Les salariéEs du salon de coiffure du 65 boulevard de Strasbourg à Paris sont en grève depuis le début du mois de mars avec occupation des lieux pour réclamer le paiement des salaires dus depuis des mois.
Entretien, sur le piquet de grève soutenu par la CGT Paris, avec Mamadou, caissier du salon de coiffure depuis 2020 et Mayerima, coiffeuse qui a travaillé au salon entre 2021 et 2024.
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Pourquoi cette grève ?
Mamadou : La grève a commencé parce qu’il y avait un ras-le-bol qui traînait depuis longtemps. Déjà, 5 ou 6 mois de salaires impayés. Et puis ces 250 € que le patron nous prenait depuis des années, en disant que ça servait pour l’Urssaf, les fiches de paie, avec la promesse de nous régulariser… Mais moi, je n’ai toujours pas de papiers. On est 13 : 4 ont été régulariséEs, 9 non. Pourtant, au départ, il nous avait promis que tout le monde le serait. Lui repoussait toujours : « aujourd’hui, demain… » — sans que rien n’avance.
Mayerima : J’ai travaillé dans ce salon entre 2021 et 2024. J’ai préféré partir. Je cotisais mais il n’y avait pas de congés payés, et les fiches de paie et les contrats de travail n’étaient pas valables. À l’époque, je lui avais demandé une rupture conventionnelle, qu’il a refusée. Il m’a dit de démissionner, mais j’ai refusé. Je commençais à connaître mes droits. Comme j’ai mon fils ici, qui est scolarisé, je me suis concentrée sur ce motif pour obtenir un titre de séjour.
Mamadou : L’Urssaf et l’inspection du travail sont venues et nous ont expliqué que les fiches d’embauche, les contrats… rien n’était conforme. Les déclarations n’étaient pas bonnes, rien n’allait. Ils nous ont appris que la société devait 58 000 € à l’Urssaf, alors qu’on cotisait chaque mois. En fait, il gardait l’argent. Donc tout était faux. Il a abusé de notre confiance parce qu’on est sans papiers, il nous a escroquéEs.
Donc la grève est surtout pour des questions de salaires et de papiers ?
Mamadou : Il y a aussi la maltraitance. Il nous criait dessus, nous parlait mal, et on était exposéEs en permanence à des produits toxiques. Franchement, ce sont des produits dangereux : dissolvants, colorations… À part des gants, on n’avait rien. Pas d’aération non plus. Lui le savait, il disait juste d’ouvrir la porte.
Mayerima : On était dans le salon du matin jusqu’au soir, on faisait des heures sup, on était trop exploitéEs franchement.
Mamadou : On faisait des journées de 8 h 30 à 22 h, du lundi au samedi, parfois même le dimanche. Pas de pause déjeuner, pas de repos, rien. Pas de médecine du travail, pas de congés payés, pas de congé maternité. Trois femmes ont accouché et sont revenues travailler deux ou trois semaines après. Et pendant ce temps, il arrivait vers 16 h ou 17 h, prenait l’argent, puis repartait.
Comment la grève a-t-elle été déclenchée ?
Mamadou : La grève a commencé avec une collègue, Bintu. Elle était en colère parce que le patron lui parlait mal. Elle a demandé une fin de contrat, il a refusé. Elle est partie en pleurant, puis une amie lui a conseillé d’aller à la CGT. C’est comme ça que ça a commencé. Ensuite, ça s’est fait progressivement : une, puis deux, puis trois, puis quatre…
Mayerima : Quand mes collègues ont commencé à se rapprocher de la CGT, elles m’ont contactée pour me demander si moi aussi je cotisais. Ça m’a interpellée, et c’est pour ça que je suis venue rejoindre la grève. Je crois que je suis la seule ancienne à être revenue sur le piquet. Quand je travaillais ici, les conditions étaient très dures. On pleurait souvent, les salaires n’étaient pas corrects, et parfois il ne payait même pas.
Je passe ici tous les jours. J’ai expliqué à mon travail que je participais à la grève, parce que mon ancien patron m’a beaucoup exploitée. Ils ont compris, et du coup je peux venir ici régulièrement.
Je fais partie de cette grève parce que je veux récupérer ce qui m’appartient, ce qu’il a refusé de payer. Mes congés ne m’ont jamais été payés. J’ai travaillé 13 ans avant de pouvoir repartir au pays, et je n’ai pu rester que deux semaines pour voir ma mère et mes enfants. J’ai dû revenir tout de suite travailler, parce que sinon je ne gagnais rien.
