À la suite des élections municipales qui ont vu d’une part une percée de l’extrême droite dans les villes de moyenne importance et d’autre part une percée de la France insoumise (le plus souvent alliée avec la gauche ou l’extrême gauche) dans des grandes villes, nous revenons ici sur l’histoire des liens entre le mouvement ouvrier et les institutions.
Le mouvement ouvrier a d’abord été méfiant à l’égard des scrutins municipaux par rejet du principe des élections politiques et au nom d’une priorité donnée à l’action syndicale sur le terrain économique. Dans le cadre de mon nouvel ouvrage, je prends l’exemple d’un petit bourg industriel de l’Yonne, Brienon-sur-Armançon. « Il n’y a rien à attendre des pouvoirs publics, car c’est la vanité et la domination que l’on rencontre dans toutes les assemblées délibérantes »1 estime par exemple un militant ouvrier de cette localité en 1901. Les archives conservent des signes de défiance électorale jusque dans l’entre-deux-guerres, à l’image d’un bulletin déposé dans l’urne lors du scrutin municipal de 1925. Tous les noms sont barrés et cette mention est ajoutée : « Le mouton ne choisit pas le Boucher qui le tuera. Mais l’électeur est tellement bête qu’il choisit celui qui le saignera. »2
Faire face aux notables
Les militants ouvriers entretiennent un rapport ambivalent avec le pouvoir municipal, entre méfiance et participation. Ils contestent, par leurs discours et leurs modes d’organisation, la domination des notables, tout en s’engageant dans une lente appropriation du jeu politique. Au début du 20e siècle, les socialistes de Brienon-sur-Armançon remettent en cause la légitimité des conseillers, surnommés les « honorables », à exercer le pouvoir local au nom du plus grand nombre. Ils pointent l’absence de programme et dénoncent le caractère peu démocratique de la conduite des affaires municipales. Les militants critiquent l’action municipale des républicains radicaux, au pouvoir dans cette commune, tout en gérant la présence de l’un des leurs à la mairie. Ils déplorent rapidement son attitude : « Notre adjoint socialiste s’embourgeoise ». Selon eux, ce responsable socialiste, non issu du monde ouvrier, défend davantage les intérêts des exploitants agricoles que des salariés, et fréquente de moins en moins le groupement socialiste.
Ainsi, le ressentiment des ouvriers socialistes face aux dérives et prises d’autonomie des élus ne concerne pas seulement les parlementaires. Il s’exprime aussi dans les petites communes ouvrières et rurales, à l’égard de camarades devenus élus locaux, dont on craint qu’ils se détournent de l’action militante et modèrent leurs discours.
Le rejet de la compromission sociale et politique entre en tension avec la volonté de ne pas laisser le pouvoir local aux mains des notables bourgeois. À l’approche du scrutin municipal de mai 1912, un ouvrier s’exprime dans le journal de la fédération socialiste de l’Yonne : « Peu de temps nous sépare des élections municipales ; il faut donc, dès aujourd’hui, songer à n’envoyer au Conseil que des candidats qui seront pour le bien-être des prolétaires. Fi des docteurs, des notaires, des rentiers capitalistes et de tous ceux qui ne briguent la place de conseiller que pour faire figurer un titre sur leurs cartes de visite. »3
Le militant appelle à présenter des candidats ouvriers, une ligne qui sera aussi celle du PCF quelques années plus tard. Deux ouvriers communistes sont élus au conseil en 1929 et l’un d’eux devient maire en 1938. Mais lorsqu’André Gibault est élu à la plus haute fonction municipale, il a en réalité quitté le parti communiste et se présente comme « socialiste indépendant ». Cet ancien ouvrier s’est en outre établi comme artisan menuisier. Son parcours montre que les processus de notabilisation peuvent aussi toucher des militants d’origine ouvrière et contribuer à leur droitisation. André Gibault se rapproche progressivement de notables conservateurs, notamment lorsqu’il est élu au conseil général en 1951. Il vote avec la majorité départementale de droite, qui lui confie une vice-présidence en 1966. De façon classique dans ces petites communes, la forte personnalisation du pouvoir local va de pair avec son inertie. André Gibault siège pendant 47 ans au conseil et occupe le fauteuil de maire jusqu’en 1976. Ce pouvoir est par ailleurs très masculin : aucune femme n’a jamais été élue à la tête de cette commune.
