Il y a 50 ans, le 2 novembre 1975, le poète et cinéaste italien Pier Paolo Pasolini était sauvagement assassiné sur une plage à Ostie. Communiste et homosexuel, le personnage et l’œuvre de Pasolini choquaient l’Italie conservatrice, et en premier lieu la bourgeoisie italienne et l’église catholique. Les torrents de boue qu’il a reçus de la part de ces deux entités sont directement ou indirectement responsables de sa mort dans des conditions sordides, assassiné parce qu’il était « pédé ».
Dès ses débuts, alors qu’il était instituteur dans le village de sa mère, Casarsa dans le Frioul, il se positionne politiquement. Proche de sa mère, il s’opposait à son père qui était fasciste et se battait dans les troupes de Mussolini. Pasolini qui est né en 1922, a donc vécu toute sa jeunesse pendant le fascisme et cela l’a profondément marqué et transparaît à travers toute son œuvre, marquée par l’antifascisme. Comme Mussolini interdisait l’usage des dialectes, Pasolini écrivit ses premiers poèmes en frioulan, pas seulement par provocation mais aussi dans le but d’être mieux compris de la population, en parlant son langage. D’ailleurs, plus tard lorsqu’il migra à Rome, il fit de même avec le langage romain parlé par les jeunes des borgate, les quartiers populaires et les bidonvilles de Rome.
Dès la chute du fascisme, Pier Paolo Pasolini adhère au Parti communiste italien (PCI). Il devient instituteur dans le Frioul. Seulement, en octobre 1949, alors qu’il commence à être connu pour ses poèmes mais aussi ses articles dans les journaux communistes, il est accusé par les milieux catholiques et conservateurs de détournement de mineur. L’exercice de l’enseignement lui est définitivement interdit. Au sein du PCI, ses adversaires se réjouissent du scandale et Pasolini est exclu du parti. En réalité, pour les conservateurs catholiques comme pour les vieux caciques staliniens, c’est son homosexualité qui lui est reprochée. C’est à ce moment-là qu’il décide avec sa mère de venir à Rome. C’est ainsi qu’en 1950, il écrit les Ragazzi di vita qui décrit la vie dans les borgate. Il continue son activité littéraire et commence aussi à écrire pour le cinéma : on lui doit notamment le scénario des Nuits de Cabiria (1957) de Federico Fellini, film qui décrit la vie dans les bas-fonds de Rome à travers le personnage d’une prostituée jouée par Giuletta Massina. On lui doit aussi les scénarios de La dolce vita du même Fellini ou Le Bel Antonio de Mauro Bolognini. Au plan littéraire, son recueil de poèmes Les cendres de Gramsci reçoit en 1957 le prix Viareggio (ex-aequo avec Le baron perché d’Italo Calvino), un des principaux prix littéraires italiens.
Pour l’hégémonie, pour Gramsci
Le personnage de Gramsci est central pour Pasolini, notamment pour ce qu’il représentait et représente encore dans la lutte antifasciste.
« Un chiffon rouge, comme celui
noué au cou des partisans
et, près de l’urne
deux géraniums, d’un rouge différent.
Te voici donc, banni, en ta grâce sévère,
non catholique, enregistré parmi ces morts
étranger : les cendres de Gramsci… Pris entre l’espérance
et ma vieille défiance, je m’approche, venu
par hasard en cette maigre serre, face à
ta tombe, et à ton esprit qui est resté
ici-bas parmi ces gens libres […] »1
L’hommage à Gramsci est essentiel dans l’œuvre de Pasolini. Et s’il se réfère au révolutionnaire italien il n’en est pas moins sévère avec les mouvements antifascistes de son époque2 : « Une bonne partie de l’antifascisme d’aujourd’hui, ou du moins ce qu’on appelle antifascisme, est soit naïf et stupide soit prétextuel et de mauvaise foi. En effet elle combat, ou fait semblant de combattre, un phénomène mort et enterré, archéologique qui ne peut plus faire peur à personne. C’est en sorte un antifascisme de tout confort et de tout repos. Je suis profondément convaincu que le vrai fascisme est ce que les sociologues ont trop gentiment nommé la société de consommation, définition qui paraît inoffensive et purement indicative. Il n’en est rien. Si l’on observe bien la réalité, et surtout si l’on sait lire dans les objets, le paysage, l’urbanisme et surtout les hommes, on voit que les résultats de cette insouciante société de consommation sont eux-mêmes les résultats d’une dictature, d’un fascisme pur et simple ».
