Publié le Samedi 2 mai 2026 à 20h51.

« Face à Trump, nous devons protéger nos voisinEs, défendre nos droits démocratiques et nos droits du travail »

Entretien. Janette Corcelius, déléguée syndicale pour le droit des travailleurEs migrantEs, militante de DSA (Democratic Socialists of America) à Minneapolis, a accordé un entretien à Raphaël Alberto pour la chaîne Youtube de l’Anticapitaliste. Nous publions une retranscription partielle du début de cet échange.

Pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste l’opération « Metro Surge », menée par l’ICE aux États-Unis ?

L’opération « Metro Surge » a débuté le 1er décembre 2025. Cependant, plusieurs mois auparavant, le gouvernement fédéral avait déjà mené des tests pour observer nos réactions. Des raids, des enlèvements et des expulsions avaient déjà lieu. Mais le pic de l’offensive s’est produit entre novembre et février. 

Nous avons développé un réseau de réponse rapide, que nous appelions un « commuting network », en référence à la grève des camionneurs de Minneapolis en 1934

Les formes de résistance ont été nombreuses. Nous avons mis en place des réseaux d’entraide, organisé des manifestations de première ligne, des actions directes et des grèves générales. Nous avons aussi développé un réseau de réponse rapide, que nous appelions un « commuting network », en référence à la grève des camionneurs de Minneapolis en 1934. À l’époque, les grévistes utilisaient des piquets volants pour s’en prendre aux briseurs de grève. Nous avons utilisé nos voitures non pas pour traquer des briseurs de grève, mais pour suivre et contrer les agents ­fédéraux qui enlevaient nos voisinEs.

Comment ce mouvement s’est-il organisé ?

Des syndicats, des associations, des organisations de terrain, des organisations socialistes, etc., se sont coordonnés dans un front uni pour se préparer en amont. CertainEs estimaient en effet qu’un second mandat de Trump était inévitable.

L’une des premières choses qu’a faites le mouvement syndical a été d’organiser une série de formations contre l’autoritarisme. Nous avons réfléchi collectivement à la manière dont nous réagirions pendant son second mandat. 

Nous savions qu’il chercherait à démanteler encore davantage les droits du travail et à affaiblir les syndicats, intensifier les expulsions et s’attaquer au système électoral. C’est pourquoi nous avons remis à l’ordre du jour la grève générale, qui fait partie de l’histoire du mouvement ouvrier aux États-Unis, et plus particulièrement au Minnesota.

La grève des camionneurs de Minneapolis en 1934 a été un moment décisif du mouvement ouvrier américain. Elle s’inscrivait dans une vague de luttes la même année, et était dirigée par des militantEs trotskistes, membres de la Quatrième Internationale. Avec la grève de l’automobile à Toledo (Ohio) avec l’UAW et la grève des dockers à San Francisco, elle a contribué à contraindre l’administration de Franklin Delano Roosevelt et la secrétaire au Travail Frances Perkins à adopter le National Labor Relations Act et à créer le National Labor Relations Board, dans un contexte où des travailleurEs étaient tuéEs par la police, des milices patronales et des organisations comme la Citizens Alliance.

Nous savions que Trump chercherait à démanteler les acquis et qu’il poursuivrait un projet que l’on peut qualifier de techno-fasciste et quasi féodal

Nous savions que Trump chercherait à démanteler ces acquis et qu’il poursuivrait un projet que l’on peut qualifier de techno-­fasciste et quasi féodal, porté notamment par certains dirigeants du secteur de l’intelligence artificielle. Nous savions aussi qu’il allait trahir sa base, celle du « America First ». Cela nous a convaincus qu’il était possible de mobiliser largement les travailleurEs, qu’ils soient syndiquéEs ou non.

Le 23 janvier, nous avons ainsi organisé une journée de grève : pas de travail, pas d’école, pas de consommation. Une personne sur quatre dans le Minnesota y a participé, soit environ 2 millions de personnes qui ont cessé le travail. Nous avons également organisé une manifestation de 100 000 personnes dans le centre de Minneapolis, malgré une température de – 20 °F. C’était extrêmement puissant et impressionnant.

