P.O.L, 2026, 288 pages, 21 €
Faire la peau est le quatrième ouvrage de l’autrice féministe Louise Chennevière. Sélectionné pour le Goncourt et le prix Philippe Sollers, le texte de la nouvelle pensionnaire de la Villa Médicis est sans aucun doute l’un des textes les plus importants de cette rentrée.
Un projet littéraire radical
Présente depuis une dizaine d’années sur la scène littéraire, celle-ci s’est déjà illustrée par la radicalité de son projet littéraire. Sous l’épigraphe de Sade, son premier texte, Comme la chienne, se faisait le recueil choral de la violence de l’expérience corporelle de la féminité. Les deux textes suivants s’éloignaient progressivement de la fiction avec un roman à la première personne sur la séparation et l’hétérosexualité, Mausolée, puis un texte manifeste et hommage, Pour Britney (et Nelly Arcan), qui revenait sur ce que toutes nous devons aux hyperféminités du début du siècle.
Affronter le réel
Ici, avec Faire la peau, son œuvre féministe se poursuit en s’efforçant de dire la vérité, d’affronter le réel en rompant avec « l’une des plus tenaces fictions [qui] tient tout entière dans ce mot, mère ». Son écriture est intense, mâtinée par un travail patient de l’art très contemporain de la parataxe pour illustrer ce qui se joue dans la réflexivité, dans l’écriture et le récit de soi : « Je parlerai de nous, en tant que nous fûmes ensemble mère-fille prises dans ce lien furieux. Je dis que ce lien est le plus aliénant de tous les liens, qu’il est celui qu’une fille ne pourra jamais rompre, qu’il est celui avec lequel on tient les filles bien à leur place et que les mères ont leur rôle à jouer, dans le maintien de cette place. Je dis que les mères sont les gardes-chiourmes de l’ordre patriarcal. »
Se libérer de la matrifiliation
Alors que les effets de la rupture du tabou de l’inceste et des violences intrafamiliales commencent à se traduire dans le mouvement social et dans le contexte de la fascisation, la loi intégrale de criminalisation en tête, Louise Chennevière contribue à mettre en mots ce que la matrifiliation peut faire, ce que s’en libérer exige. À travers les hésitations d’une rupture familiale, c’est aussi le passage à la trentaine qu’elle illustre en nous montrant à toustes ce qu’il en coûte de s’efforcer de se tenir, soi, séparée de celle qui donne naissance : « Je dis, les mères ne protègent pas leurs filles. […] Qu’on ne s’en sortira pas comme ça, à renvoyer toujours la faute ailleurs […] Je dis qu’il faut bien qu’on récupère un peu de liberté, quand même, qu’il faut bien dire qu’on a un peu le choix, sinon quoi ? »