Après une mascarade électorale, Guelleh s’apprête à entamer son sixième mandat avec l’assentiment de la communauté internationale.
Sans suspense, Ismaïl Omar Guelleh (dit IOG) vient de remporter l’élection présidentielle qui s’est tenue le 10 avril avec un résultat de 97,81 %. Le président en exercice depuis 1999 va donc continuer à régner d’une main de fer sur Djibouti, ce petit État qui jouxte l’Éthiopie.
Autocratie électorale
Les élections présidentielles dans ce pays se sont déroulées au gré des modifications constitutionnelles permettant au dictateur vieillissant de se maintenir au pouvoir. Une sorte de rituel électoral de légitimation de l’autocratie, où invariablement IOG obtient des scores soviétiques aussi crédibles que l’existence du Père Noël. Pourtant, l’Union africaine semble y croire en donnant son aval.
Les principales puissances ont, elles aussi, adressé leurs félicitations pour une victoire obtenue lors d’une élection dont étaient absents les principaux opposants, soit emprisonnés, soit en exil.
Pour bénéficier d’une telle mansuétude, Guelleh se sert de la position stratégique de son pays.
Pays garnison
Djibouti, d’une superficie inférieure à celle de la Sicile, est situé sur le détroit de Bab el-Mandeb, qui donne accès à la mer Rouge, où transite 12 % du commerce maritime mondial, dont 75 % des exportations européennes. Un positionnement géographique clé qui intéresse de nombreuses puissances économiques, lesquelles y ont installé des bases militaires.
La France, ancienne puissance coloniale, maintient un contingent de 1 500 hommes. En 2002, les États-Unis s’y sont installés, suivis du Japon, de l’Italie, de la Chine et de l’Allemagne, chacun avec des motivations différentes. Pour les pays asiatiques, il s’agit de sécuriser les voies maritimes ; pour les États-Unis, de lutter contre le terrorisme. Quant à la France, elle a initié, avec d’autres pays européens, l’opération Atalante de lutte contre la piraterie.
Ces implantations militaires sont non seulement une source de revenus pour Guelleh et son clan, mais aussi une garantie de son maintien au pouvoir. Les principales capitales ferment les yeux sur les violations des droits humains. Le traitement de l’affaire du juge Borel est significatif : ce coopérant français a été assassiné en 1995, et il est probable que Guelleh soit impliqué dans ce crime. Les autorités françaises se sont efforcées d’étouffer cette affaire.
Une stabilité qui se corrode
IOG profite également d’une rente financière liée aux infrastructures portuaires de Doraleh. Lors de la guerre contre l’Érythrée, l’Éthiopie a perdu son littoral ; l’essentiel des exportations du pays se fait désormais via Djibouti, qui prélève sa commission sur les échanges commerciaux entre Addis-Abeba et le reste du monde.
La stabilité tant vantée par Guelleh n’est que la continuité de la politique coloniale française : celle-ci a essentialisé et opposé les deux principales ethnies, les Afars et les Issas, et s’est appuyée sur cette dernière pour asseoir son pouvoir.
Djibouti reste miné par une profonde division, à laquelle s’ajoutent d’autres contraintes : un endettement important lié aux investissements réalisés par la Chine dans les télécommunications et les infrastructures portuaires ; une configuration régionale en mutation sous l’impulsion des pays du Golfe et de l’Éthiopie, qui cherche à diversifier ses accès maritimes ; la santé chancelante de Guelleh, qui aiguise les appétits pour sa succession ; sans oublier une crise sociale majeure, avec un chômage touchant près de 70 % de la jeunesse.
Paul Martial