Attendre 2028 serait trop tard : nous devons organiser une série de grèves d’ici aux élections de mi-mandat et à la prochaine présidentielle

Nous préparons maintenant la grève générale du 1er Mai, journée internationale des travailleurEs, avec une nouvelle journée « pas de travail, pas d’école, pas de consommation », cette fois à l’échelle nationale. Cela s’inscrit dans la continuité de l’opération « Metro Surge », toujours en cours, mais aussi dans l’appel lancé par le président de l’United Auto Workers à une grève générale.
Évidemment, attendre 2028 serait trop tard : nous devons organiser une série de grèves d’ici aux élections de mi-mandat et à la prochaine présidentielle.

Nous devons aussi protéger nos voisinEs, défendre nos droits démocratiques et nos droits du travail, et montrer aux patrons qu’ils ne peuvent pas continuer à nous frapper économiquement. Le coût de la vie aux États-Unis explose. Cette mobilisation bénéficie donc d’un large soutien, et nous sommes impatients de voir ce que donnera la suite.

Comment parvenez-vous à organiser un mouvement aussi large et diversifié, à Minneapolis comme ailleurs ?

Dans les Twin Cities (Minneapolis-­Saint Paul), les organisations socialistes ont fait du porte-à-porte, notamment auprès des petits commerces, en particulier ceux tenus par des personnes issues des communautés directement touchées. Nous avons aussi diffusé des tracts dans les espaces publics et organisé de nombreuses réunions.

Nous avons mis en place toute une série de formations, notamment des formations d’observateurEs juridiques, presque quotidiennes pendant plusieurs mois, pour informer les gens sur leurs droits. Dans ces formations, nous abordions leurs droits sur leur lieu de travail, à domicile, dans l’espace public — dans toutes les situations possibles. Nous constituions également des listes de contacts afin de pouvoir recontacter les participantEs pour d’autres formations et mobilisations.

Il est aussi important de souligner que la grève générale du 23 janvier a bénéficié du soutien des communautés religieuses. Le Minnesota compte une forte communauté luthérienne, mais aussi une importante population musulmane — notamment avec la plus grande diaspora somalienne. Nous avons donc construit des liens dans les églises, les mosquées et les synagogues. Nous avons aussi pu mobiliser via les écoles publiques et les syndicats d’enseignantEs.

Cela nous a permis de rassembler des personnes issues de tous les secteurs de l’économie et de tous horizons : sociaux, raciaux, ethniques, religieux et politiques.

Cette histoire de résistance remonte aux peuples autochtones, notamment les Dakota et les Anishinaabe

Il y a aussi une dimension culturelle : au Minnesota, la solidarité est une nécessité. Le climat est tellement rude que la survie dépend souvent de l’aide des autres. On peut rester bloqué dans la neige ou dans un froid extrême, et devoir compter sur un voisin ou un inconnu pour s’en sortir. Cela forge des liens et une culture d’entraide.

Cette dynamique a été renforcée lors du soulèvement après le meurtre de George Floyd, ainsi que pendant la pandémie de Covid-19. Face à la brutalité policière, au racisme systémique et aux crises sociales, beaucoup de gens ont atteint un point de rupture. Ils ont agi pour exiger justice.

Cette histoire de résistance est ancienne. Elle remonte aux peuples autochtones, notamment les Dakota — sur les terres desquels nous vivons — qui résistent depuis des siècles au gouvernement américain, tout comme les Anishinaabe (Ojibwés).
Le mouvement American Indian Movement, né à Minneapolis dans les années 1960-1970, s’inscrivait déjà dans cette lutte, notamment contre les violences policières. Ces réseaux, ces liens, existent donc depuis longtemps.

La suite à découvrir prochainement sur la chaîne Youtube de l’Anticapitaliste.