Le comité de rédaction republie tel quel cet article, reçu en réponse au dossier de la revue du printemps dernier, publié sous la forme d’un droit de réponse
Le mercredi 10 juin 2026, le média du NPA-A, L’Anticapitaliste, publiait un article de Frédéric Malvaud intitulé: « La question animale ». L’auteur semble principalement chercher à discréditer l’antispécisme et le sentientisme. Quel dommage, après tous les efforts fournis par le NPA-A ces derniers temps ! Nous sommes d’autant plus navré·es de devoir répondre à un article publié dans un média de gauche : il n’y a qu’avec certaines oppressions, et tout particulièrement le spécisme, que l’on se permet autant de désinvolture…
Si nous réagissons aujourd’hui à cet article, ce n’est pas seulement pour une histoire d’opinions divergentes. C’est en grande partie parce qu’il constitue un florilège d’informations erronées et le résultat d’une mauvaise compréhension du sujet. Il n’est jamais facile de répondre à des articles quand ils sont si truffés d’erreurs, de confusions et d’approximations, mais nous allons essayer d’au moins clarifier les points les plus importants.
Méthodologie surprenante et concepts non maîtrisés
D’abord, une chose attire notre attention : pourquoi l’auteur fait-il le choix méthodologique pour le moins surprenant de critiquer une page Wikipédia dédiée à la sentience au lieu de se référer aux études scientifiques sur le sujet ?
Plusieurs erreurs montrent que l’auteur parle sans maîtrise des concepts qu’il mobilise. Par exemple, il confond biocentrisme et sentientisme. Il écrit :
Concernant l’approche: « biocentriste », se pose le problème de la définition de l’espèce: « sensible » ou dans le vocabulaire des philosophes les plus solides de ce courant des espèces: « conscientes et sentientes »
La question de la sentience n’importe pas le moins du monde dans la théorie biocentriste, qui énonce, comme son nom l’indique, que tous les êtres vivants doivent être défendus, qu’ils soient sentients ou non. Cela inclut donc non seulement les animaux, mais tout ce qui est vivant : les végétaux, les champignons, les bactéries, les protozoaires, etc. Les biocentristes sont en réalité très souvent réticent·es – ou peu informé·es – quand il s’agit de la sentience et de son importance morale. La théorie qui postule qu’il faut défendre les individus sentients n’est pas le biocentrisme, mais le sentientisme, comme son nom l’indique, encore une fois.
Erreur plus étrange encore, l’auteur écrit : En 2024, une autre déclaration complète celle-ci [la déclaration de Cambridge], la déclaration de New York, signée par 287 scientifiques (en fait encore uniquement des neurologues)
Toute cette phrase est fausse, et pourtant l’information est si facilement vérifiable. La Déclaration de New-York a rapidement réuni près de 600 signataires, parmi lesquel·les des philosophes, psychologues, zoologues, neuroscientifiques, éthologues, biologistes, écologues, chercheur·euses en sciences cognitives, etc. Elle a d’ailleurs été lancée par trois philosophes : Kristin Andrews, Jonathan Birch et Jeff Sebo. Qui plus est, le terme: « encore » utilisé par l’auteur semble indiquer que la déclaration de Cambridge était également signée par: « uniquement » des: « neurologues », ce qui est tout aussi faux.
De plus, les chercheur·euses en neurosciences sont des: « neuroscientifiques » ou des: « neurobiologistes », et non des: « neurologues », qui ne sont pas des chercheur·euses mais des médecins spécialisé·es dans les maladies du système nerveux.
Pourquoi réduire artificiellement le nombre des signataires et la diversité de leurs expertises ? Serait-ce pour tenter de discréditer la déclaration à peu de frais ?