Les municipalités ouvrières
Outre différents ateliers liés au travail du bois et du cuir, la principale usine de Brienon-sur-Armançon est une sucrerie fondée en 1873. Elle emploie beaucoup de femmes et la répression antisyndicale y est permanente. La constitution de contre-pouvoir ouvriers structurés dans cette commune est donc difficile. D’autres bourgs industriels possèdent une histoire sociale plus favorable au déploiement de sociabilités populaires fortes, capables de contester le pouvoir des notables locaux. C’est le cas des communes mono-industrielles où dominent des corporations ouvrières syndiquées, comme les métallos, les cheminots ou les mineurs. Partout en France, des socialistes et des communistes accèdent au pouvoir dans ce type de communes aux municipales de 1935 et à la Libération. Le PCF est surtout très influent dans les banlieues urbaines, notamment en région parisienne, où la ceinture rouge prend alors véritablement consistance et où l’hégémonie communiste perdure jusque dans les années 1980.4
L’étude des itinéraires d’élus d’origine ouvrière dans les municipalités communistes montre que leurs ressources militantes se forgent quasi toujours dans le combat syndical. La majorité des ouvriers communistes adhère d’abord à la CGT avant de rejoindre le PCF pour donner un prolongement politique à leur activisme syndical, notamment à l’occasion des élections municipales. Les apprentissages effectués dans le syndicat nourrissent leur capacité à s’affirmer dans l’espace public local et stimulent leur envie de s’engager lors des scrutins locaux. Les conquêtes municipales communistes doivent ainsi beaucoup à l’activisme des syndicalistes de la principale entreprise de la commune. Très souvent, les électeurs votent davantage pour le leader syndicaliste que pour le candidat du PCF.
Dans les bourgs industriels, la superposition de l’espace du travail avec le lieu de résidence est à l’origine de sociabilités populaires intenses pouvant trouver un débouché sur la scène municipale. Du fait de cette superposition, l’identification locale des voisins se fait surtout par leur travail, son lieu d’exercice et le poste occupé. La question de positionnement et des rapports de classe est donc une réalité quotidienne, que l’on a à l’esprit lorsque l’on scrute la composition des listes. Schématiquement, on trouve souvent une liste plus ouvrière où sont présents également des enseignants engagés dans le combat laïc, qui fait face à une liste liée au patronat local, où l’on trouve des cadres et dirigeants industriels alliés à des professions libérales et des commerçants.
Par contraste avec les listes conservatrices, les listes communistes sont bien ancrées dans les milieux populaires. Mais si on y regarde de plus près, il faut cependant souligner que les municipalités dites ouvrières sont animées par une élite ouvrière formée d’hommes qualifiés employés dans de grandes entreprises publiques et à statut. Par-là, l’organisation militante et, à sa suite, le conseil municipal sont des instances qui n’échappent pas aux rapports de domination qui travaillent les milieux populaires et marginalisent les femmes, les ouvriers peu qualifiés, les étrangers.
Le conseil municipal accentue même cette sélection sociale car ce sont les militants disposant le plus de capital scolaire (enseignants, employés de bureau, médecins) qui se retrouvent à la tête des équipes municipales, alors que les ouvriers sont davantage présents dans les directions des sections locales du PCF et dans les réseaux de la CGT. La domination masculine, si elle reste prégnante, est cependant parfois un peu amoindrie dans les mécanismes d’accession au conseil municipal. Les figures masculines étant surtout investies dans le monde syndical et l’univers professionnel, l’espace local et les questions résidentielles sont davantage pris en charge par les femmes, tout particulièrement lorsqu’elles peuvent, en tant qu’enseignantes ou employées, mobiliser des savoir-faire professionnels utiles dans le travail municipal. Il n’en reste pas moins qu’elles sont souvent conseillères, parfois adjointes, mais très rarement maires de leur commune. Parmi les exceptions, on peut mentionner Odette Roux, enseignante aux Sables-d’Olonne, qui est la première femme maire d’une sous-préfecture de 1945 à 1947.
Une tension entre légitimité électorale et contrôle partisan
Le mouvement communiste s’est construit dans une dynamique visant à contrôler ses élus, en premier lieu ses parlementaires au cours des débats du Congrès de Tours. Mais la suspicion à l’égard des élus s’exprime aussi à l’échelon municipal, comme indiqué plus haut, d’autant que le cas de Jacques Doriot a laissé des traces. L’ancien cadre communiste s’est appuyé sur la mairie de Saint-Denis pour s’opposer à la direction du PCF durant la seconde moitié des années 1930.
