Trente ans après, on retient de 1995 essentiellement le mouvement social massif et victorieux contre la réforme des retraites du gouvernement Juppé. Pourtant c’est dans le mouvement étudiant de ces mêmes mois que la plupart des militant·es aujourd’hui actifs dans le mouvement social ont fait leurs premières armes. Roulement des générations : celles et ceux qui avaient 20 ans en 1968 en avaient 47 en 1995, et nous qui avions 20 ans en 1995 et en avons 50 aujourd’hui, attendant avec impatience notre deuxième tournée de grève générale !
Depuis plusieurs années la massification étudiante se fait à budget globalement constant, entraînant une dégradation progressive des conditions d’études : amphis bondés, bâtiments délabrés, manque d’enseignants… Chaque rentrée, les syndicats tiennent les chaînes d’inscriptions pour informer les étudiant·es et, notamment en région parisienne, imposer aux universités de prendre une floppée d’étudiant·es « sans-facs », refusé·es en première instance. C’est l’occasion de syndiquer nombre d’entre elles et eux, perdu·es dans les méandres de l’administration universitaire. C’est aussi l’occasion de la première mobilisation de l’année, dès septembre/octobre alors que la rentrée des cours se fait plutôt fin octobre. Les militant·es sont donc déjà à pied d’œuvre au moment où les étudiant·es arrivent pour démarrer l’année scolaire.
Une rentrée dans le rouge
L’année précédente a vu déjà des mobilisations importantes concernant l’éducation nationale : le projet d’augmentation du financement de l’enseignement privé a été mis en déroute et le gouvernement a dû également reculer sur le contrat d’insertion professionnelle1.
C’est à Rouen que démarre la mobilisation. Les conditions sont particulièrement dégradées et les étudiant·es sont mobilisé·es dès le 9 octobre. En butte aux propositions insuffisantes du rectorat et à la répression policière, un appel à mobilisation nationale est lancé fin octobre. Le gouvernement essaye bien d’éteindre l’incendie mais c’est trop tard : d’autres facs sont parties ! Toulouse, Metz, Nanterre, Orléans, Marseille, Tolbiac… Un appel à la grève générale illimitée dans les facs, les lycées et les IUT est lancé par l’assemblée générale de Toulouse le 13 novembre avec une journée nationale le 21 novembre précédée d’une coordination nationale les 18-19 novembre à Toulouse.
Le rôle des organisations de masse, de l’extrême gauche et des autonomes
La situation des organisations syndicales étudiantes contribue de manière paradoxale à la construction du mouvement. Les deux principales, l’UNEF-SE et l’UNEF-ID2 sont en concurrence pour se construire. Dans les deux, l’existence de courants d’extrême gauche structurés notamment par les JCR3 ou les jeunes de la LCR, pousse les directions à jouer partiellement le jeu de la construction du mouvement. Dans de nombreuses universités, les premières assemblées générales sont appelées par les syndicats. En revanche, leur implication dans la structuration nationale, notamment dans le cadre des coordinations sera plus compliquée. La majorité de l’UNEF-ID sera assez rapidement marginalisée, elle tente même d’attaquer (via les services d’ordre de la Gauche socialiste4 et de SOS-Racisme) la coordination du 1er décembre à l’université de Censier à Paris. L’attaque est vite repoussée par le service d’ordre unitaire de la coordination étudiante qui mélange des camarades de l’UNEF-SE, des JCR, de la CNT, de l’UEC5, des autonomes et des jeunes non encarté·es.
Clairement le mouvement n’aurait pu démarrer de manière aussi massive si les organisations syndicales étudiantes n’y avaient pas mis leurs forces. La structuration démocratique du mouvement est, elle, plutôt portée par les organisations d’extrême gauche, notamment les JCR, LO, la CNT. La « trahison » de l’UNEF-ID qui accepte début décembre le plan proposé par Bayrou alors ministre de l’éducation, correspond à un rapport de force défavorable pour elle dans la direction du mouvement et au début du reflux du mouvement étudiant supplanté par la grève qui paralyse le pays.
Organiser la démocratie pour diriger le mouvement
Une première réunion inter-facs a lieu les 18-19 novembre à Toulouse. Le mouvement est en train de se construire mais peu d’établissements y envoient une délégation. Malgré tout, sort un appel à une journée de mobilisation nationale le 21 novembre suivie d’une coordination à Paris. Le même texte appelle également à discuter de la participation à la journée de grève pour la sécurité sociale le 24 novembre et propose d’ores et déjà une nouvelle journée étudiante la semaine qui suit. Mais la force de cet appel est de proposer une série de revendications chiffrées qui seront un point d’appui dans les assemblées générales d’université pour construire le mouvement et l’unifier sur des mots d’ordre débattus et largement partagés. Il intègre également une revendication sur les droits des étudiant·es étrangers dans un contexte où le mouvement antiraciste reste fort et trouve un écho dans un contexte de massification étudiante.