Un peu plus loin, l’auteur ajoute, toujours à propos de ces déclarations :: « On notera aussi que l’on parle de conscience et non de: « sentience ». »
On notera pour notre part qu’il n’a visiblement pas fait l’effort d’aller voir le site de la déclaration qu’il critique, sur lequel on peut lire : Qu’est-ce que la conscience ? Ce terme recouvre plusieurs significations. La Déclaration de New York sur la conscience animale met l’accent sur une signification importante de ce terme, parfois appelée: « conscience phénoménale » ou: « sentience ».
Conscience et sentience
L’article illustre une confusion courante entre conscience et sentience. Pour résumer simplement, la conscience renvoie, en philosophie de l’esprit et notamment suite aux travaux de Ned Block, à plusieurs réalités bien distinctes : la conscience de soi, la conscience d’accès et la conscience phénoménale. La sentience s’approche de cette dernière. Elle renvoie en effet à une dimension spécifique de la conscience phénoménale : elle désigne le fait de ressentir subjectivement le monde qui nous entoure. Ainsi, être sentient·e, c’est être capable d’éprouver des sensations et des émotions à la première personne. En somme, la sentience est une dimension spécifique de la conscience et les deux concepts ne sont donc pas synonymes.
Et, contrairement à ce que dit l’auteur, tous les vivants ne sont pas sentients ni conscients ! Après avoir brandi une définition douteuse de la conscience, il écrit :
[...] On doit comprendre que c’est bien l’ensemble du vivant qui est: « conscient ».
Rien ne permet d’affirmer cela : les végétaux, en l’occurrence, ne sont pas sentients. Malgré la multitude d’articles et documentaires sensationnalistes qui prétendent révéler: « l’intelligence végétale » ou les: « émotions des arbres », aucune donnée robuste ne permet d’attribuer une quelconque forme de sentience ou de conscience aux plantes. Certes, ces dernières peuvent réagir à leur environnement, capter des stimuli, libérer des signaux chimiques, ou développer des mécanismes de défense. Mais attention : réagir n’implique pas de ressentir subjectivement. Par exemple, le tournesol s’oriente en fonction du soleil, mais il ne le fait pas par plaisir, c’est simplement un réflexe. La sentience, c’est bien plus que cela : elle implique une expérience subjective du monde, le fait qu’il y ait quelque chose que cela fait d’être cet individu.
La prudence n’est pas un manque de rigueur
L’auteur interprète des marques de prudence épistémique comme un manque de rigueur scientifique. Il relève par exemple, toujours sur la page Wikipédia :: « Certains insectes affichent de forts marqueurs de sentience »,: « il n’est pas sûr que ces résultats se généralisent à d'autres espèces d'insectes » avant d’en conclure, non sans aplomb, que: « le terme« vraisemblablement »en dit long sur la confusion et le manque de rigueur des auteurs ».
Ces formulations prudentes sont au contraire le signe d’une science qui avance honnêtement, sans forcer les conclusions au-delà de ce que les données permettent d’affirmer. Pour cette raison et par souci de rigueur, les scientifiques affirment que: « certains » insectes sont: « probablement » sentients. Et pour cause : les insectes sont une catégorie composée de plusieurs milliers d’espèces réparties dans plusieurs ordres (leur nombre est à peine représentable, on parle de plus d’un milliard d’insectes pour un humain). Bien sûr, les preuves solides en faveur de la sentience des diptères (comme les mouches) ou des blattoptères (comme les cafards) ne peuvent valoir pour l’ensemble des autres insectes. Les études sur la sentience de certains groupes d’insectes sont encore assez rares et les scientifiques avancent, à pas mesurés et rigoureux, vers une connaissance toujours plus robuste de leur vie mentale.
L’auteur écrit par ailleurs :
Et, plus remarquable encore les termes: « la grande majorité voire la totalité des vertébrés ». Il y aurait donc des vertébrés non sentients ? Lesquels et pourquoi ?
L’auteur interprète mal une prudence scientifique, à nouveau. La réponse est tout simplement qu’il n’y a pas d’études spécifiques sur chaque espèce animale. De fait, s’il y a de bonnes raisons de penser que la totalité des vertébrés sont en effet sentients, la formulation: « la grande majorité voire la totalité » relève tout simplement d’une précaution bienvenue.
