Publié le Dimanche 18 octobre 2026 à 12h00.

« Le racisme joue un rôle déterminant dans l’histoire des États-Unis »

Entretien avec Mathieu Bonzom, dont le nouveau livre, « Solidarity forever – Une histoire de la gauche aux États-Unis », sort le 16 octobre (Éditions Divergences, 210 pages, 17 euros). À l’approche des élections de mi-mandat aux États-Unis, alors que le néofascisme trumpien y sévit déjà depuis des années, ce livre permet de mieux comprendre les trajectoires de la gauche américaine, à travers ses luttes et ses révoltes, et les enseignements à tirer de ses défaites comme de ses avancées.

 

Ton essai retrace chronologiquement près de quatre siècles d’histoire des États-Unis et place en son centre deux éléments fondateurs : le génocide des indigènes et ­l’esclavage des NoirEs.

Les États-Unis sont un État colonial qui n’a jamais été décolonisé, même partiellement — pas même par un métissage qui refonderait la nation. Le colonialisme génocidaire est un fait fondamental sur lequel l’esclavage vient très vite se greffer, les deux fonctionnant ensemble.

Le colonialisme génocidaire est un fait fondamental sur lequel l’esclavage vient très vite se greffer

À la différence de l’Europe occidentale, le colonialisme et l’esclavage ont lieu sur place. L’immigration de masse arrive sur un territoire où ces questions saturent tout. Dès le 17e siècle, les révoltes débouchent sur la séparation des populations noires des autres populations travailleuses subalternes. Avant même que la gauche entre en scène, il y a donc déjà plusieurs défaites.

 

Au chapitre 4, tu écris : « Le racisme représente l’un des grands obstacles que la gauche sociale et politique […] doit surmonter ».

Le racisme joue un rôle déterminant dans l’histoire des États-Unis : cette question majeure est déjà là quand se pose celle de la construction d’une gauche.

La révolution de 1776 maintient l’esclavage partout où il est massif. La guerre civile aboutit à son abolition, l’antiesclavagisme traversant alors tous les pans du Parti républicain. Mais, à l’issue de la Reconstruction dans les années 1870, il n’y a pas de véritable égalité raciale. Il y a, au contraire, un refus de redistribuer les terres et une victoire in fine de la réaction raciste.

Le mouvement ouvrier doit créer une unité des classes travailleuses par-delà leur diversité et les oppressions qui les traversent

C’est sur ce terrain, fait de défaites face au racisme envers les NoirEs, que le mouvement ouvrier doit se construire, se massifier et créer une unité des classes travailleuses par-delà leur diversité et les oppressions qui les traversent, sans y ­parvenir complètement.

Avec l’immigration de masse, d’autres formes de racisme se développent, dont le racisme envers les NoirEs est un peu la matrice. Cette question métastase et met en difficulté le mouvement ouvrier qui, avant la Première Guerre mondiale — période décisive pour les gauches en Europe —, n’a globalement pas réussi à la surmonter ni à constituer un parti de masse unifiant la classe. Le racisme se diffuse aussi à différents niveaux du syndicalisme. Toute une partie de la base populaire blanche est acquise à des partis bourgeois qui ont appris très tôt à produire son consentement au racisme et à la répression.

 

Ton essai retrace aussi les nombreux combats qui ont émaillé l’histoire des États-Unis, notamment ceux du mouvement noir.

Ce n’est pas une histoire jouée d’avance : les combats sont nombreux, l’esclavage et le racisme ne sont pas des données immuables hors de portée des luttes.

Pendant la guerre civile, les NoirEs, majoritairement esclaves, sont loin d’être passifVEs. Les actions de sabotage s’accumulent : Du Bois parle déjà d’une « grève générale » dans les plantations. Au milieu de la guerre, les républicains décident d’enrôler les esclaves à peine libérés, qui contribuent à la victoire. Cela entraîne une véritable poussée démocratique, suivie d’un siècle de ségrégation terrible dans le Sud, jusqu’au mouvement des droits civiques des années 1950-1960. Ce moment décisif ne survient que 10 à 15 ans avant l’avènement du néolibéralisme : l’obstacle au développement d’une gauche de masse est levé, mais bien tard.

