Somayeh Rostampour est enseignante universitaire, sociologue spécialisée dans les mouvements sociaux et les études de genre, en particulier au Kurdistan, en Turquie et en Iran. Elle est l’autrice de Femmes en armes, savoirs en révolte en 2025 aux éditions Agone.
Dans les approches géopolitiques dominantes du Moyen-Orient, les États-nations et leurs élites continuent de structurer l’analyse, reléguant au second plan les subjectivités politiques des peuples sans État. Cette marginalisation épistémique invisibilise les résistances de communautés subalternisées, telles que les Kurdes, peuple de près de quarante millions d’individus répartis entre l’Iran, la Turquie, la Syrie et l’Irak.
Malgré un siècle de luttes contre le nationalisme d’État, l’impérialisme et diverses formes de colonialisme, les Kurdes restent privés de souveraineté, confrontés à une domination structurelle et à une exclusion systémique. Cette réflexion propose de reconfigurer notre lecture des dynamiques régionales en adoptant le point de vue des Kurdes, en tant que sujet politique décentré mais central dans la compréhension critique du Moyen-Orient contemporain. J’articule cette approche autour du concept de colonialisme interne, terme forgé et utilisé par les militant·es kurdes pour décrire leur statut de citoyens de seconde zone, soumis à un appareil d’État qui les gouverne comme une altérité intérieure. Ce cadre permet d’analyser la continuité de la domination coloniale dans des contextes prétendument postcoloniaux, et de rendre visible une forme de pouvoir fondée sur l’exclusion, la racialisation et la dépossession au cœur même des États-nations capitalistes. Les Kurdes ont été à maintes reprises les victimes collatérales des rivalités entre puissances régionales et internationales. Cette condition les a contraint·es à appréhender les dynamiques de pouvoir sous un angle distinct, souvent radical et depuis une position « par le bas ».
Diviser pour régner : comment les États ont saboté les solidarités révolutionnaires
Le lien historiquement conflictuel entre les mouvements kurdes et certaines forces de gauche dans la région ne relève pas d’une simple divergence idéologique. Il s’enracine dans un long héritage de politiques de division, de silences complices et de négation structurelle des droits fondamentaux des Kurdes. Si des formes de convergence ont pu émerger, à l’instar de l’expérience du Parti démocratique des peuples (HDP) en Turquie, elles demeurent rares, fragiles, et soumises à des tensions profondes. Une analyse rigoureuse de ces dynamiques invite à repenser les conditions d’alliance dans les luttes démocratiques au Moyen-Orient, à la lumière des blessures historiques encore vives et des asymétries persistantes entre peuples dominants et dominés.
Dans les quatre États où les Kurdes sont historiquement présent·es — Syrie, Turquie, Iran, Irak — les pouvoirs centraux ont, de manière récurrente, mobilisé des dispositifs de fragmentation et d’atomisation à des fins de contrôle politique. Ces pratiques, souvent appuyées sur des idéologies nationalistes exclusives, ont eu pour fonction première de désarticuler les solidarités possibles entre mouvements de gauche et mouvements kurdes. Le nationalisme d’État, sous ses variantes arabe, turque ou persane, a servi de matrice idéologique pour la construction d’identités nationales homogénéisantes, qui relèguent la kurdité au rang de menace à l’unité nationale.
L’exemple syrien, et plus particulièrement celui de Rojava, illustre de façon saisissante cette logique. Bien avant 2011, le régime d’Assad avait entrepris une politique d’arabisation forcenée, retirant leur citoyenneté à plus de 300 000 Kurdes et orchestrant des modifications démographiques dans les régions kurdes. L’absence de réaction, voire l’approbation tacite, de certaines fractions de la gauche syrienne face à ces politiques discriminatoires a ancré une méfiance durable dans la mémoire politique kurde. Cette fracture a été amplifiée lors du soulèvement syrien de 2011, quand les revendications kurdes ont été systématiquement marginalisées par les principales forces de l’opposition arabe, et leur autonomie stratégique interprétée à tort comme un manque de solidarité. Pourtant même aujourd’hui, dans la dénomination officielle de l’État, le terme « République arabe syrienne » est resté inchangé, illustrant la persistance d’un imaginaire politique excluant.
