois est déjà « porteur » de la politique la plus juste à travers ses intérêts, et en ce sens on retrouve bien le versant le plus traditionnel de l’analyse de classe du marxisme - mais il indique plus spécifiquement au Parti ses tâches à travers ses besoins. Il est donc nécessaire d’aller vers les masses : c’est la raison pour laquelle il faut impérativement mettre en place un certain nombre de procédures d’« enquête » dans les masses. « Ayez les chiffres en tête » : (...) Toute qualité se manifeste par une quantité déterminée, et sans quantité il ne peut y avoir de qualité. Aujourd’hui encore, beaucoup de camarades ne savent pas qu’ils doivent prêter attention à l’aspect quantitatif des choses ; ils n’ont de chiffres en tête pour rien, il en résulte qu’ils ne peuvent éviter de faire des erreurs. »6

 

Il importe pour chaque militant de se montrer à l’écoute des besoins concrets qui sont formulés par le peuple. Cette dimension spécifique de l’enquête doit être rapportée également aux spécificités de la population chinoise : l’illettrisme et la faible scolarisation font des masses des populations reléguées qui sont subi la domination d’administrateurs féodaux, impériaux voire impérialistes et étrangers - les « experts» occidentaux se multipliant dès l’invasion de la Mandchourie par le Japon jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale et la proclamation de la République Populaire en 1949. 

Dans le même temps, cette forme d’expertise fait également partie des habitudes de légitimation des cadres d’organisation : l’importance de la popularisation des directives du Parti et de l’explicitation de ses politiques est ainsi fondamentale, et le recrutement de« cadres » constitue une pratique courante. Il ne faut pas confondre cette démarche avec une démarche proche des développements de l’autonomie ouvrière ou d’un spontanéisme ouvrier.« Cela signifie qu’il faut recueillir les idées des masses (qui sont dispersées, non systématiques), les concentrer (en idées généralisées et systématisées, après étude), puis aller de nouveau dans les masses pour les diffuser et les expliquer, faire en sorte que les masses les assimilent, y adhèrent fermement et les traduisent en action, et vérifier dans l’action même des masses la justesse de ces idées. (...) Et le même processus se poursuivra indéfiniment, ces idées devenant toujours plus justes, plus vivantes, et plus riches. Voilà la théorie marxiste de la connaissance »7 Le Parti n’en est pas pour autant limité à ce seul rôle« adjuvant » des masses : en cela, il rejoint bien une matrice léniniste classique. Si le Parti incarne une forme d’avant-garde, c’est bien qu’il recèle une forme d’expertise - et cette expertise est clairement présentée comme une science, celle du matérialisme historique. 

 

Une praxis concrète : se rendre utile à l’objectif révolutionnaire

Convaincre de rejoindre ou de soutenir le parti, c’est d’abord faire la preuve de son utilité en étant« au plus près » des masses. S’il faut aller aux masses, le Parti communiste a pour objectif d’organiser concrètement la vie. Ce n’est pas tant le mode de gouvernance que l’attachement du parti à la satisfaction directe des besoins : de fait, ce qui peut sembler (et qui deviendra concrètement) de l’ordre du clientélisme (et dégénèrera donc en corruption et en bureaucratie) correspond à l’affirmation d’une praxis militante« réelle », visant à apporter des solutions immédiates. 

La conviction et l’élévation de la conscience des masses serait aussi le résultat de l’exemplarité militante. En cela, il est important de mettre en évidence la correspondance entre le guévarisme, plus proche de notre tradition, et le maoïsme : là où la tradition orthodoxe du marxisme tend à rejeter les positions morales comme des scories d’idéalisme, la place donnée à l’éthique supérieure des militantEs communistes est souvent au centre des élaborations minorités opprimées, dans leur opposition à l’impérialisme. Elle ne correspond pas exactement à la mise en évidence de positionnements militants« plus progressistes » que ceux des masses, comme on peut les retrouver dans les revendications féministes de libération sexuelle portées par des figures comme Kollontaï ou Zetkin, mais bien à une forme d’ascétisme militant. Ainsi, l’exemplarité des cadres se révèle dans leur mode de vie qui doit rester simple - et n’a dès lors pas l’extravagance d’une« avant-garde », par l’effort de ne pas« se montrer orgueilleux », c’est-à-dire de ne pas attacher la direction du Parti à quelque forme d’honneur. La structure du Parti reste très verticale, mais elle est associée à la constante vérification du mérite des militants révolutionnaires.«Dans sa politique des cadres, le Parti communiste adoptera les critères suivants : ferme application de la ligne du Parti, soumission à sa discipline, liaison étroite avec les masses, capacité de travailler en toute indépendance, ardeur à la tâche et désintéressement (...) Sachons prendre soin des cadres (...) Premièrement, nous devons les orienter (...) Deuxièmement, il s’agit d’élever leur niveau (...) Troisièmement, il faut vérifier leur travail (...) Quatrièmement, envers les cadres qui ont fait des erreurs, nous devons en général, user de persuasion (...) et ne recourir qu’à la méthode de la lutte fautes graves et refusent pourtant de se laisser guider. (...) Cinquièmement, (...) lorsqu’ils tombent malades ou ont des soucis matériels, familiaux ou autres, nous devons veiller à leur apporter toute l’aide possible. »8