De façon générale, la direction du parti déploie un travail d’encadrement de l’implication des communistes dans les réseaux associatifs, syndicaux ou électifs5. Elle cherche à assurer la centralité du parti dans les engagements municipaux qui pourraient sinon dériver vers des logiques particularistes ou locales. Les cadres du PCF mettent en garde contre les dérives « municipalistes », lorsque l’horizon de la lutte politique menée par le parti (« la lutte des classes ») est, selon eux, perdu de vue par les militants. Cette stratégie d’appareil est loin d’être toujours efficace : les élus, du fait des relations privilégiées qu’ils entretiennent avec la population, peuvent agir en échappant à un contrôle strict des militants. Les maires s’appuient sur leur légitimité électorale pour s’imposer et désigner leur successeur.
Par ailleurs, Emmanuel Bellanger, spécialiste de la banlieue rouge, parle de « réformisme officieux »6. Il a montré que l’exercice du pouvoir municipal par les maires communistes, dès les années 1920-1930, produit une forme de pragmatisme réformateur, non proclamé comme tel par le parti, mais bien réelle dans les pratiques locales. Une fois aux responsabilités locales, ils se comportent en administrateurs pondérés, négociant avec les autorités préfectorales et gérant les finances locales. Du fait des contraintes institutionnelles de l’exercice de leur mandat, ils en viennent à mettre en œuvre des politiques publiques réformistes.
Il n’en reste pas moins que des années 1920 aux années 1970, l’action des élus communistes se déploie en lien avec les structures du parti, en particulier la fédération départementale. Beaucoup ont suivi des écoles du parti et ont commencé à militer dans leur entreprise et leur quartier avant de figurer sur des listes municipales. Le lien au parti confère une cohérence politique à leur action municipale, il permet de politiser les enjeux municipaux et de les articuler avec le champ politique central.
La crise du communisme municipal
Les élections de 1977 représentent le pic du communisme municipal7. Le PCF dirige alors environ 1 500 mairies. Mais cet apogée signale aussi le début de sa fragilisation sous les effets d’une érosion de son assise sociale (éclatement du groupe ouvrier) et des mutations de son personnel politique. Les nouveaux élus, moins ouvriers que leurs prédécesseurs, entrent plus tôt dans le monde politique, en tant que permanents d’organisations partisanes et syndicales. L’univers des élus communistes tend à s’autonomiser plus franchement car les réseaux militants se réduisent. À partir de 1978-1979, les sections communistes entrent dans une longue période de déclin et de conflits internes.
Dans les années 1980-2000, le personnel électif local communiste perdure et se renouvelle, alors même que le PCF régresse fortement lors des élections nationales. Cette résistance municipale se fait cependant de plus en plus à distance des réseaux syndicaux et des milieux populaires. Aux prises avec des difficultés dans leur entreprise, les syndicalistes se recentrent sur la défense des droits des salariés8, tandis que les nouveaux élus, davantage issus des classes moyennes, ont un rapport plus distant avec la culture syndicale. Ils sont socialisés à la politique non plus dans le cadre de combats syndicaux, mais comme collaborateurs d’élus, chargés de mission ou à travers des études en lien avec le métier politique (communication, science politique, journalisme, etc.)9.
Le déclenchement de grèves dans les municipalités communistes est révélateur de ces transformations : il exprime des tensions croissantes entre le monde ouvrier syndical et un univers communiste de plus en plus tourné vers la gestion. C’est ce que j’ai pu montrer pour la banlieue grenobloise, où des employés communaux appuyés par la CGT peuvent entrer en conflit avec des cadres territoriaux soutenus par les élus communistes. Dans un contexte de baisse continue de l’activité militante, les élus et leur entourage jouent un rôle de plus en plus central dans la vie du PCF, entraînant une professionnalisation de l’engagement communiste autour des collectivités territoriales, un phénomène que l’on observe également du côté du Parti socialiste10. Progressivement, les permanents appointés par l’appareil cèdent la place à des dirigeants cumulant les mandats électifs ou les fonctions dans des collectivités territoriales. Le contrôle et la politisation des engagements municipaux évoqués précédemment sont mis à mal par la prédominance des élus et des enjeux de gestion locale dans les territoires d’influence communiste.
La mairie : premier échelon de la participation ou de la domination politique ?
Jusqu’à aujourd’hui, on observe une lente érosion des positions municipales du PCF, malgré des tentatives de renouvellement, via l’implication de militants associatifs et d’animateurs de quartier. La trajectoire et l’action d’Azzedine Taïbi, élu maire de Stains en 2014, a symbolisé ce renouveau populaire du communisme municipal. Mais, dans l’ensemble, on peut plutôt, à la suite d’Olivier Masclet, parler d’un « rendez-vous manqué » avec les nouvelles classes populaires des cités urbaines11. À partir d’une enquête à Gennevilliers, le sociologue montre que les élus communistes n’ont pas été à l’écoute des nouvelles formes de mobilisation et de politisation portées par les jeunes générations issues, en particulier, de familles populaires immigrées.