En Irak, les blessures historiques sont particulièrement vives, notamment en raison de la campagne d’Anfal orchestrée par le régime de Saddam Hussein à la fin des années 1980, durant laquelle plus de 180 000 Kurdes furent massacré·es. Ce crime a été reconnu à l’international comme un génocide. Cependant, le silence prolongé d’une partie des intellectuel·les et militant·es arabes, notamment au sein des courants nationalistes, a contribué à une forme de déni ou de minimisation des violences étatiques dirigées contre les Kurdes. Un exemple particulièrement révélateur de cette hiérarchisation des violences au sein de certaines gauches arabes et pensées postcoloniales est fourni par Edward Saïd, figure emblématique de la critique postcoloniale. Bien que fervent défenseur de la cause palestinienne, Saïd est resté silencieux face aux crimes de masse commis lors de la campagne d’Anfal, ainsi que face au bombardement chimique de Halabja en 1988, qui fit plus de 5 000 mort·es civil·es. Dans un article paru en 1991 dans la London Review of Books, Saïd alla jusqu’à mettre en doute l’implication du régime de Saddam Hussein, affirmant que « l’idée selon laquelle l’Irak aurait gazé ses propres citoyens reste, au mieux, incertaine ». Cette déclaration, vivement critiquée, relativise l’un des crimes les plus documentés du régime baasiste. Elle est aujourd’hui l’un des exemples les plus frappants de l’aveuglement de certains courants anticoloniaux face au colonialisme interne exercé à l’encontre des Kurdes.
La Turquie offre un cas tout aussi paradigmatique. Pendant des décennies, l’existence même du peuple kurde, près de 20 % de la population du pays, y a été niée. Le terme « Kurde » a été interdit, remplacé par l’euphémisme racialisant de « Turcs des montagnes ». Cette négation identitaire s’est traduite par des décennies de répression systématique : assassinats ciblés, torture, emprisonnements massifs, exils forcés et exécutions. Longtemps, la gauche turque a gardé le silence, nourrissant une fracture profonde avec les mouvements kurdes. Toutefois, à la différence d’autres pays de la région, un espace de convergence a émergé à travers le HDP, qui a su rassembler Kurdes, Turcs, minorités et militants de gauche dans une plateforme politique inclusive, une rare tentative de solidarité transversale.
En Iran, les politiques de division ont pris une autre forme : la République islamique a soutenu et armé des groupes islamistes locaux dans les régions kurdes pour neutraliser les mouvements de gauche kurdes. Cette stratégie s’est accompagnée d’une répression brutale, dont témoignent les taux disproportionnés d’exécutions parmi les Kurdes et les Baloutches, qui représentent à eux seuls plus de la moitié des condamné·es à mort chaque année. Cette violence d’État, systémique et ciblée, constitue une manifestation claire du « colonialisme interne », concept forgé par les militant·es kurdes pour qualifier la domination exercée sur eux par les États centraux, domination qui combine exclusion politique, répression physique et négation culturelle.
Du colonialisme interne à l’internationalisme par le bas
Comme l’exposent les lignes précédents, ce qui est souvent interprété comme une absence de solidarité entre les forces de gauche et les mouvements kurdes relève en réalité d’un ancrage historique marqué par la violence étatique, le nationalisme dominant et une marginalisation persistante. Les soulèvements populaires récents, notamment celui de Jina (Mahsa Amini) en Iran en 2022, ont pourtant ouvert un moment de convergence inédit. Ce soulèvement a vu émerger une solidarité transethnique et transclassiste autour de revendications partagées — égalité, autonomie, dignité, portées par le slogan kurde devenu emblématique : « Femme, Vie, Liberté ». Cependant, cette convergence fragile a été rapidement fragilisée, notamment à l’occasion de la guerre de douze jours entre l’Iran et Israël. Historiquement, les avancées politiques concrètes des mouvements kurdes n’ont eu lieu que dans des contextes de fragilisation du pouvoir central, créant des brèches propices à l’action. Ces fenêtres politiques ont permis de revendiquer, de manière tangible, le principe d’autodétermination. Mais ces avancées se sont souvent heurtées aux intérêts des élites dominantes et des classes privilégiées, générant tensions et conflits internes.
