Publié le Mardi 3 novembre 2026 à 18h00.

Un massacre en Kabylie, Algérie 1956

(Propos rapportés par Robert Pelletier)

 « Chaque année, en France, on commémore ce qui s'est passé à Oradour-sur-Glane, c'est-à-dire le massacre de tout un village. Mais on en a fait des centaines, nous, en Algérie. Est-ce qu'on en a conscience ? » Par cette simple interrogation, le journaliste Jean-Michel Aphatie avait déclenché en février dernier un battage médiatique, qui s’est close avec sa démission de RTL. Au-delà du scandale, nous nous proposons de revenir sur une récente enquête historique sur l’un de ces massacres avec les auteurEs du livre un massacre en Kabylie, Algérie 1956

Bien que largement documenté par de nombreux historien.nes (1), la  sinistre réalité des massacres commis par l’armée française en Algérie occupée reste peu connue dans le grand public et lae connaissance de cette réalité qui souffre d’un double invisibilisation paradoxale. D’un côté,  le déni de la société française toujours travaillée par les:  « bienfaits de la colonisation » et le refus d’une reconnaissance des atrocités commises notamment en Algérie mais dans la quasi totalité des colonies. De l’autre, la politique mémorielle instrumentale  du pouvoir algérien, qui évolue en fonction des besoins internes ou de ses relations avec le pays colonisateur. C’est à  ces chapes de plomb mémorielles que se sont attaqués la documentariste Safia Kessas et l’historien Fabrice Riceputi 

 

Tout d’abord peux-tu expliciter la double démarche qui vous a permis de mettre au jour le massacre du 23 mai 1956 ?

Notre livre est le récit d’une longue enquête d’abord menée par la journaliste et documentariste belge Safia Kessas. En 2019, comme le font depuis quelques années un certain nombre de personnes - très souvent des femmes - ayant une ascendance algérienne, elle a interrogé son père sur son passé en Algérie et son émigration de la Kabylie jusqu’à Bruxelles. Elle a alors découvert qu’un drame terrible l’avait marqué, dont elle entendait parler pour la première fois. Un massacre perpétré le 23 mai 1956 à proximité de son village par l’armée française, dont aucun livre d’histoire ne parle. Elle s’est alors engagée dans une longue quête particulièrement obstinée de la vérité de cet évènement : recherches dans les publications et archives,  témoignages d’anciens combattants français dans cette région et enquêtes sur place, dans la vallée de la Soummam, dans les villages concernés. Je l’ai rejointe en cours de route en apportant ma modeste expertise sur l’histoire de l’armée française en Algérie et ses modes opératoires. Nous avons ainsi conjugué des savoir-faire de journaliste d’investigation et d’historien du temps présent.

 

Que s’est-il passé ce 23 mai 1956 ?

Une exécution sommaire collective préméditée et une agression sexiste et sexuelle elle aussi collective. Mais les archives militaires et la presse signalent ce 23 mai 1956 un simple:  « accrochage avec les rebelles » , un terme générique qui masquait très fréquemment dans les rapports militaires tout autre chose que ce qu’il dit et que la presse française se contentait de reproduire tel quel.  Pourtant, dès 1956, des Kabyles de cette région ont tenté d’informer de massacres dans trois villages, Ait Soula, Tazrouts et Agouni, des massacres qu’ils ont en partie documentés et dont le souvenir s’est perpétué à bas bruit dans l’émigration kabyle en France, sans jamais pouvoir accéder au statut d’évènement historique reconnu. 

En nous rendant dans ces trois villages, nous avons découvert que l’évènement y hante encore les gens, qu’il est toujours porté par une mémoire vivante et populaire et commémoré par des stèles et des toponymes. Des témoins directs nous l’ont raconté. Le 23 mai 1956 dans la nuit, plusieurs centaines de militaires ainsi que des gardes mobiles ont investi les trois villages, réuni les hommes et en ont exécuté froidement 75, laissant là leurs cadavres. L’exécution s’est faite selon une liste de noms, preuve de sa préméditation. De plus, c’est le chef de la Section Administrative Spécialisée (SAS) du secteur qui était porteur de cette liste et qui a, selon les témoins, sélectionné ceux qui allaient être exécutés. Or les SAS, qui enseignaient et soignaient sont aujourd’hui encore la fierté de l’armée française… 

Ce massacre des hommes s’est accompagné de violences sexistes et sexuelles extrêmes sur les femmes. Plusieurs femmes très âgées nous ont volontiers raconté, avec une indignation intacte, comment elles ont été rassemblées sous la menace des armes à la mosquée et forcées à s’y dénuder devant les soldats. Selon certaines d’entre elles, elles auraient été photographiées ou filmées, ce qui n’a rien d’invraisemblable. Et il y eut des viols, sans qu’elles ne nous indiquent l’identité des victimes. L’une d’elles au moins, enceinte, s’est suicidée selon elles. Avoir pu recueillir la parole de ces villageoises – grâce à la présence de Safia Kessas, femme journaliste d’origine kabyle et féministe – est à mon avis l’un des points forts de ce travail. L’écrivain Mouloud Feraoun a écrit que quand l’armée française venait dans leurs villages, les Kabyles savaient que le sexe des villageoises serait aussi fouillé.  Mais c’est un aspect de la:  « pacification » coloniale qui a été très peu documenté jusqu’ici du côté des victimes. Paradoxalement, les sources sur les violences sexistes et sexuelles comme arme de guerre en Algérie sont bien plus souvent françaises – beaucoup d’anciens appelés ont raconté des viols – qu’algériennes.