Dans mes travaux, j’ai montré qu’il existait parfois des stratégies de renouvellement par la promotion de figures nouvelles dans les conseils municipaux. Dans les années 1990-2000, partout en France, on repère ainsi l’entrée de jeunes femmes issus de l’immigration nord-africaine, souvent diplômées, dans des mairies communistes. Mais ces expériences ne s’inscrivent pas dans la durée. La prise de mandats municipaux de ces sympathisantes s’effectue hors de toute socialisation dans les réseaux communistes, le maire communiste ou ses adjoints venant personnellement solliciter les candidates potentielles. Or, le conseil municipal peut difficilement se substituer au parti et à son rôle de politisation. Il n’a tout simplement pas les mêmes fonctions. Les nouvelles recrues sont, en outre, souvent reléguées aux marges des positions de pouvoir dans les conseils. Certaines s’opposent même, finalement, à l’équipe en place en se présentant sur une liste concurrente au scrutin suivant. Lorsque la promotion élective n’est pas associée à une inscription dans la vie militante, le lien avec le parti se délite.
La cooptation dans une instance élective, fonctionnant de façon peu collégiale, ne remplace pas le militantisme. Le conseil municipal n’est pas un instrument d’émancipation, ni même un lieu d’apprentissage de la démocratie locale valorisant les échanges entre égaux. De fait et selon les règles, il s’agit d’une institution fortement hiérarchisée, favorisant la monopolisation du pouvoir entre les mains du maire12. Lui seul, épaulé par son premier adjoint, maîtrise l’information et dirige une assemblée municipale au sein de laquelle les conseillers d’opposition pèsent peu. S’ils n’ont pas de délégation, les élus de la majorité municipale sont eux-mêmes peu impliqués dans les prises de décision.
Les outils de démocratie participative peinent à contrer ces processus inscrits dans les règles électorales (prime majoritaire) et la législation (présidentialisme municipal). Les modalités de sélection des candidats et le cadre d’exercice du pouvoir municipal favorisent les catégories les plus diplômées, y compris sur les listes citoyennes. Les rapports de domination à l’œuvre dans les localités se réfracte facilement dans les équipes municipales. D’où le fait que 80 % des maires sont des hommes et la grande majorité appartient aux classes supérieures. C’est en dehors de l’assemblée municipale et de son mode de fonctionnement par définition peu démocratique que peuvent se constituer des contre-pouvoirs insérés dans les sociétés locales. La question du contrôle des élus, posée par les militants ouvriers au début du 20e siècle, reste d’actualité.
*Julian Mischi, sociologue et historien, est un spécialiste du mouvement communiste et des classes populaires, tout particulièrement dans les territoires ruraux. Après la parution en 2020 d’un livre sur les cent ans du PCF (Le parti des communiste, Editions Hors d’atteinte) Il vient de publier un ouvrage sur les élections municipales : Des élus en campagne. Luttes municipales dans les bourgs industriels, 20e-21e siècles (Presses de Sciences Po, 2025).
- 1. Le Travailleur socialiste de l’Yonne, 16 février 1901.
- 2. Archives départementales de l’Yonne, 2M5366, scrutin de ballottage du 10 mai 1925, Brienon.
- 3. Le Travailleur socialiste de l’Yonne, 13 janvier 1912.
- 4. Emmanuel Bellanger, Ivry Banlieue rouge, Capitale du communisme français. Éd. Créaphis, 2017.
- 5. Julian Mischi, Servir la classe ouvrière. Sociabilités militantes au PCF. Éd. Presses universitaires de Rennes, 2010.
- 6. Emmanuel Bellanger, « Le communisme municipal ou le réformisme officieux en banlieue rouge », dans Emmanuel Bellanger et Julian Mischi (dir.), Les territoires du communisme. Éd. Armand Colin, 2013.
- 7. Roger Martelli, L’Archipel communiste. Une histoire électorale du PCF, Éd. La Dispute/Les Éditions Sociales, 2009.
- 8. Julian Mischi, Le Bourg et l’atelier. Sociologie du combat syndical. Éd. Agone, 2016.
- 9. Julian Mischi, Le Communisme désarmé. Le PCF et les classes populaires depuis les années 1970. Éd. Agone, 2014.
- 10. Rémi Lefebvre et Frédéric Sawicki, La société des socialistes. Le PS aujourd’hui. Éd. du Croquant, 2006.
- 11. Olivier Masclet. La gauche et les cités. Enquête sur un rendez-vous manqué. Éd. La Découverte. 2021.
- 12. Rémi Lefevre, Municipales : quels enjeux démocratiques ? Éd. La Documentation française, 2020.