L’évolution de l’Italie inquiétait donc Pasolini et il définissait ainsi une société qui ressemble furieusement à celle que nous vivons aujourd’hui. Dans un livre d’entretien avec le journaliste Gideon Bachmann3, il disait en 1965 : « Le néo-capitalisme est un capitalisme qui évolue vers des formes technocratiques et dont le langage spécifique est celui de la technologie. Il s’accompagne d’un désir de promotion personnelle. Au sommet de l’échelle hiérarchique, à la place de la propriété directe des choses, par exemple d’une usine, se trouve la direction technique de cette usine. Ce qui se passe en Amérique : la révolution du management. »
La bêtise de la bourgeoisie italienne sur grand écran
Mais revenons au cinéma. Son premier film en tant que réalisateur date de 1961, Accattone, qui se déroule dans les borgate avec des acteurs non professionnels comme Franco Citti qui a le rôle principal et qui tournera encore avec lui. Pasolini renoue ainsi avec la veine néoréaliste du cinéma italien. Il décrit les bas-fonds pour mieux parler de l’Italie moderne, celle des années 1960 et du prétendu « miracle économique » de la péninsule dont ne bénéficia pas la classe ouvrière. Cette description des oubliés de la société italienne, il la poursuit en 1962 avec Mamma Roma avec cette fois-ci la magnifique Anna Magnani dans le rôle d’une prostituée d’âge mûr libérée par son souteneur et qui veut protéger son fils et lui éviter de sombrer. De telles descriptions lui valent dès lors la haine farouche de la bourgeoisie italienne et de l’Église, encore plus sûrement que ses écrits. Cette violence à son égard s’exprime notamment dans des articles des journaux de droite ou de l’Église catholique, L’Osservatore romano, qui n’acceptent pas que l’on puisse montrer une réalité de l’Italie qu’ils aimeraient bien cacher.
Et Pasolini leur répond. En 1963, dans un court métrage qui raconte le tournage d’un film sur la crucifixion du Christ, La Ricotta, il fait dire au réalisateur joué par Orson Welles, que « l’Italie a la bourgeoisie la plus bête du monde ». Il leur répond aussi par des documentaires comme Enquête sur la sexualité en 1964 où il promène sa caméra dans les rues italiennes pour sonder les idées et les mots de ses compatriotes sur la sexualité. Scandale pour les forces réactionnaires.
Pourtant, il y eut des moments de grâce où Pasolini fut encensé, notamment avec L’Évangile selon saint Matthieu qui reçut le prix œcuménique de la part de l’Église catholique en 1964. Le choix peut paraître surprenant pour un marxiste, mais si c’est cet évangile que choisit Pasolini ce n’est pourtant pas un hasard puisque cela lui permet de mettre en scène la phrase : « il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu ».
Pasolini connut quelques succès avec Des oiseaux petits et gros (1966) avec le génial Toto et pour la première fois Ninetto Davoli qui devint son acteur fétiche et son ami (en passant même quelque temps par la case amant), Théorème (1968) avec Terence Stamp et Silvana Mangano où il explore au sein d’une famille bourgeoise déstabilisée, plusieurs facettes de la sexualité, Médée (1969) qui lui permit de donner le rôle-titre à sa grande amie Maria Callas, ou encore Le Décaméron (1971), film à sketches d’après Bocacce où Pasolini joue lui-même le rôle d’un élève de Giotto.
Pier Paolo Pasolini s’intéressait aussi à ce que l’on appelait alors le tiers-monde et en tira plusieurs documentaires comme Repérages en Palestine pour l’Évangile selon Saint-Matthieu (1963), Appunti per un film sull’India (1968, film qui part d’un voyage qu’il fit en Inde notamment avec Alberto Moravia) et Carnet de notes pour une Orerstie africaine (1970). À chaque fois, Pasolini y développait un esprit aux antipodes du colonialisme occidental.
En finir avec le fascisme dans nos têtes
Mais Pasolini choquait et voulait choquer encore et toujours cette Italie dont il pensait qu’elle n’avait pas encore fait le deuil du fascisme. C’est en ce sens qu’il faut comprendre son dernier film, Salo ou les 120 journées de Sodome en 1975, d’après le marquis de Sade. La référence à Salo c’est le dernier avatar du fascisme de 1943 à 1945 et sa « République sociale italienne ». La bourgeoisie inféodée au fascisme y fait acte de sadisme et c’est ainsi qu’il faut comprendre un film qui était d’abord et avant tout une dénonciation des tendances autoritaires de la bourgeoisie italienne alors que le pays se trouvait dans ses années de plomb.
Ainsi, l’assassinat de Pier Paolo Pasolini le 2 novembre 1975 ne doit rien au hasard. Il a été pensé, voulu, souhaité par tout ce que l’Italie comptait de réactionnaires, de fascistes et d’homophobes. Pino Pelosi qui fut condamné pour ce meurtre, connaissait Pasolini et il est peu probable que son acte ne fut pas prémédité. Mais ce sont surtout les mots de la droite, de l’extrême droite et de l’Église et les torrents de haine qu’ils déversèrent sur le cinéaste et poète qui armèrent son assassin et contribuèrent à le tuer.
Cependant, aujourd’hui encore en Italie, Pasolini représente par son œuvre originale et sa personnalité une figure incontournable sur le plan intellectuel. Pasolini est donc mort depuis cinquante ans mais son œuvre littéraire et cinématographique ne l’est pas. Il est une figure intellectuelle incontournable de la gauche italienne du 20e siècle au même titre qu’Antonio Gramsci.
- 1. Pier Paolo Pasolini, Les cendres de Gramsci (Le ceneri di Gramsci), Poésies 1953-1964. Éd. Gallimard, 1980.
- 2. Pier Paolo Pasolini, Écrits corsaires (Scritti corsari). Éd. Flammarion, Paris, 1976.
- 3. Pier Paolo Pasolini, Polémique, Politique, Pouvoir, conversations avec Gideon Bachmann, Éd. Critiques, Paris, 2024.