Après le houleux 53ème congrès de Clermont-Ferrand, le 54ème congrès de la CGT qui s’est tenu à Tours a donné une image moins conflictuelle des débats d’orientation et de pratiques qui traversent la confédération. Avec une validation du rapport d’activité à plus de 80 %, du documentation à 75 %, du rapport financier 90 %, des élections de la CEC et de la CFEC et une réélection de la secrétaire générale, le congrès s’est déroulé sans crise
Puisqu’Antonio Gramsci est à la mode, les extraits de: « Syndicats et conseils » ci-dessous peuvent être des repères, parmi d’autres. Repères qui sont comme les discours des réformistes sur le socialisme et la révolution : on les utilise dans les congrès et les textes théoriques mais on les oublie quand il s’agit d’analyser les syndicats d’ici, d’aujourd’hui ou d’armer les militants dans leur pratique quotidienne.
« La nature essentielle du syndicalisme est concurrentielle, elle n’est pas communiste. Le syndicat ne peut être un instrument de rénovation radicale de la société : il peut offrir au prolétariat une bureaucratie expérimentée, des techniciens experts en questions industrielles de portée générale, il ne saurait être la base du pouvoir prolétarien »
« Le développement normal du syndicat est caractérisé par une décadence continue de l’esprit révolutionnaire des masses : quand la force matérielle augmente, l’esprit de conquête s’affaiblit ou disparaît complètement, l’élan vital s’épuise, l’intransigeance héroïque fait place à l’opportunisme, à la pratique de la politique du: « beurre sur le pain » .
Une certaine pacification
Un congrès confédéral est, avant tout, un congrès des militant.es les plus concernés par les débats, le plus souvent à des postes plus ou moins importants dans les appareils. La participation d’un millier militant.es dont 70 % de néo-délégué.es ne corrige pas cette distance entre la majorité des syndiqué.es et les: « spécialistes » dont nombre de militant.es politiques.
L’affaiblissement de la présence du PCF ne signifie pas une absence complète mais plutôt la moindre capacité à imposer un projet politique des orientations et des désignations. D’où des flottements qui, notamment au regard du déroulement du congrès précédent, se sont traduits par une grande frilosité dans l’organisation des débats : suppression du: « micro ouvert » qui permettait des interventions: « dissonantes » pour recentrer les interventions autour d’amendements soigneusement triés parmi les plus de 6000 déposés. La traditionnelle multiplication des tables rondes, hommages et temps culturels réduit considérablement le temps des débats. En contre partie, la commission du document d’orientation est augmentée de 24 membres. Du fait de ces flottements, des points de débats significatifs comme la: « maison commune » ou l’adhésion à la FSM sont restés sans débats, rendant nombre de mises en œuvre plus aléatoires.
La démocratie ouvrière en question
Les débats qui traversent la CGT sont souvent présentés comme un affrontement entre: « réformistes » et: « radicaux » ou entre porteur.ses d’ouverture contre immobilistes.
La difficulté pour décrypter et tenter de dépasser ces confrontations tient au fait que, même, ou surtout, si on se réfère à la Charte d’Amiens la notion de: « double besogne »1 ne saurait être séparée d’une réflexion sur les moyens et les méthodes mises en œuvre. Notions au coeur de notre programme politique, de nos repères, selon le vocabulaire CGT. Et, angle mort des débats et pratiques de la CGT, comme de quasiment tout le mouvement syndical en dehors de la période post-68 jusqu’au: « recentrage » pour une CFDT qui s’affichait: « autogestionnaire » avec comme vitrine la lutte des Lip et ce malgré les tentatives de Solidaires d’en perpétuer la pratique.
Or la centralité de cette orientation à une double portée. Tout d’abord, dès maintenant, en vue d’une construction du rapport de forces s’appuyant des revendications, des méthodes de lutte, construites collectivement, démocratiquement, depuis les comités de grèves jusqu’aux conseils ouvriers, pouvant permettre le dépassement des redondants affrontements sur la pertinence des intersyndicales. Et, au passage, les recrutements et une vie démocratique remettent en question les incontournables dérives technocratiques et bureaucratiques des syndicats. Sur le plan stratégique, cette orientation vise le renversement de la société capitaliste par une majorité consciente, auto-organisée, préparant une société socialiste démocratique.