Un autre extrait illustre la manière dont Frédéric Malvaud se trompe sur les formulations prudentes. À l’article Wikipédia qui expose qu’en l’état actuel des connaissances,: « voici les animaux (adultes et en bonne santé) généralement considérés comme sentients », l’auteur reproche : Écrire: « adultes et en bonne santé » signifierait que les enfants (pour les humains) et les malades ne seraient pas: « sentients ».
En réalité, c’est tout simplement une prudence de méthode : considérer les cas particuliers et éviter une règle générale qui pourrait se révéler fausse. Les études sur la sentience, notamment celles sur les insectes, donnent de plus fortes preuves de sentience pour les adultes que pour les larves.
La précision: « adulte » n’exclut évidemment pas la sentience d’un enfant humain. Ensuite, le terme: « en bonne santé » ne vise pas à prétendre que les individus malades ne seraient pas sentients, mais qu’il est possible que certaines lésions cérébrales sévères affectent la sentience.
L’auteur écrit aussi, en citant à nouveau la page Wikipédia :: « Il existe des indices évolutifs, neurologiques et comportementaux permettant de constater ou non la sentience des individus. » Quels indices ? Et si ce sont des indices, on est loin d’un constat scientifique !
« Quels indices ? », demande-t-il. Il suffit de se renseigner. Cette affirmation, à elle seule, témoigne d’une méconnaissance de la littérature scientifique sur le sujet. Il est admis et bien justifié qu’une seule observation ne permet pas de conclure à la présence de sentience, et que c’est la validation d’une pluralité de critères qui permet d’appuyer le fait qu’un individu est probablement sentient. C’est pourquoi ces critères sont appelés des indices : plus le faisceau d’indices est concordant, plus grande est la probabilité de sentience.
Nous n’avons pas directement accès aux expériences subjectives d’autrui (humain·es ou non-humain·es) : c’est le: « problème des autres esprits ». La difficulté propre à la sentience ne tient pas à ce qu'elle serait invisible à l'œil nu : en physique, quantité de phénomènes échappent à l'œil nu et se mesurent pourtant très bien à l'aide d’instruments. Elle tient à ce que la sentience est une expérience vécue en première personne, qui, par définition, ne s’observe pas depuis l’extérieur. Ainsi, faute de pouvoir la constater directement, on l’infère à partir d'indices qui lui sont systématiquement associés. Chez les humains, la source de connaissance la plus directe concernant la sentience est le témoignage ; chez les animaux non-humains, qui ne peuvent en fournir (ou du moins pas dans une langue que les humains comprennent), les scientifiques s’appuient sur un faisceau d’indices observables, traditionnellement rangés en trois catégories : évolutionnaires (les expériences plaisantes et déplaisantes semblent avoir joué un rôle adaptatif dans l’évolution), comportementaux (les comportements associés à la douleur sont modifiés par la prise d’analgésiques, par exemple) et physiologiques (présence de structures permettant l’intégration de l’information : nerfs, système nerveux central, etc.).
Déterminer quels animaux sont sentients est une question scientifique
L’auteur écrit : Les antispécistes n’ont eu de cesse de procéder à des glissements successifs sans solidité scientifique pour réduire les: « animaux » à un petit groupe d’espèces afin de rendre la théorie acceptable, bref de la limiter à la problématique de l’alimentation humaine et du rejet de l’élevage. C’est-à-dire en fait une vision très anthropocentrée autour des intérêts… des humains !
L’auteur fait ici un procès d’intention injustifié. C’est un sophisme. Et, pour ne rien gâcher, c’est complètement faux.
Premièrement, la liste des animaux sentients est une question scientifique traitée par des chercheur·euses spécialisé·es, elle n’est pas établie par les militant·es antispécistes. Par ailleurs, les chercheur·euses travaillant sur le sujet ne se limitent pas à chercher la sentience uniquement chez les individus qui les arrangent ou chez ceux qui ressemblent le plus aux humains. Les pieuvres en sont un bon exemple : elles sont fort différentes des humains par bien des aspects, et très éloignées phylogénétiquement, mais on dispose de preuves scientifiques quant à leur sentience.