Plus récemment, alors que de nombreux Kurdes ont adopté une posture stratégique distincte face à l’agression israélienne contre l’Iran — qu’ils ont perçue comme la continuité d’un état de guerre déjà existant avec la République islamique — ils ont rappelé que ce conflit ne devait en aucun cas occulter la guerre permanente que l’État iranien mène contre eux. Pour eux, la violence du régime n’a ni commencé ni changé avec cette guerre, elle s’inscrit dans une longue temporalité de répression structurelle. Le soulèvement de Jina avait pourtant créé, pour la première fois depuis des décennies, un espace d’articulation possible entre les luttes des femmes, des minorités ethniques, des classes populaires et des oppositions politiques diverses. Mais les développements ultérieurs, en particulier ce conflit, ont ravivé et accentué les lignes de fracture que ce soulèvement avait contribué à atténuer. En réalité, la distance entre une partie de la gauche iranienne et les mouvements kurdes s’est non seulement maintenue, mais s’est considérablement aggravée par rapport à la période qui précédait ce soulèvement. Pendant la guerre de 12 jours d’Israël, à l’opposé des Kurdes, certains segments de la gauche iranienne ont renoué, dès le début des hostilités, avec un discours nationaliste, invoquant la défense de la « patrie » et allant parfois jusqu’à se positionner explicitement aux côtés de l’État. Cette réaction met en lumière la capacité persistante du nationalisme à neutraliser les potentialités d’alliances radicales entre opprimé·es, en rabattant les conflits régionaux sur une opposition binaire entre États et en invisibilisant les subjectivités politiques subalternes. La République islamique a habilement exploité cette faille, en activant le nationalisme iranien comme levier de restauration de sa légitimité, entamée par le soulèvement de 2022. Cette stratégie s’est articulée sur deux plans. D’un côté, en intégrant une partie de la gauche nationale sous l’étiquette de « gauche patriotique », prête à défendre l’État lors des crises. De l’autre, en adoptant un discours campiste global, dans lequel le régime se présente comme un acteur clé de « l’axe de la résistance » contre l’impérialisme occidental. Ce double discours, en occultant sciemment plus de quatre décennies de répression, d’exécutions, de violences de genre, de persécutions ethniques et de répression des dissidences, participe à une opération idéologique de légitimation que l’on pourrait qualifier d’« anti-impérialisme washing », un blanchiment politique par l’anti-impérialisme.
Se décentrer des batailles entre les États
Il ne fait aucun doute qu’Israël incarne aujourd’hui l’un des régimes les plus violents, militarisés et expansionnistes de l’ordre mondial contemporain. Sa domination sur le peuple palestinien repose sur des décennies d’occupation, d’apartheid, de colonisation et de violences de masse qui atteignent désormais un niveau sans précédent. Ainsi, les deux régimes ne sont ni symétriques dans leur violence coloniale et leur puissance géopolitique ni dans leur soutien international : soutenu sans condition par les grandes puissances impérialistes, Israël agit dans une quasi-impunité, infligeant des souffrances d’une intensité et d’une durée que peu de régimes peuvent égaler. Cependant, reconnaître cette asymétrie ne saurait justifier le silence face aux violences systémiques perpétrées par la République islamique d’Iran contre sa propre population : femmes, minorités ethniques, dissidents, Kurdes, Baloutches, queers. Ce que soulignent avec insistance les forces de gauche, les féministes et les militant·es kurdes en Iran, c’est que le régime iranien a contribué, quoique de manière secondaire par rapport à Israël, à créer les conditions politiques dans lesquelles une partie de la population en vient à percevoir une attaque extérieure comme un possible soulagement. Non parce qu’elle ignorerait la brutalité d’Israël, mais parce que l’espoir d’une transformation de l’intérieur a été méthodiquement écrasé. Par sa répression féroce, son refus obstiné de réformes, et son attachement à une souveraineté fondée sur le pouvoir absolu d’un Guide suprême misogyne et raciste, le régime iranien a fermé tous les canaux de contestation démocratique. De 2017 à 2022, trois soulèvements de masse ont été brutalement réprimés. En 2019, plus d’un millier de personnes furent tuées en une semaine. Lors du soulèvement de Jina (Mahsa Amini), la répression fut encore plus structurée, militarisée, implacable. Dans ce contexte, lorsque l’attaque israélienne a eu lieu, elle a été accueillie, selon les propres aveux d’un responsable du régime, avec approbation par plus de 60 % de la population. Le vrai scandale ne réside pas dans cette réception — que personne ne devrait idéaliser — mais dans la situation qui l’a rendue possible : un régime ayant perdu toute légitimité, et qui inspire à son peuple plus de peur et de haine que son agresseur lui-même. Ainsi, même si Israël demeure l’agent principal de l’impérialisme dans la région, la République islamique d’Iran ne saurait être blanchie ou réhabilitée sous prétexte d’hostilité envers Israël. Une véritable solidarité anti-impérialiste, fidèle à l’éthique des opprimé·es, ne peut faire l’impasse sur les régimes autoritaires qui, tout en se présentant comme « résistants », écrasent leurs propres peuples.
Dans ce sens, repenser les luttes démocratiques et les solidarités transnationales au Moyen-Orient exige de déplacer le regard, de quitter la centralité des États pour se tourner vers les résistances ancrées, souvent silencieuses, des peuples sans État. Les Kurdes, en tant que sujets politiques historiques de la subalternité, offrent une lentille critique essentielle pour comprendre les mécanismes conjoints de domination nationale, coloniale et patriarcale. La tâche urgente, pour les forces progressistes de la région comme pour la gauche internationale, est de sortir des schémas campistes et de reconnaître la nécessité d’un internationalisme des opprimés, fondé non sur les régimes, mais sur les voix et les luttes de celles et ceux d’en bas.