Double film, 2 x 2h40, sortie en salle à l’été 2026
Sorti en salles cet été, le double film d’Antonin Baudry ne doit pas son succès uniquement aux cinq heures de climatisation auxquelles il donnait accès en pleine canicule. Mal reçu, comme un film « en costume » célébrant une gloire nationale et enfonçant donc des portes ouvertes, il a pourtant trouvé son public depuis douze semaines, avec la possibilité de rebondir à la rentrée.
Au-delà du prix des billets pendant la Semaine du cinéma, c’est essentiellement le bouche-à-oreille qui semble avoir fonctionné, attirant au départ un public âgé, mais bien plus jeune à l’arrivée. Au-delà d’un film d’action tout à fait honorable, sa particularité est qu’il donne à comprendre un moment d’histoire extraordinairement compliqué, peu et mal enseigné et qui concerne les origines de la Cinquième République.
Des capacités pédagogiques hors du commun
Historiens et militants peuvent à juste titre s’agacer de tout ce qui manque dans un film d’où le mouvement ouvrier est carrément absent, le PCF n’existant que sous forme de grommellements et l’URSS n’étant même pas citée, alors que le réalisateur disposait de cinq heures d’horloge. Les critiques de la version audio de L’Huma que j’ai pu entendre font la fine bouche sur cet aspect du film, mais il faut se souvenir que c’est la direction du parti elle-même qui a compliqué à l’infini les façons de traiter le récit des années 1939-1945… S’il s’était agi de traiter de la première résistance communiste, il aurait fallu mettre en avant un Charles Tillon ou un Georges Guingouin, ce qui n’aurait pas laissé de place aux Duclos, Marty ou Thorez, sauf à changer le sujet du film.
Pourtant, pour traiter de son sujet, La Bataille de Gaulle fait preuve de capacités pédagogiques hors du commun, en évitant de nous resservir la bouillie habituelle selon laquelle, dans le camp antifasciste, tout le monde il est gentil, tout le monde il est beau. Le film se concentre sur la crise de l’État français et sur sa reconstruction à partir d’un noyau minuscule, et sur les conflits que cela occasionne entre les autres impérialismes alliés qui en sont déjà à reconstruire un nouvel ordre mondial.
Un traitement volontairement limité
C’est le choix des scénaristes que de se concentrer sur cette reconstruction et donc sur un aspect seulement de la Seconde Guerre mondiale. On est ici dans un traitement limité, comme lorsque Jean-Pierre Melville traite de la Résistance dans L’Armée des ombres (1969), que Costa-Gavras analyse Vichy dans Section spéciale (1975), que Jean-Louis Comolli présente l’intervention stalinienne en Espagne dans L’Ombre rouge (1981), que Ken Loach met en lumière le POUM dans Land and Freedom (1995) et que Rachid Bouchareb aborde enfin ce qui arrive aux colonisés dans Indigènes (2006), avant que Robert Guédiguian revienne sur la résistance des internationalistes du groupe Manouchian dans L’Armée du crime (2009).
Classé comme appartenant au cinéma « populaire » et ne reculant nullement devant des facilités (De Gaulle et Churchill, nus, chacun dans sa baignoire), le film traite d’abord de l’État. Simon Abkarian et Simon Russell Beale incarnent à merveille la relation personnelle entre deux monstres sacrés, mais aident aussi à mémoriser la chronologie, à faire le va-et-vient entre le politique et le militaire et peut-être même à donner au spectateur envie de revenir sur cette histoire qui n’avait guère été racontée au cinéma — et même, et c’est capital, à lui donner envie de lire.
Des contradictions
Effectivement, le film est présenté comme inspiré par un livre, celui du Britannique Julian T. Jackson. Ce bouquin, immédiatement réédité (Points, 15,90 euros), est un honnête mémo de 800 pages sur la vie de Charles de Gaulle mais, si le spectateur lit Jackson, il sera confronté à de vraies contradictions. Cet auteur insiste par exemple sur le fait que De Gaulle n’a jamais éprouvé le moindre intérêt pour la République espagnole et qu’à la toute fin de sa vie, il a même tenu à rendre visite au quasi-cadavre de Franco. Or, tout à l’inverse, les scénaristes donnent une importance majeure aux républicains espagnols, non seulement en les faisant figurer comme tels dans de nombreuses scènes, de l’Afrique à la libération de Paris, mais surtout avec une analyse placée dans la bouche de Jean Moulin. Ce dernier se réfère précisément à l’Espagne en énonçant qu’une nation vaincue ne peut survivre dans l’exil que si elle sauvegarde son unité politique, son État. Ici, les scénaristes, loin de s’appuyer sur Jackson, introduisent leurs propres approches, contradictoires !