 

Dans quel moment de la guerre d’indépendance algérienne se place ce massacre ?

C’est un moment de bascule. Les maquisards du FLN ont gagné beaucoup de terrain depuis le 1er novembre 1954, particulièrement dans les régions rurales et montagneuses, grâce à l’aide logistique des villageois et villageoises. C’est le cas notamment en Kabylie. En 1956, dans le massif de l’Akfadou qui surplombe la vallée de la Soummam, le maquis d’Amirouche constitue contrôle un véritable sanctuaire. Il multiplie les actes de guérilla dans un vaste secteur. Et on lit dans les archives l’inquiétude extrême des autorités qui constatent qu’elles perdent le contrôle de la Kabylie, qui fournit un grand nombre de dirigeants au FLN et beaucoup de maquisards. Le mythe colonial selon lequel les Kabyles seraient plus dociles et assimilables que les Arabes s’est définitivement écroulé. Les administrateurs civils implorent alors l’armée de:  « pacifier » cette région qu’ils décrivent comme:  « infectée » et:  « pourrie » par la:  « rébellion », en dénonçant abondamment le rôle de supports logistique et de viviers de combattants des villages kabyles. 

Le président du Conseil socialiste Guy Mollet et le ministre socialiste de l’Algérie Robert Lacoste, de même que le ministre de l’Intérieur Mitterrand, ont dès leur arrivée au pouvoir en février 1956 opté pour la fuite en avant répressive face à l’insurrection en Algérie. En mars, la loi dite des:  « pouvoirs spéciaux »  a permis de donner carte blanche à l’armée revenue particulièrement revancharde de sa cuisante défaite indochinoise. Au printemps 1956, l’armée commence une sorte de reconquête des zones rurales en tentant de dissuader par la terreur leurs populations de soutenir les:  « rebelles ». Toute distinction entre civils et combattants est alors sciemment abolie par la doctrine de la guerre anti-subversive devenue officiellement cette de l’armée française. Il faut prendre par tous les moyens le contrôle de la population civile. Le massacre sur lequel nous avons enquêté est un épisode parmi beaucoup d’autres de cette:  « pacification ». Or, loin d’atteindre leur objectif, ces violences alimentent les maquis en jeunes hommes. La:  « pacification » sera donc encore intensifiée à partir de 1957 par la déportation en masse des populations rurales, dont les terres deviennent des:  « zones interdites », vers les:  « camps de regroupements ». En 1959, sous De Gaulle, 60 000 hommes parviendront finalement dans le cadre du Plan Challe à reprendre le contrôle de cette région de la Kabylie, comme de beaucoup d’autres. 

L’armée agissait la nuit, torturait et exécutait dans des lieux clandestins et faisait disparaître les corps. Dans cette enquête en milieu rural, j’ai touché du doigt une forme de répression totalement débridée, sans contrainte aucune, car à peu près sans témoins. 

Vous dénoncez dans l’épilogue du livre le déni colonial français …

Ce qui m’a frappé dans les enquêtes que j’ai pu mener en Algérie, sur les:  « disparus » d’Alger avec Malika Rahal et dans celle-ci, dans les villages de Kabylie, avec Safia Kessas, c’est combien le trauma colonial est palpable aujourd’hui encore dans toute la société algérienne. La mémoire de la dévastation coloniale est partout, dans chaque famille, et co-existe avec celle de la:  « décennie noire » . Quand le gouvernement algérien exige la reconnaissance des crimes coloniaux, il exprime, certes à sa façon, une indéniable demande sociale, non de je ne sais quelle:  « repentance » , mais de reconnaissance de la simple vérité, comme réparation symbolique. Or on en est très loin et ce ne sont pas les communications mémorielles de Macron, dans lesquelles des reconnaissances très partielles ont été utilisées comme des monnaies d’échanges diplomatiques (sans grand succès), qui ont changé grand-chose. On voit toujours une invraisemblable bonne conscience postcoloniale se manifester, avec une arrogance qui augmente même avec l’extrême droitisation en cours. Alors que nous rentrions d’un de nos séjours en Kabylie, nous avons découvert avec effarement la pitoyable polémique à propos de l’analogie faite par Jean-Michel Apatie entre les crimes nazis et les crimes coloniaux. Une analogie qui n’a évidemment rien de choquant pour les historiens. Mais la recherche historique et les discours politico-médiatique dominants sur l’Algérie semblent évoluer dans des univers parallèles qui ne se rencontrent jamais.