Se tiendront ensuite sept autres coordinations. À cette époque, pas de mail, pas d’internet, pas de téléphones portables, pas de réseaux sociaux… Les informations circulent par la radio et les canaux militants. La présence en assemblée générale est le seul moyen de connaître les prochaines échéances, d’avoir les retours des coordinations. C’est aussi l’héritage du mouvement lycéen de 1986 et de ceux des années 1990, des coordinations d’infirmières ou de cheminot·es de la même période. C’est un véritable lieu de débats démocratiques à une échelle massive : les assemblées générales réunissent jusqu’à plusieurs milliers d’étudiant·es à l’université du Mirail à Toulouse par exemple et au moins des centaines dans des amphis bondés dans de nombreuses facs. C’est aussi un lieu d’auto-activité du mouvement : commission slogans, commission banderoles, tour des amphis et des TD, écriture et tirage de tracts, etc.
Les aller-retours entre les assemblées de fac et les coordinations sont un véritable outil démocratique au service de la construction du mouvement. Mais c’est aussi le lieu de batailles entre les différents courants présents dans la jeunesse : communistes, socialistes, extrême gauche, autonomes. Les JCR y occupent une place significative de par leur implantation syndicale à la fois à l’UNEF-SE et à l’UNEF-ID, leur capacité d’intervention dans un mouvement de masse et la coordination de leur action à travers la France. Des camarades des JCR auront un rôle important au bureau de coordination. Celui-ci est réélu à la fin de chaque coordination nationale et reflète les rapports de forces entre courants politiques et notamment l’influence de l’extrême gauche, puisqu’on y retrouve, outre l’anecdotique présence de la minorité rocardienne de l’UNEF-ID, l’UEC, les JCR, LO, la CNT et plusieurs camarades autonomes. Ce que ne manquera pas de noter le ministre de l’éducation de l’époque, François Bayrou, accompagné de deux officiers de sécurité « pour prévenir toute tentative de séquestration », lors de la première rencontre au ministère, rue du Bac.
Cette structuration du mouvement sera « malheureusement » mise en difficulté par la grève des transports. À Paris, plus aucun métro ni aucun bus ne circulent ; il est donc très difficile pour les étudiant·es de se rendre dans les AG ce qui n’empêche pas certain·es de faire élire cinq représentant·es à la coordination pour quelques dizaines de personnes présentes réellement ! Pour la même raison, venir des facs de province pour la coordination devient compliqué en l’absence totale de trains alors que les AG y sont bien plus massives qu’à Paris. Il y a un donc un décalage de représentation de plus en plus important. À mesure que les coordinations nationales s’amenuisent et perdent en légitimité, le bureau de la coordination chargé de représenter le mouvement étudiant dans les médias et face aux différents acteurs se retrouve sans capacité d’initiative. Cela favorise grandement les manœuvres des bureaucraties syndicales. Ainsi, la direction de l’UNEF-SE, à la suite de l’UNEF-ID, finit, elle aussi, par se retourner contre le mouvement étudiant et négocie des miettes avec le ministère dans le dos de la coordination étudiante. Pour beaucoup, le cri de victoire de la présidente de l’UNEF-SE de l’époque a un goût amer. Les dernières coordinations seront délocalisées en province, mais c’est trop tard, on est déjà sur la fin du mouvement.
Un plan de 50 milliards de francs sur 5 ans
Contrairement au mouvement contre la loi Devaquet de 1986, prévoyant la sélection des étudiant·es et la mise en concurrence des universités ou celui contre le Contrat d’insertion professionnelle de 1994, le mouvement de la jeunesse de 1995 se construit sur des revendications en positif pour l’enseignement supérieur. Après une période de massification intense de l’accès à l’université, conjuguée à l’austérité économique mise en œuvre depuis plus de dix ans, l’enseignement supérieur est au bord de l’explosion. Les réponses proposées par la droite revenue au pouvoir sont claires : sélection, concurrence et privatisation. Le mouvement se positionne dès le début en opposition à cette logique : d’abord alignés sur des revendications minimales communes avec la conférence des présidents d’université, les appels des coordinations valident rapidement un plan beaucoup plus global.
L’appel issu de la coordination du 1er décembre réclame une loi de programmation budgétaire à hauteur de 50 milliards de francs sur cinq ans (environ 12 milliards d’euros actuels) incluant la création de 25 000 postes d’enseignant·es et 20 000 postes administratifs et techniques. Il demande aussi un crédit d’urgence, l’arrêt des discriminations à l’égard des étudiant·es étranger·es, la réquisition des université privées dont la fac Pasqua6 est l’emblème, la titularisation des personnels précaires, un véritable statut de l’étudiant·e, des aides sociales à la hauteur des besoins et l’amnistie des inculpé·es et condamné·es dans le cadre du mouvement. L’appel s’associe également à la mobilisation contre le plan Juppé.
Dans la dernière phase du mouvement, où la participation des étudiant·es est affaiblie par le blocage général du pays, les revendications deviennent pléthoriques. Le dernier appel du 20 décembre est un catalogue de mots d’ordre gauchistes issus d’une coordination qui ne rassemble plus guère que des militant·es d’extrême gauche.
