Le manque de personnel médical et paramédical, en particulier de médecins, pousse les gouvernements successifs à vouloir faire toujours plus avec toujours moins. L’élargissement des compétences infirmières s’inscrit dans cette logique, mais est-ce vraiment une bonne nouvelle ?
Pour comprendre cette évolution, il faut partir de la dégradation de l’accès aux soins, marquée par l’extension des déserts médicaux et une pénurie de médecins appelée à s’aggraver : leur âge moyen dépasse 51 ans. Les universités manquent de moyens pour former davantage de médecins et seules 12 000 places ont été ouvertes en 2024, insuffisantes pour compenser les départs à venir.
Notre santé en danger
Dans le même temps, la pénurie de personnels — notamment infirmières et aidesoignantes — s’est révélée criante durant le pic de Covid, et les efforts de formation et de recrutement ont été insuffisants. En cause : un turn-over massif, les contrats courts, le gel des salaires et les conditions de travail.
Dans les services, cela se traduit par des glissements de tâches, le non-remplacement des absences et la multiplication des missions. Le cas des infirmières de bloc opératoire l’illustre : faute d’IBODE (infirmière de bloc opératoire, qui demande deux ans d’études supplémentaires), les hôpitaux recrutent des IDE (infirmières diplômées d’État) faisant fonction d’IBODE, parfois sans formation spécifique.
Des moyens financiers, pas des ajustements technocratiques
Pour l’État, il s’agit toujours de faire plus avec moins : la loi transforme les infirmières en variable d’ajustement face à la pénurie de médecins. La profession infirmière devient une profession en mutation permanente, modifiée par décret et spécialisée en fonction des lieux d’exercice sans garantie de qualifications transversales. L’élargissement des compétences se fait sans formation et accompagne la dévalorisation des spécialités (IBODE) ainsi que l’échec et le manque de promotion des infirmières en pratiques avancées (IPA).
L’élargissement des compétences infirmières peut séduire des collègues en quête de reconnaissance et de cadrage des pratiques de glissement de tâches, mais aussi des patientEs espérant un meilleur accès aux soins. Mais cette réponse est inadaptée et risque de fragiliser durablement le diplôme infirmier et l’accès aux soins.
Pour une prise en charge globale et adaptée pour toustes
Il ne s’agit pas pour autant de rejeter l’idée que des tâches aujourd’hui assumées par une profession puissent être transférées à une autre. La profession infirmière s’est progressivement emparée de tâches autrefois réservées aux médecins, notamment grâce aux luttes des années 1980 pour faire reconnaître un « rôle propre » et une autonomie d’action. L’évolution des compétences est possible, en élargissant leur « rôle propre », mais elle supposerait une formation qualifiante reconnue dans le diplôme et une rémunération correspondant à ce niveau de qualification.
Nous devons défendre de véritables mesures pour garantir l’accès à la santé pour toustes : lutter contre les déserts médicaux par un maillage renforcé des services publics (transports, écoles, lieux de soins…), développer le travail pluridisciplinaire, ouvrir davantage de places en écoles d’infirmières et d’aide-soignantes, et former plus de médecins.
Cela suppose des moyens universitaires pour des études de médecine accessibles, notamment avec un salaire étudiant, mais aussi la revalorisation des salaires et des embauches pour réduire le turn-over, la reconnaissance immédiate des PADHUE (médecin diplômé hors UE) et le développement de formations qualifiantes tout au long de la carrière. Il est urgent d’investir massivement dans toute la chaîne du soin, via un véritable plan emploi-formation impliquant une hausse des budgets hospitaliers à 8 ou 10 % — totalement incompatible avec l’austérité budgétaire.
Aurélie-Anne Thos