Publié le Mardi 4 juillet 2023 à 08h00.

De l’efficacité et de l’utilité de la grève : retour sur le combat des ouvrières de Vertbaudet

Vertbaudet, Disneyland Paris, Laiterie de Saint-Denis-de-l’Hôtel ou encore NTN à Allonnes : les grèves sur les salaires et les conditions de travail se multiplient en rendant visibles les effets de la crise économique et de décennies de casse du droit du travail.

 

L’une d’entre elles, celle portée par les ouvrières de Vertbaudet, a été érigée en lutte exemplaire. La victoire du syndicat minoritaire dans l’entreprise, la CGT, obtenue après plus de deux mois de grève et une féroce répression policière, pourrait redonner un peu de lymphe au monde ouvrier.

 

Financiarisation, plateformisation et management autoritaire

La grève de Vertbaudet est instructive à plusieurs égards. L’enseigne de puériculture concentre en effet une série de tendances touchant notamment les processus de financiarisation, de plateformisation et de mutation manageriale des entreprises capitalistes.

Propriété du fonds d’investissement Alpha Private Equity, Vertbaudet a été racheté par la société Equistone Partners Europe, ce qui entraîne une fusion de la première plateforme européenne d’e-commerce spécialiste de l’univers de l’enfant avec un réseau de magasins du même secteur. La pandémie a constitué une aubaine pour l’entreprise qui, en 2020, a réalisé plus de 80 % de son chiffre d’affaires sur le web et obtenu une croissance de 8 % en 2021.

L’autre aspect central concerne le passage d’un modèle de capitalisme familial et paternaliste à un modèle fondé sur l’évaluation de la performance et la mise en concurrence des salariéEs.

Malgré un chiffre d’affaires en hausse, les négociations annuelles obligatoires (NAO) qui se sont tenues en février, avec l’aval des principaux syndicats (FO et la CFTC), prévoyaient 0 % d’augmentation de salaire pour les ouvrières. C’est la goutte de trop déclenchant une grève historique.

La grève comme instrument de lutte féministe

Des cadences de travail insoutenables, des horaires difficiles à concilier avec les tâches domestiques, un taux très élevé de maladies professionnelles et, comme corollaire, des salaires de misère grignotés par l’inflation : l’ensemble de ces facteurs a provoqué la colère des travailleuses. Malgré l’inexpérience et l’éloignement des secteurs militants traditionnels, ces ouvrières ont mené une grève héroïque en s’organisant sur le piquet contre la répression policière, le mépris de la hiérarchie et les pressions qui venaient des collègues non-grévistes.

L’expérience prolongée de l’exploitation s’est articulée à un refus de la domination de genre subie sur les lieux du travail comme dans les autres espaces sociaux. Les ouvrières ont pris conscience de l’articulation entre l’extrême faiblesse du rapport de force et la durée de la grève et le modèle de management sexiste et autoritaire. « Ils nous méprisent car nous sommes des femmes […] ils ne pensaient pas qu’on aurait pu tenir si longtemps », nous confie Manon Ovion, déléguée syndicale CGT. Ces femmes se révoltent donc à la fois contre la hiérarchie de classe et de genre avec la conscience que les deux sont intimement liées. Suite aux vagues de mobilisation organisées les 8 mars 2018 et 2019 en Espagne, la grève devient un instrument de lutte féministe au cours de laquelle égalité salariale, partage du travail domestique, refus des violences sont affirmés conjointement.

La grève comme levier d’émancipation

C’est donc à partir d’une critique de la division du travail par la grève qui s’articule à la reconnaissance du travail reproductif que la pratique de la grève se renouvelle et permet de reposer, autrement, la question de la démocratisation de l’organisation et du partage du temps du travail salarié, reproductif mais aussi militant. Alors que la socialisation est empêchée par le contrôle strict du temps dans les lieux de travail, sur le piquet les grévistes apprennent à se connaître, mettent en commun leurs expériences et élaborent des revendications collectives. La grève permet donc de renverser, pour un temps donné, les hiérarchies de la société : les ouvrières s’arrêtent et prennent conscience de leur rôle dans la production des richesses ainsi que de leur capacité à modifier leur condition.

Comme dans les cas des Gilets jaunes ou des femmes de l’hôtellerie, ces « mobilisations improbables »1 sont dirigées par des primo-militantEs, peu familièrEs avec l’action syndicale et ayant d’un faible rapport politique à leur travail. La grève représente pour ces salariéEs une expérience importante, impulsant des modifications dans leur rapport à l’action collective, au syndicalisme et, plus largement, au politique.

Revenues sur le devant de la scène avec le mouvement contre la réforme des retraites, les organisations syndicales ont tout intérêt à se saisir de ces grèves pour se renouveler, s’implanter dans de nouveaux secteurs et devenir audibles pour tout une série de travailleurs et de travailleuses isoléEs et éloignéEs des organisations ouvrières.

  • 1. Collovald, A. & Mathieu, L. (2009). « Mobilisations improbables et apprentissage d’un répertoire syndical ». Politix, 86, 119-143. https://doi.org/10.3917/…