A l’exemplarité militante est ainsi attachée dans la matrice du maoïsme l’autocritique, dont on ne peut euphémiser les effets en reprenant le seul syntagme bien connu de la« rééducation ». Elle fait partie intégrante de la ligne de masse, et ce qu’elle a recouvert fut bien souvent, notamment dans des contextes carcéraux, des violences psychologiques extrêmes à travers l’endoctrinement idéologique et les humiliations publiques et elle est souvent devenue le moyen de la coercition et de la mise en place de rapports de domination internes dans le Parti. Pour autant, si l’on s’en tient à ses objectifs, l’autocritique devait être le moyen d’articuler l’importance des fonctions de direction et d’encadrement des masses avec une forme de responsabilité et rétablir une forme de proximité des cadres avec les masses. 

 

Quels enseignements du maoïsme ?

En conclusion, la notion de « ligne de masse » nous permet de questionner les évidences avec lesquelles nous avons souvent l’habitude d’analyser nos potentialités militantes. La distinction de la direction du mouvement ouvrier et des masses n’implique pas nécessairement la distinction d’une ligne avancée et de formules transitoires visant à accompagner la classe vers la position la plus « juste ». L’alternative entre l’autonomie et la spontanéité et la démarche d’accompagnement et d’éducation doit être complexifiée, car il n’est pas rare qu’un triptyque simplificateur s’impose à nous - entre abdication réformiste, patient travail de masse et gauchisme hâtif. En l'occurrence, le maoïsme peut sembler défendre des positions spontanéistes par sa réduction à la formule initiale de la « ligne de masse » : aller aux masses, revenir aux masses. Or un examen plus approfondi montre qu’il n’en est rien, et que ces démarches recouvrent une éthique militante très singulière ainsi qu’une démarche d’expérimentation politique. De même, si ces injonctions semblent très générales et abstraites, elles permettent également de donner toute leur place aux luttes anti-impérialistes et de comprendre la singularité du maoïsme dans une histoire racialisée du marxisme.

En somme, le faux procès souvent fait au maoïsme ressemble à s’y méprendre à celui qui est souvent fait au luxemburgisme, et dont notre courant a eu l’habitude de se distinguer9. Il ne fait pas de doute que nous sommes capables, ici comme là, d’une forme d’auto-critique pour réévaluer notre bilan politique de cette tradition.10

  • 1. Il peut être utile pour nous de nous rappeler la proximité du premier avec le trotskisme, qui aboutira à son exclusion du PCC, puis un procès stalinien qui aboutira à son exécution avant l’avènement de la république populaire de Chine.
  • 2. Cette citation, compilée dans le Petit Livre rouge sous la rubrique« Classe et lutte des classes » est issue de De la Contradiction (1937) qui synthétise les analyses du matérialisme historique de Mao in Textes choisis de Mao Tsétoung, 1972 [1965] (édition de référence pour toutes les citations suivantes)
  • 3. «A propos des méthodes de direction (1er Juin 1943), ibid.
  • 4. En 1927, le PCC est un parti très majoritairement ouvrier. L’écrasement de la 2e révolution chinoise le chasse des villes et détruit son implantation ouvrière. Les militants du PCC qui n’ont pas été tués refluent dans le désordre à la campagne et c’est à partir de ce moment-là que le PCC (et Mao) se posent la question de l’implantation dans la paysannerie. Comme le dit Pierre Rousset, l’hétérodoxe Mao propulse la paysannerie au rang de force principale de la révolution chinoise (principale mais pas dirigeante : c’est le prolétariat) ; à rebours de la conception de Lénine qui la considère comme une force d’appoint (mais qui est décisive). (Note de Lemmy Red)
  • 5. Idem
  • 6. «Méthodes de travail des comités du Parti » (13 mars 1949), ibid. 
  • 7. «Pour un style de travail correct dans le Parti » (8 février 1942), ibid.
  • 8. «Le rôle du Parti communiste chinois dans la guerre nationale » (Octobre 1938), ibid. ​​​​​​​
  • 9. Penser l’émancipation, autrement — Huit marxistes hétérodoxes, de Romaric Godin | L’Anticapitaliste 
  • 10. En France, ce sont les mouvements trotskistes qui ont tendu à populariser, par la polémique, l’expression de mao-spontex. Notre propre organisation a joué dans la diffusion de ce quolibet un rôle important.