Des fracturations récurentes
Dans les faits, les oppositions se figent sur des affrontements sans fin, parfois confus, notamment dans leurs conséquences pratiques qui rendent souvent peu lisibles les confrontations dans les structures fédérales, départementales ou locales.
Tout d’abord, le constat redondant autour de l’inadaptation des structures, avec un premier projet datant de 2009 (commission dite ad hoc) et dont la mise en œuvre se heurte au refus des structures notamment fédérales à toute remise en cause de leur champ d’application. Les premiers projets visaient la réduction de 33 fédérations (dont certaines syndiquent quelques centaines d’adhérent.es) à 8 (contre par exemple une quinzaine pour la CFDT) et la mise sous tutelle d’unions locales jugées inconsistantes ou trop: « indépendantes » . La mobilisation des Gilets jaunes et l’évolution des structures industrielles, commerciales, etc.. ont modifié les termes du débat. La résolution du 54e congrès prévoyant la création de syndicats professionnels pour regrouper les isolés dans un sas d’accueil avant la création de leur syndicat d’entreprise risque fort de ne rien changer. D’autant plus que l’échec de la modification des statuts prévoyant le remplacement de la commission d’affiliation par une nouvelle commission, qui ne pourrait être saisie que par les fédérations et unions départementales, risque de compliquer les choses. Ces modifications statutaires n’ont, du reste, pas atteint les 2/3 des voix requis pour leur adoption, illustrant là aussi une frilosité envers toute mise en cause du fédéralisme.
Sur la stratégie des luttes, l’affaiblissement politique du PCF, la prise de distance avec les: « solutions politiques » disponibles entraîne un certain recentrage sur le syndicalisme au quotidien.
Recentrage qui prend souvent la forme d’un repli sur le dialogue social, une imprégnation toujours plus importante de l’institutionnalisation. La radicalité affichée par certaines structures, notamment autour des deux fédérations: « chimie » et: « organismes sociaux » qui avaient fait circuler un: « livret » commun critiquant fortement le document d’orientation et en particulier le syndicalisme d’accompagnement de la majorité confédérale, n’est guère crédibilisée par leurs résultats et leurs pratiques.
De même, la Sécurité sociale professionnelle et le Nouveau statut du travailleur salarié en débat depuis 2003 et intégrés aux repères CGT continuent de faire figure de chiffons rouges pour les structures: « radicales » qui leur opposent le: « 100 % Sécu » , intégré au document d’orientation. Des affrontements très hors sol au moment où les mobilisations contre les fermetures de sites, les licenciements, ruptures individuelles et collectives, la précarisation du salariat ont fait tomber aux oubliettes la revendication d’interdiction des licenciements, la défense de l’emploi, l'éradication du chômage.Les enjeux de tels débats et de telles évolutions sont, en effet, fort impactés tant par la faible combativité globale d’une part que par les violentes attaques des gouvernements successifs (Code du travail, institutions représentatives du personnels, répressions patronale et gouvernementale).
Des avancées difficiles
Parmi les avancées, pointons l’affirmation de la centralité du combat contre la montée de l’extrême droite même si la stratégie dans laquelle s’engagerait la CGT reste floue. De même, l’affirmation d’un internationalisme prenant une large part dans le congrès souffre d’une non prise en compte de l’adhésion à BDS, ni de l’exigence de l’exclusion de la centrale israélienne Histadrout de la CSI, tout en évitant le conflit sur l’adhésion à la FTM. Enfin, le vote de l’annexion aux statuts confédéraux du cadre commun d’action contre les violences sexistes et sexuelles dans la CGT conforte le précédent vote de la direction confédérale mais est entaché de suspicion de manque de sincérité avec l’élection (avec le plus faible pourcentage) à la commission exécutive confédérale d’un militant connu pour avoir eu une posture plus que complaisante sur une affaire de violences sexistes et sexuelles commises par un dirigeant de la CGT. Pointons aussi le vote d’un amendement qui remplace dans une phrase l’égalité hommes-femmes par égalité de genre.
Une sociologie qui interroge
Seulement 952 délégué.es étaient présent lors de 54ème congrès sur les 1000 prévu.es, représentant 554 693 mandats. Les femmes représentaient 48 % soit une lente progression. 750 délégués assistent à leur premier congrès confédéral. 102 délégués ont moins de 35 ans pour une moyenne d’âge de 49 ans. 851 sont en situation d’emploi, 94 sont retraités et 7 privés d’emploi. L’immense majorité ont un CDI ou un emploi à statut. 60 % viennent du privé. Mais seulement 20 % sont ouvriers, 34 % sont employés. 46 % sont ICTAM. En 2011 CGT comptait parmi ses adhérent.es, 50,4% d’employés et 27,6% d’ouvriers qui en tout relèvent à 58,5% d’une entreprise de plus de 500 salarié.es.