Un mouvement de la jeunesse emporté dans le flot de la grève générale
À partir du 24 novembre, la mobilisation contre le plan Juppé et pour la défense des retraites s’amorce réellement. Le pays est très rapidement bloqué : pas de transports en commun, pas de trains, plus de courrier, plus de cours, des embouteillages monstres. Le mouvement des salarié·es passe clairement au premier plan. Malgré tout, la présence de la jeunesse reste significative et participe des énormes chiffres de manifestant·es à la mi-décembre, en particulier en province.
Les revendications étudiantes s’inscrivent dans la défense globale des services publics, en parallèle des revendications des agent·es de la SNCF. La question de la défense des retraites n’est pas déconnectée des questions plus globalement liées à la protection sociale dans un contexte de chômage de masse qui inquiète particulièrement les jeunes. Il y a une réelle jonction entre la jeunesse et les salarié·es qui se place dans la continuité du mouvement contre le CIP de 1994.
Le mouvement de 1995 aurait pu être un bien plus important mouvement de la jeunesse, comme ceux de 1986 ou de 2006 contre le CPE, s’il n’avait pas été emporté par le flot de la mobilisation contre le plan Juppé. En réalité, ce mouvement se déroule à un moment pivot où la démocratisation de l’enseignement supérieur est encore possible. Et c’est bien ce que la jeunesse de l’époque, en lutte, réclame à travers la fameuse loi de programmation budgétaire. Elle pressent et refuse tout ce qui va déferler les 30 années suivantes : l’autonomisation et la libéralisation des facs, l’entrée massive du privé dans l’enseignement supérieur, la sélection et le contrôle des flux étudiants, l’ultra précarisation des personnels et des structures, la discrimination et la répression des étudiant·es étranger·es…
Cela étant, ce mouvement a participé de l’ambiance générale de mobilisation, tout comme la manifestation féministe du 25 novembre, encourageant la mise en branle de la lutte massive contre le plan Juppé. D’autant plus que le mouvement étudiant de 1995 détonne par l’ampleur de son répertoire de mobilisations. Loin de se cantonner à l’occupation des universités, les étudiant·es se retrouvent dans les rues des villes universitaires et de la capitale plusieurs fois par semaine, de jour comme de nuit, en organisant des manifestations, des rassemblements festifs, des occupations de places qui rendent le mouvement particulièrement visible et bruyant.
Par ailleurs, il a clairement contribué à une passation d’expérience de la génération militante de 1986 et 1990 vers celle de 2006. C’est notablement vrai pour ce qui est de la construction des cadres d’auto-organisation, de la mise en place de coordinations et de l’élaboration d’une plateforme de revendications. Malheureusement entre 2006 et aujourd’hui près de 20 ans plus tard cette transmission n’a pu se faire vu l’absence des mobilisations de la jeunesse et l’affaiblissement dramatique des organisations syndicales étudiantes.
La génération aujourd’hui en position de direction dans les organisations de masse syndicales ou associatives, a pour une bonne part fait ses premières expériences militantes dans cette dernière décennie du 20e siècle. La question est aujourd’hui de savoir à qui cette génération pourra-t·elle passer le flambeau en l’absence d’expériences de mobilisations de masse de la jeunesse. Probablement celles du mouvement féministe ou des luttes écolo pourront partiellement venir combler ce vide mais il manquera l’expérience de la grève, même étudiante, pour éprouver la force de cet outil central pour bloquer le pays et faire plier gouvernements et patronat.
- 1. Fabienne Dolet, Il y a trente ans, la jeunesse et les travailleurs s’unissaient pour antiCIPer. Revue l’Anticapitaliste n°155, avril 2024.
- 2. L’UNEF-SE est d’obédience communiste comportant en son sein l’« Oppo », courant oppositionnel sans reconnaissance officielle. L’UNEF-ID est d’obédience socialiste, dont la majorité a basculée au congrès de 1994 en faveur de la Gauche socialiste. L’aile gauche de l’UNEF-ID est regroupée dans la tendance unité et démocratie (TUD).
- 3. Les Jeunesse communistes révolutionnaires (JCR) sont l'organisation de jeunesse de la LCR.
- 4. La Gauche socialiste est un courant de gauche du PS, fondé en 1991 par Julien Dray, Jean-Luc Mélenchon et Marie-Noëlle Lienemann.
- 5. La Confédération nationale du travail (CNT) est une organisation anarcho-syndicale. L'Union des étudiants communistes (UEC) est la branche étudiante de l'organisation de jeunesse du PCF.
- 6. Le pôle universitaire Léonard-de-Vinci a été créé en 1995 à l'initiative du conseil général des Hauts-de-Seine, alors dirigé par Charles Pasqua, d’où son nom de fac Pasqua. Pour sa construction, le CG alloue 200 millions de francs (sur les 221 millions) en 1993, puis les trois quart de son budget enseignement en 1994.