Mamadou : C’est la première fois qu’on fait grève. On ne savait même pas comment faire. C’est la CGT qui nous a accompagnéEs, qui nous a appris nos droits, et qui a occupé le lieu avec nous depuis le 3 mars.
Mayerima : Moi, je ne connaissais pas bien la CGT. Je les voyais parfois, mais sans savoir comment ça fonctionnait. J’ai une compatriote syndiquée qui m’en parlait souvent, elle me disait de venir, d’adhérer… mais j’ai négligé. Aujourd’hui, elle me dit : « tu vois, tu aurais dû ».
Mamadou : Le patron est venu une fois, au 17e jour. Il est arrivé en menaçant : « vous n’avez pas le droit de faire grève ». Il racontait n’importe quoi. Nous, on lui est tombéEs dessus pour lui demander de nous payer, en le huant : « patron voleur ». Là, il a fui. On a tenu bon, on l’a affronté franchement. Il sait qu’on a raison.
Quelles sont les perspectives ?
Mamadou : Notre objectif, c’est d’abord, être payéEs pour pouvoir vivre et payer nos loyers. Ensuite, être régulariséEs, comme tout le monde. La galère qu’on a vécue, beaucoup de salons la connaissent. Mais la plupart n’osent pas parler. Nous, on a osé. Et d’après la CGT, ça faisait 10 ans qu’ils n’avaient pas eu un conflit comme ça.
Comment vous organisez-vous au quotidien ?
Mamadou : Au quotidien, ce n’est pas facile. Mais après 5 ou 6 ans de souffrance, on ne va pas lâcher. Il y a presque 6 mois de salaires impayés et des années d’extorsion. On en est à notre 25e jour, et on dort sur place à tour de rôle, avec des militantEs de la CGT. On a mis en place un planning : chaque jour, deux grévistes et trois personnes de la CGT restent sur place. C’est aussi un moyen de pression. Le salon faisait environ 2 000 € de chiffre d’affaires par jour. En occupant les lieux, on bloque l’activité. Le but, c’est de le forcer à nous payer ce qu’il nous doit.
Dans le quartier, on reçoit beaucoup de soutien. Des riverainEs, des coiffeurEs viennent nous voir, nous encourager, moralement et concrètement. Les coiffeurEs voisins vivent la même chose. Ils viennent nous voir, poser des questions. Si on gagne, ça leur montrera qu’eux aussi peuvent se lancer avec la CGT. On a aussi reçu du soutien institutionnel. La maire du 10e est venue plusieurs fois, elle nous a proposé de nous recevoir. Des députéEs sont passéEs, Ian Brossat aussi.
La semaine dernière, on est allés à l’inspection du travail. Il y a eu des auditions longues, trois à quatre heures, parfois cinq heures.
Moi, j’avais des preuves : caisse, caméras, tickets. La dernière audition a eu lieu le 26 mars. Maintenant, on attend la suite judiciaire et pénale, puis on verra comment avancer. La maire a aussi contacté le commissariat et évoqué un soutien à la préfecture pour notre régularisation.
Nous, on veut tenir. Il y a des caisses de solidarité, sur place et en ligne. On a besoin de tout : eau, nourriture… On vit ici, on dort ici. On a commencé le 3 mars, on ne sait pas quand ça va se terminer.
Est-ce que vous souhaitez ajouter quelque chose ?
Mamadou : Le message que je veux faire passer, c’est qu’il faut croire en la justice, croire qu’elle sera rendue. Ce qu’on vit, beaucoup de gens le vivent aussi : des personnes sans papiers, vulnérables, obligées de travailler dans ces conditions. Moi, je l’ai vécu, et ça me fait mal. J’ai des enfants, et pendant longtemps je ne les voyais presque pas. Le soir, je rentrais à 22 h, ils dormaient déjà. Le matin, je repartais à 6 h, ils dormaient encore.
Mayerima : On remercie la CGT, qui nous a vraiment soutenuEs. Et on veut adresser un message à tous les patrons : que ça serve de leçon. Il faut respecter les employéEs. Exploiter les gens, ne pas les payer, ce n’est pas acceptable. Nous, on veut juste travailler et pouvoir subvenir à nos besoins, pour nos familles, sans être exploitéEs.
Propos recueillis par Buenaventura Aranburu et Stéphanie (NPA Paris 10e)