Les approches politico-militaires au cœur du film
Le film fait la part belle aux scènes de bataille (Koenig et Bir-Hakim, Leclerc et Koufra, puis la Tunisie et Paris), mais il essaie aussi, par son travail sur les discours qui les préparent, de faire le lien entre les sacrifices nécessaires et la politique. Leclerc — formidable Nils Schneider — est présenté comme un de ceux qui s’attellent à la construction d’une armée faite au départ de bric et de broc et qui ne peut finalement exister autrement, sous la tutelle américaine, qu’en amalgamant des forces venues des horizons les plus divers — lui-même étant venu, comme tant d’autres, de la droite la plus traditionnelle.
Ces approches politico-militaires sont au cœur du film, même lorsque des combattants de Bir-Hakim récitent le Kaddich, la prière juive pour les morts, mais donnent une place, selon moi, insuffisante aux questions coloniales, qui sont elles-mêmes au cœur des comportements de Vichy comme de la France libre et se cristallisent sur le rôle de la marine de guerre (la Royale de Darlan et de ses amis) dans la reconstruction de l’État colonial.
On peut discuter des choix de Baudry pour les scènes d’action et de sa tendance au jeu vidéo, avec ses grouillements de tanks, mais personne, je crois, n’avait tenté aussi sérieusement de faire comprendre ce qui s’est passé en Algérie entre 1942 et 1943. Le seul intervenant algérien dit crûment à Fernand Bonnier de la Chapelle que les Français « changent de roi », mais ce résumé ne correspond pas à l’expérience de ce jeune, venu comme bien d’autres de l’extrême droite. Manifestant parisien du 11 novembre 1940, il en vient, en décembre 1942, à Alger, à assassiner le proconsul vichyste Darlan, symbole de toutes les lâchetés de Vichy. « Fernand », exécuteur et victime expiatoire, représente aussi une jeunesse dont on tire le sang à volonté pour consolider l’État nouveau.
Histoire coloniale et roman national
Dans la défense obstinée de la structure coloniale, la responsabilité personnelle de De Gaulle et d’une série de Français libres est évidente. Mais il faut admettre que le film de Baudry s’arrête en novembre 1944, donc avant que cette contradiction majeure ne vienne en pleine lumière, en mai 1945, de la Syrie au Liban et de Sétif à Guelma, puis très vite en Indochine, où des personnages du film comme Thierry d’Argenlieu ou Leclerc se retrouveront avec des orientations bien différentes. La Cinquième République, telle qu’elle sortira quinze ans plus tard de ces sanglantes guerres coloniales, alternera entre sa volonté d’expulser purement et simplement Vichy de l’histoire de la France et son besoin immédiat de reconnaître ses crimes en essayant de les réparer, mais c’est là un tout autre sujet.
L’auteur a confié à Anamaria Vartolomei le rôle écrasant de « Livia », principal personnage féminin, qui combine, entre la manif de novembre 1940 à l’Étoile et la libération en août 1944, des traits venus d’un grand nombre de femmes de la Résistance, dont certains empruntés à la militante FTP Madeleine Riffaud, mais à bien d’autres aussi. « Livia » fait ça très bien, mais je ne suis pas sûr que l’invention de ce personnage solaire, incarnant une véritable Marianne républicaine multitâche, soit la meilleure façon de sortir des légendes que combat le reste du film.
Finalement, il serait injuste de ne pas souligner les prouesses d’une distribution qui va de Simon Abkarian, impressionnant en De Gaulle, jusqu’au dernier tirailleur africain accroché à son 75 antitank, en passant par Félix Kysyl, jouant un Jean Moulin tout en sobriété…
En bref, une toile qui donne envie de résister.
Serge Aberdam