Publié le Mardi 8 septembre 2026 à 13h11.

Gloria Steinem, figure majeure du féminisme américain, 1934-2026

 

La disparition de Gloria Steinem, la plus célèbre des féministes de la « deuxième vague » des années 1970, offre l’occasion de revenir sur sa vie et son œuvre. À gauche, certainEs, comme Jenny Brown dans Jacobin, ont dénoncé en Steinem une « néolibérale » qui aurait utilisé et instrumentalisé le mouvement des femmes, tout en méprisant son aile radicale, afin de faire avancer sa propre carrière de dirigeante autoproclamée.

L’égalité comme combat

Pourtant, tout au long de sa vie adulte, Steinem a défendu la pleine égalité économique, sociale et politique des femmes. Elle soutenait que celles-ci devaient pouvoir choisir de se marier ou non et d’avoir ou non des enfants. Elle défendait leur droit d’exercer tous les métiers et toutes les professions, à salaire égal. Elle revendiquait la liberté sexuelle et reproductive, un service public universel et gratuit de garde d’enfants, ainsi qu’un partage égal entre les hommes et les femmes de l’éducation des enfants et du travail domestique. D’abord critique à l’égard du mouvement trans, elle évolua jusqu’à en devenir une fervente alliée. Dans un entretien ancien, elle déclarait : « Le cœur du mouvement, ce sont les travailleuses… Ce sont les ouvrières qui ont le plus besoin de ces réformes. Mais aussi les femmes pauvres et celles qui dépendent des aides sociales. C’est également un pont important entre les femmes noires et les femmes blanches. »

Il est néanmoins vrai qu’elle fréquentait les riches et les puissantEs et qu’elle choisissait souvent l’establishment politique plutôt que ses critiques et ses adversaires. Elle ne remit jamais en cause ni le capitalisme ni l’État libéral.

Du journalisme au mouvement féministe

Steinem avait dix ans lorsque ses parents divorcèrent et que son père quitta le foyer. Elle dut alors s’occuper de sa mère, atteinte de troubles mentaux, et ne fut scolarisée qu’à l’âge de 11 ans. Lectrice passionnée, elle termina ses études secondaires avant d’être admise au prestigieux Smith College, dont elle sortit avec mention en 1956. Devenue journaliste, elle travailla de 1958 à 1962 pour l’Independent Research Service (IRS), une organisation-écran de la CIA qui cherchait à influencer les festivals internationaux de la jeunesse organisés en Europe avec le soutien de l’Union soviétique. Lorsque le rôle de la CIA fut révélé, en 1967, elle défendit de manière fallacieuse l’action de l’organisation au nom de la promotion du dialogue. Elle passa sous silence le rôle de la CIA dans l’organisation de coups d’État impérialistes et de guerres au Guatemala, au Vietnam et au Chili.

Elle se fit d’abord connaître comme journaliste en 1963, lorsqu’elle se fit embaucher sous couverture comme « Bunny » dans un club Playboy réservé aux hommes, puis publia une enquête sur le traitement sexiste infligé aux jeunes femmes qui y travaillaient. Journaliste indépendante, elle publia dans les magazines sur papier glacé New York, Cosmopolitan, Vogue et Glamour des articles sur la contraception, les salaires et les conditions de travail des femmes, le mouvement de libération des femmes et la politique.

En 1971, elle fonda le magazine Ms. Ce terme désigne en anglais une forme de civilité neutre, contrairement à Miss ou Mrs., qui indique si une femme est mariée ou non. Il s’était popularisé dans les années 1960 et 1970 parce que les femmes estimaient ne pas devoir être définies par leur relation aux hommes. Ms. contribua à populariser — et, selon certainEs, à édulcorer — le programme féministe.

Des engagements politiques contradictoires

Steinem mit sa notoriété et son influence croissantes au service de causes politiques. En 1971, elle fonda avec d’autres dirigeantes féministes, notamment l’écrivaine Betty Friedan et les parlementaires Bella Abzug et Shirley Chisholm, le National Women’s Political Caucus, destiné à soutenir les femmes candidates à des fonctions électives. Lorsque Chisholm, première femme noire élue au Congrès, devint également la première femme noire à briguer l’investiture démocrate pour la présidence — malgré l’hostilité des dirigeants masculins des organisations noires de défense des droits civiques comme de ceux du Parti démocrate —, Steinem la représenta comme déléguée à la convention démocrate.

Dans les années 1980 et 1990, Steinem fut présidente d’honneur des Democratic Socialists of America (DSA). Pourtant, alors que les DSA soutenaient Sanders, elle choisit Hillary Clinton et tourna en ridicule les femmes favorables à Sanders : « Quand on est jeune, on se demande : “Où sont les garçons ? Les garçons sont avec Bernie.” » Très critiquée pour cette remarque d’un sexisme consternant, elle présenta ensuite ses excuses.

En soutenant Clinton, elle semblait avoir oublié ses propres paroles de 2011 : « Les révolutions qui durent ne viennent pas d’en haut. Elles partent de la base. »

Dan La Botz