Publié le Samedi 14 février 2026 à 09h00.

« Cela fait 80 ans que la République française refuse de reconnaître sa responsabilité dans le génocide des Roms et des Voyageurs »

Entretien avec le Collectif Romani et Voyageur ZOR.

Qu’est-ce que le collectif ZOR ?

Le collectif Romani et Voyageur ZOR, fondé par Aurélie Garand, Logan De Carvalho, Anina Ciuciu, Ritchy Thibault et Sue-Ellen Demestre, est né suite au succès de notre campagne digitale #VoyageursContreleRN, lancée lors des élections législatives anticipées de juin 2024. Grâce à cette campagne, nous avons touché plusieurs millions de personnes. Cela a permis de contrer la propagande de ce parti d’extrême droite à destination des Voyageurs, en rappelant notamment, à travers des vidéos de nos ancienNEs, que ce parti s’inscrit dans la droite lignée de leurs persécuteurs d’autrefois.

ZOR signifie « force » en romanès et en manouche

FortEs du succès de cette mobilisation inédite, nous avons décidé d’aller plus loin, convaincuEs que la meilleure manière de combattre l’extrême droite est de créer un pouvoir romani et Voyageur autonome. C’est pourquoi, en janvier 2025 à Paris, nous avons réuni une quarantaine de jeunes issuEs de la grande diversité des groupes romani et Voyageurs en France. Ensemble, nous avons décidé de lancer une mobilisation pour la reconnaissance du génocide subi par nos ancêtres, qui reste, 80 ans après, l’objet d’un déni insupportable. Cette campagne #NosViesDeGitansComptent a marqué le lancement officiel du collectif ZOR, qui signifie « force » en romanès et en manouche.

Pourquoi avoir choisi de publier des présentations individuelles de membres du collectif ?

Nous avons fait le choix de publier une série de portraits de nos membres, afin de montrer qu’aujourd’hui la lutte contre l’antitsiganisme s’incarne par des visages et des noms : des jeunes Roms, Manouches, Sinti, Gitans, Yéniches et VoyageurEs qui prennent leur destin en main en s’organisant collectivement.

Il y a une volonté de nous essentialiser sous des étiquettes comme « tsigane », « nomade » ou « gens du voyage »

Une des manifestations de l’anti­tsiganisme, c’est cette volonté constante de nous essentialiser ou de nous réduire au plus petit dénominateur commun, sous des étiquettes ethniques comme « tsigane » ou administratives comme « nomade » puis « gens du voyage » en ce qui nous concerne en France. Or, avec ces portraits, nous mettons en avant notre multiplicité et nous nous présentons nous-mêmes avec nos propres mots, loin des caricatures auxquelles on nous assigne.

Cette série de portraits est aussi une manière de montrer que, derrière toutes nos histoires individuelles extrêmement variées, il y a une histoire et un vécu commun de stigmatisation : l’anti­tsiganisme, qui, dès le plus jeune âge, broie nos vies.

Ces portraits peuvent être lus sur la page Instagram du collectif ZOR (@zor.collectif)

Quel est l’enjeu de votre lutte actuelle pour la reconnaissance du génocide des tsiganes ?

Cela fait 80 ans que le déni perdure, 80 ans que la République française refuse de reconnaître sa responsabilité dans le génocide des Roms et des Voyageurs, qui a fait 500 000 victimes à l’échelle de l’Europe. Or, c’est bien la République française qui, en 1912, a créé le statut de « nomade », statut que les nazis ont traduit comme correspondant à la catégorie raciale « Zigeuner ». C’est toujours la République, plus précisément la 3e République sous Albert Lebrun, qui a pris un décret-loi le 6 avril 1940 permettant l’assignation à résidence et l’internement desdits nomades ; ce décret-loi républicain a ensuite été utilisé par le régime de Vichy. Enfin, c’est le gouvernement provisoire de la République française qui a maintenu des nomades enfermés dans des camps sur le territoire national jusqu’au 1er juin 1946. La vérité historique est donc incontestable.

Il n’en reste pas moins qu’elle ne sera pas reconnue sans notre mobilisation. En tant que descendantEs de nomades ­internéEs, nous nous battons pour arracher cette reconnaissance, qui est indispensable pour la mémoire de nos ancêtres, mais aussi parce que nous sommes absolument convaincuEs qu’il est vain d’espérer que l’on respecte nos vies dans le présent si l’on ne respecte même pas nos morts.

L’incontestable vérité historique ne sera pas reconnue sans notre mobilisation

Grâce à notre pugnacité, nous avons réussi à faire déposer une proposition de résolution transpartisane (PPR n° 1901), pour la reconnaissance du 2 août comme journée officielle de commémoration du génocide des Roms, Manouches, Sinti, Gitans, Yéniches et Voyageurs. Cette PPR est signée par plusieurs dizaines de députéEs, dont des présidentEs de groupe parlementaire. Nous nous battons en ce moment même pour convaincre la conférence des présidentEs de l’Assemblée nationale d’inscrire cette proposition à l’ordre du jour de la semaine transpartisane de débat du 6 avril qui vient.

Qu’est-ce que vous attendez des organisations politiques et en particulier du NPA-A ?

Nous attendons des organisations politiques qu’elles prennent en compte la réalité de l’antitsiganisme, qui frappe quotidiennement plusieurs centaines de milliers de personnes romani et voyageuses dans leur quotidien en France, à travers une série de discriminations structurelles.

Il est temps de mettre fin à l’exclusion systémique des personnes romani et voyageuses du champ politique

Dans ce sens, nous attendons d’elles qu’elles intègrent dans leurs programmes et projets politiques les demandes que nous portons pour faire respecter nos droits et notre dignité.

Enfin, nous souhaitons qu’elles laissent aussi la place dans leurs espaces à celles et ceux qui nous ressemblent, non dans une logique de tokenisation, mais bien de représentation réelle. Il est temps de mettre fin à un paysage politique dont les personnes romani et voyageuses sont exclues de manière ­systémique.

Vous avez donc pris des initiatives à l’approche des élections municipales ?

Nous avons mené ces derniers mois une mobilisation visant à l’inscription sur les listes électorales des personnes romani et voyageuses, afin d’obtenir des victoires concrètes dans le cadre des élections municipales.

À Nantes, le plus grand bidonville de France est menacé d’expulsion

En particulier dans la métropole lilloise, où notre groupe local a réussi à faire inscrire de nombreuses personnes, non sans difficultés, en raison du fait que les dites aires d’accueil ne sont pas considérées comme des lieux de domicile. Maintenant inscritEs, nous allons, dans la métropole lilloise, engager des discussions avec les différents candidats pour obtenir le relogement des dites aires d’accueil, polluées et insalubres, ainsi que la construction de nouvelles places pour permettre aux familles de vivre dans des conditions dignes.

Le groupe local de ZOR a aussi réussi à faire inscrire des gens à Nantes, sur le plus grand bidonville de France, qui est menacé d’expulsion. Cela va permettre là aussi d’engager un rapport de force avec les candidats pour demander la non-expulsion sans solution de relogement, ainsi que la mise en place d’une desserte de bus pour que les enfants du bidonville puissent aller à l’école dans de bonnes conditions.

Propos recueillis par la rédaction