Publié le Jeudi 10 mars 2022 à 08h00.

Ukraine : l’occupation russe face aux municipalités

Nous publions des extraits d’un long article de Serhiy Kudelia (politologue), mis en ligne le 7 mars sur le site opendemocracy.net, sous le titre : « Les villes ukrainiennes occupées font face à un terrible dilemme : collaborer ou résister ? »1.

Premièrement, l’invasion militaire russe manque d’une dimension politique et administrative bien planifiée. Les forces russes peuvent déployer leurs véhicules blindés autour des places centrales et poster des soldats dans toute la ville, mais il n’y a personne pour les soutenir au niveau administratif. Aucun des principaux responsables locaux n’a encore adhéré au récit russe sur les objectifs de l’invasion. Aucun responsable local, à de très rares exceptions près, n’a voulu reconnaître le contrôle souverain de la Russie sur les villes.

Les dilemmes russes

Deuxièmement, contrairement à 2014, l’armée russe a largement évité de supprimer les symboles du pouvoir de l’État ukrainien dans les villes occupées. Les drapeaux ukrainiens flottent toujours sur les bâtiments du gouvernement local. Le calcul tactique derrière cette approche peut être de signaler que les Russes ne prévoient pas, en fait, d’annexer ces villes et d’en faire une partie permanente de l’État russe. Cela suggère que l’objectif politique global de Poutine pourrait bien être leur fusion dans un nouveau territoire politique quasi ukrainien sous tutelle militaire russe.

Troisièmement, afin de maintenir leur occupation militaire des villes ukrainiennes, les Russes doivent s’assurer que les Ukrainiens restent responsables de leur fonctionnement au quotidien. Cela signifie que les forces russes devraient soit tolérer une expression ouverte de défiance de la part des maires, soit trouver des bureaucrates de rang inférieur qui pourraient prendre les rênes de la gouvernance municipale. En ignorant l’opposition des maires, cependant, elles risquent de faire face à une mobilisation publique croissante contre l’occupation, soutenue par les autorités locales, qui a déjà été visible à Kherson, Melitopol, Berdyansk et dans d’autres villes.

Ces manifestations publiques d’opposition à la présence militaire russe sapent le principe même de l’invasion. En revanche, la cooptation de loyalistes au sein des structures gouvernementales locales pourrait se retourner contre eux si leur autorité est remise en question par des fonctionnaires de rang inférieur et par le public, ce qui entraînerait davantage de désobéissance.

Futurs dilemmes ukrainiens ?

Quatrièmement, la légitimité des maires locaux les place au centre de la résistance symbolique non violente aux forces d’occupation russes. Ils peuvent parler de manière crédible au nom de l’ensemble de la communauté, formuler des demandes et servir de points de convergence pour la coordination des habitantEs de la ville. Ils symbolisent également la continuité de la souveraineté de l’Ukraine sur ces localités, et donc la persistance de l’État ukrainien sur place, malgré la présence militaire russe. La nature ténue des prétentions russes à contrôler les villes ukrainiennes est exposée à chaque nouvel acte de défiance des responsables municipaux.

Enfin, si l’occupation militaire russe se poursuit, il se peut qu’à un moment donné, les autorités locales doivent faire un choix entre se ranger du côté des objectifs ­politiques de la Russie ou démissionner.

Certains dirigeants locaux pourraient justifier la poursuite de leur travail sous le contrôle russe en invoquant le bien de la communauté. Certains pourraient considérer cette collaboration involontaire comme un moindre mal par rapport à l’effondrement des services communaux et des prestations sociales qui, en cas de démission, pourraient affecter leurs résidentEs les plus vulnérables.

C’est sur cela que les forces d’occupation russes comptent peut-être lorsqu’elles tolèrent silencieusement la défiance des maires locaux aujourd’hui. Et c’est pourquoi les autorités locales ukrainiennes seront particulièrement sensibles à la question de savoir si leur coopération continue ne cessera pas de profiter aux résidentEs locaux – et commencera à renforcer ­l’occupation russe.