Entretien avec Lilia, interne en médecine et membre du collectif Soigner ou Saigner.
Propos recueillis par Aurélie-Anne Thos, extraits retranscrits par la rédaction.
Entretien vidéo à retrouver en intégralité sur notre chaîne YouTube
L’hôpital public traque les musulmanes. En 2021, l’AP-HP a adopté une charte renforcée pour prendre des sanctions contre les agentes qui ne respecteraient pas la laïcité. Pourtant, ce sont des agentes qui ne portent pas le voile dans leur service qui sont aujourd’hui poursuivies. En cause, leur calot, charlotte ou bonnet de soins. L’hôpital prend des sanctions, mais des soignantes se mobilisent.
L’affaire du licenciement de Majdouline de la Pitié-Salpêtrière a beaucoup fait parler. Mais ce n’est pas un cas isolé. Est-ce que tu pourrais nous parler des effets que cela a sur les soignantes ?
Il y a l’impact financier, on vous retire un travail, et il y a tout l’aspect psychique. Là on parle d’une praticienne qui a été licenciée, mais il y a beaucoup de femmes qui quittent à cause de la pression, sans forcément passer par un licenciement. Et encore plus bas de l’échelle, il y a les étudiantes, qui n’ont juste pas le choix et qui acquiescent, et qui sont d’autant plus fragiles. Quand vous demande de découvrir une partie de votre corps que vous considérez comme de l’intimité, on le vit comme une violence psychique. Il y a un retentissement : c’est contre votre volonté, contre votre consentement, vous n’avez pas le choix et vous vous sentez en quelque sorte exposée.
Et il y a la manière de le demander : les convocations à répétition, des étudiantes qui se sont fait crier dessus devant tout le monde, le refus d’accès au staff ou aux cours. Il est déjà arrivé qu’on demande à une étudiante de retirer son col roulé sous sa tenue professionnelle devant tout le monde ! Ce genre d’humiliations revient : on est sur le parking de l’hôpital public, vous retirez votre voile maintenant ou on ne veut pas vous voir dans le service, donc vous allez vous changer dehors. C’est très dégradant, c’est très humiliant.
La première chose qu’on se dit c’est « ce que je suis dérange, ce que je suis pose problème ». Ça remet en question notre identité dans la société. Aux précédentes élections, on pensait que Marine Le Pen pouvait passer. On se dit qu’on n’a plus notre place dans la société, dans le pays, et même dans notre fonction.
Le retentissement concret, ça va être l’anxiété. Les étudiantes ont peur d’aller en stage. Dans certains services, parce que vous portez un calot, on ne va plus vous parler, on ne va s’adresser qu’aux autres étudiantEs. Ça peut se manifester par la somatisation, c’est le corps qui répond par des maux de tête, des troubles digestifs. On va essayer de fuir le stage. On aura des difficultés de concentration, des insomnies. Et déjà au niveau pédagogique, ça pose problème parce qu’on étudie moins. Et sur le plan de la santé mentale, ça peut amener à des troubles anxieux, des dépressions pour certaines. C’est très problématique que pour une question de couvre-chef, la santé mentale passe à la trappe.
Le tribunal de Paris a annulé le licenciement de Majdouline en disant que la sanction était trop dure comparativement à la faute. Qu’est-ce que vous pensez de cette décision ?
C’est un fait que la sanction est disproportionnée. Mais il a fallu taper du poing, médiatiser l’affaire pour qu’il y ait une réponse rapide de la justice. On peut imaginer le nombre de situations qui ne sont pas médiatisées : des étudiantes, des médecins, des sages-femmes, des pharmaciennes, il y en a beaucoup. La seule différence, c’est qu’on n’est pas allé jusqu’au tribunal.
La victoire, c’est qu’on ait pu médiatiser le sujet, en parler et libérer la parole. Parce que la justice, finalement, elle dit qu’il y a quand même faute. Elle dit que, en théorie, elle ne devrait pas garder son calot, mais que ça ne justifiait pas le licenciement. [NDLR : entre-temps, l’AP-HP a pris une nouvelle sanction contre Madjouline, qui est suspendue 8 mois sans salaire.]