Deuxièmement, les antispécistes, et plus précisément les sentientistes, se fondent sur des données scientifiques établies par le meilleur état des recherches dont on dispose, et sont intéressé·es et ouvert·es quant au fait de toujours mettre à jour leurs connaissances sur le sujet. Par exemple, les études récentes sur la sentience des insectes ont été sérieusement considérées par le mouvement antispéciste.
Troisièmement, prétendre que les antispécistes limiteraient la considération des animaux à: « la problématique de l’alimentation humaine et du rejet de l’élevage » relève d’une forte méconnaissance des revendications du mouvement antispéciste. Les antispécistes prennent également très au sérieux les intérêts et le sort des animaux en dehors de l’industrie alimentaire, qu’ils soient exploités et/ou tués pour les loisirs (corrida, chasse, pêche…), pour l’industrie textile ou dans les laboratoires, sans oublier les animaux sauvages (aussi bien des escargots que l’on peut éviter d’écraser, que d’un oisillon tombé du nid). Dès lors, les antispécistes ne s’en tiennent pas au: « rejet de l’élevage », iels rejettent toutes les formes d’exploitation, d’appropriation et de mise à mort des animaux non humains sentients.
Le sentientisme
Sur le versant éthique, une incompréhension courante consiste à affirmer que nos incertitudes quant à la sentience de certaines espèces remet en question le sentientisme même. Pour le dire autrement : si on ne peut pas savoir avec certitude qui est sentient et qui ne l’est pas, alors la sentience ne peut pas constituer un bon critère de considération morale. Or, ce sont bien deux questions distinctes.
Pour plus de clarté, on peut distinguer la sentience, étudiée par les sciences empiriques, et le sentientisme, qui est la thèse selon laquelle la sentience compte moralement et politiquement. Les arguments en faveur du sentientisme sont indépendants des études qui permettent de déterminer qui est sentient.
La difficulté méthodologique et l’incertitude entourant l’étude de la sentience n’invalident pas la pertinence du critère pour déterminer qui a des intérêts. De la même manière, on peut être opposé·e à l’exil fiscal avant même de savoir quelles sont les personnes et entreprises concernées. L’incertitude freine la mise en pratique, mais elle n’enlève rien au fait que l’objectif est souhaitable.
Conclusion
En conclusion de notre réponse collective, nous invitons l’auteur à relire la sienne : :Il paraît beaucoup plus pertinent de penser les personnes (au sens de personnes humaines), les choses (au sens d’objets non vivants) et les êtres vivants (autres que les humains) dont on doit prendre soin en accordant une attention particulière envers ceux qui sont sensibles ou: « sentients » (les animaux). Une telle approche était déjà pensée par Montaigne :: « Nous devons la justice aux hommes, et la bienveillance et la douceur aux autres créatures qui peuvent les ressentir ».
« Aux autres créatures qui peuvent les ressentir », oui. Montaigne le disait bien. C’est parce que les individus sentients peuvent ressentir et être affectés par ce qui leur arrive qu’il faut les prendre en compte moralement et politiquement. C’est exactement ça, le sentientisme.
Être ou se prétendre de gauche n’immunise pas de la tendance à légitimer les rapports de domination qui nous profitent. Nous devons donc faire preuve de vigilance et d’humilité. En l’occurrence, être spécialiste de la: « biodiversité »n’offre aucune expertise en matière d’éthique animale ou des luttes sociales liées. Nous proposons donc de laisser à la droite, d’une part, le réflexe de se sentir légitime à analyser publiquement tous les sujets sans expertise, et d’autre part, celui de défendre par tous les arguments possibles – y compris les plus fallacieux – l’infériorisation et l’exploitation des plus vulnérables.