Les combats sont nombreux, l’esclavage et le racisme ne sont pas des données immuables hors de portée des luttes

J’essaie de proposer un récit unifié qui dépasse un peu la fragmentation bien réelle des combats de la gauche. Celui des femmes américaines est complexe : leur mouvement pour leurs droits est précoce (droit de vote conquis en 1920), comme leur rôle dans le mouvement ouvrier. Parmi les premières grèves recensées au 19e siècle figurent des grèves de femmes. Certains des épisodes les plus connus, dont la grève dite de « Bread and roses » en 1912, mettent en avant des femmes et des enfants. Parmi les dirigeantes ouvrières ou anarchistes, on trouve Mother Jones, Elizabeth Gurley Flynn, Emma Goldman…

 

Le Parti démocrate, « alliance blanche transclasses » à sa fondation, longtemps esclavagiste puis allié des capitalistes, attire pourtant différents pans de la gauche américaine jusqu’à aujourd’hui.

C’est un des plus anciens partis au monde. Dirigé par de riches esclavagistes, il s’implante chez les nouveaux électeurs des classes populaires. À l’ère industrielle, il se tourne vers les populations immigrées des villes du Nord, coupant l’herbe sous les pieds de la gauche et attirant des secteurs syndicalistes corporatistes et conservateurs comme l’AFL. Pendant et après le New Deal, il reprend des revendications de la gauche et parvient ainsi à éliminer le Parti communiste américain après la Seconde Guerre mondiale. 

Le bipartisme américain n’est donc pas structuré par une opposition droite-gauche. Le Parti démocrate ne rompt avec la ségrégation du Sud qu’après le mouvement des droits civiques, sans remettre en cause le néolibéralisme qui s’installe aussi avec Carter ou Clinton.

Le bipartisme américain n’est pas structuré par une opposition droite-gauche 

Aujourd’hui, DSA (les Socialistes démocratiques d’Amérique) utilise les primaires du Parti démocrate, de fait organisées par les États, pour se faire connaître et accumuler des forces militantes et institutionnelles. Même si des illusions ressurgissent parfois sur la possibilité de réformer ce parti, il s’agit surtout de constituer une gauche qui pourra voler de ses propres ailes.

 

Si tu devais retenir un événement porteur d’espoir dans ce contexte américain de fascisation… ?

Minneapolis est une expérience extrêmement importante : dans l’urgence, elle retrouve la possibilité d’une grève politique, en théorie interdite aux États-Unis. Pendant des mois, c’était la terreur : l’ICE quadrille la ville, va chercher au travail ou à domicile les personnes sans papiers, mais aussi les populations non blanches en général. Dans ce bastion de la gauche, la volonté est de casser les solidarités. Mais les luttes font partir ces milliers d’agents : elles ne font pas cesser toutes les arrestations arbitraires, mais la terreur, oui.

Minneapolis est une expérience extrêmement importante : dans l’urgence, elle retrouve la possibilité d’une grève politique, en théorie interdite

Le mouvement social a gagné en mettant des dizaines de milliers de personnes en position d’observateurEs de l’action policière, puis en faisant de ces observateurEs des militantEs organiséEs en réseaux dans tous les quartiers pour donner l’alarme avec des sifflets. C’est dans ce contexte que surviennent les meurtres de janvier. On a parfois souligné que les victimes étaient blanches, mais elles étaient surtout en première ligne du fait de cette solidarité universelle construite dans la lutte. Tous les réseaux du mouvement social de la ville appellent alors à la grève générale, non déclarée puisqu’illégale, avec une victoire à la clé : le départ de la plupart des agents de l’ICE.

Solidarity forever !

Propos recueillis par Aurélie