Dans les hôpitaux, beaucoup de décisions sont prises à l’extrême du fait qu’il s’agit de personnel musulman. Avec du personnel non racisé, les choses n’iraient très probablement pas aussi loin. Il est là le problème. Les sanctions ne sont pas égalitaires. C’est déjà arrivé dans nos témoignages qu’une étudiante dise « Moi quand on me fait la remarque, je dis que je ne suis pas musulmane. Eh bien finalement, le calot, on me le laisse. »
On garde constamment un calot au bloc opératoire, en réanimation… Dans plein de services, on conserve soit un calot, soit une charlotte, soit un bonnet de façon constante. On voit bien qu’il y a un enjeu qui n’est pas du tout de l’ordre de l’hygiène. On va dire à Fatima « désolé mais pour des raisons d’hygiène, tu ne vas pas pouvoir le garder » alors que peut-être on ne va rien dire à Marguerite.
Se pose aussi la question de quels effets ça peut avoir sur les patientes d’arriver dans un hôpital et de se rendre compte qu’on n’a pas de paires.
Est-ce que c’est vraiment la laïcité et la neutralité qui posent souci ? Si le libéral fonctionne avec des signes religieux, pourquoi est-ce que ça poserait problème dans le public ? La neutralité, à notre sens, elle s’accorde au niveau du comportement, de la posture que vous avez face aux patientEs et non pas à votre physique, à la manière d’être habillée. S’il n’y a pas de retentissement sur les patientEs, est-ce que c’est vraiment la neutralité qui pose problème ? On peut être face à une médecin qui ne porte pas le voile et qui va faire obstruction au fait qu’une femme puisse avoir accès à l’IVG et, inversement, tomber sur une femme qui porte le voile et qui ne fera pas du tout obstruction.
On se comporterait exactement de la même façon qu’on ait ou pas un signe religieux sur nous. Ce que les gens ont du mal à comprendre, c’est que pour des musulmanes, ce n’est pas la religion qui fait partie de leur vie, c’est l’inverse : le travail, le soin font partie de leur religion. Nos capacités à être empathiques, nos capacités de résilience face à la difficulté lors des soins, face à la maladie, face à la mort, elle vient de là, elle vient de la religion et de ce qu’on a acquis à travers elle. Donc on est indissociables finalement l’un de l’autre.
Il existe déjà d’autres collectifs, des syndicats. Pourquoi avoir créé ce collectif spécifiquement ?
J’ai l’impression que la plupart des syndicats ou des mouvements contre l’islamophobie vont s’occuper essentiellement de défendre les gens face aux discriminations qui sont illégales. Mais dès lors que la loi elle-même, que la législation devient islamophobe, en vous imposant le retrait du couvre-chef, du voile ou autre, ces syndicats, ces associations ne sont plus en mesure de vous défendre, ou sont peut-être un peu plus réticents. En aucun cas on va vous défendre pour votre voile. On va défendre le droit de porter le calot pour des raisons d’hygiène.
Donc il nous fallait un collectif géré par nous-mêmes, parce que c’est nous qui vivons la chose, et avec des objectifs qui nous sont propres : l’objectif final serait que les croyantes puissent être visibles même dans l’institution publique, ce qui serait très peu défendable pour le coup par d’autres. Mais on pourrait y venir, parce qu’en fait, on voit bien que la laïcité, d’une certaine façon, elle ne s’applique quasiment exclusivement qu’à des femmes qui portent le calot. Les sanctions vont toucher le médecin, la sage-femme, l’infirmière… L’agente d’entretien, étrangement, ça va moins poser problème. L’administration, l’institution, accepte la visibilité musulmane, mais seulement dans certains champs.
Comment peut-on soutenir votre collectif ?
Eh bien, je pense que ce serait donner un coup de pouce, par exemple à notre compte Instagram. On va publier des témoignages, ce sera concret.
Ne pas normaliser, ne pas dire que retirer un voile, c’est banal, c’est simple et vraiment avoir cette prise de conscience que ça a un impact psychique très grand.