Réfléchir à des perspectives
En 2015, Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, déclarait :: « Le syndicalisme, par essence, est réformiste » . En 2017 ; Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT, déclarait :: « je suis persuadé que le syndicalisme est mortel. Ce qui s’est passé pour les partis politiques traditionnels peut arriver aux syndicats » .La Charte d’Amiens a fixé un cadre au syndicalisme français : la double besogne faite de défense des intérêts immédiats des travailleurs/euses et de lutte pour une transformation d’ensemble de la société: « par l’expropriation capitaliste » , en toute indépendance des partis et de l’Etat.
L’existence légale français du syndicalisme démarre avec la loi de 1884 dont: « l’essentiel réside dans le fait que les associations ouvrières n’ont plus besoin pour exister de tolérance » . Une loi combattue par de nombreux syndicats qui: « considèrent que la déclaration obligatoire constitue une mesure de police et critiquent le fait qu’aucune sanction ne soit prévue à l'encontre des patrons qui s’opposeraient à la création du syndicat »2. En fait toutes les lois qui vont tendre à donner des moyens au syndicalisme feront ainsi l’objet de débats et contestations. La reconnaissance du syndicalisme c’est, à la fois la reconnaissance de l’existence d’une classe dans la société et la volonté d’en encadrer les révoltes et d’empêcher de: « révolutionner » le système.
Avec ses plus de 600.000 adhérent.es, son image de syndicat radical confortée par l’hostilité, la répression systématique du patronat et du gouvernement, ainsi que sa capacité de mobilisation, la CGT reste un acteur incontournable du mouvement social. Pour les: « fins connaisseur.ses » du syndicalisme et plus particulièrement de la CGT, des pistes permettraient de les sortir de leur crise. Pour certain.es, cela serait la prise en compte de la vaste question du: « travail » notamment dans ses dimensions de santé et sécurité, voire sur son sens. Pour d’autres, et/ou pour les mêmes, le rassemblement du syndicalisme, en marche au travers des intersyndicales est au coeur du dépassement de la crise du syndicalisme. Souvent ielles présentent institutionnalisation et bureaucratisation comme des maux nécessaires voire dépassables par des pratiques critiques. La CGT tend à cumuler toutes les contradictions des autres confédérations augmentées de la perte de repères politiques liée à l’écroulement du mur de Berlin et à celui de l’électorat du PCF. Les restructurations de l’appareil de production sont un des éléments fondamentaux de l’affaiblissement de cette confédération. Mais dans le même temps les reculs idéologiques ont alimenté des politiques suicidaires. Ainsi l’accompagnement bureaucratique de la privatisation d’ EDF-GDF3, d’Air France, des Postes et Télécommunications, de la SNCF opéré par une partie de l’appareil a non seulement déconstruit des bases ouvrières, fortes et militantes, mais aussi sapé bien des ressources matérielles de l’appareil.
Dans une période où, sur le long terme, les mobilisations sont plus ou moins défaites et où en conséquences les reculs sont de plus en plus profonds, la voie est étroite pour un syndicalisme radical. Des pistes ont pu être ouvertes notamment à partir des mobilisations dans des secteurs à faibles traditions syndicales (hôtellerie, restauration, commerce, nettoyage, secteurs: « ubérisés » , etc.). Des mobilisations qui montrent les possibilités de luttes et d’organisations à des salarié.es dont le syndicalisme se préoccupe peu, des avancées qui peuvent permettre de rompre avec les fracturations aggravées par le chômage, la précarisation. La première condition est que la mobilisation des salarié.es soit d'abord au rendez-vous. Et, à cette condition, dans cette situation favorable, la démocratie ouvrière, syndicale doit permettre qu’une majorité de salarié.es prennent leurs affaires en main, construisent revendications, modes d’actions d’organisations, s’emparent du syndicalisme, permettant de faire progresser le rapport de force.
« Dans l'œuvre revendicative quotidienne, le syndicat poursuit la coordination des efforts ouvriers, l'accroissement du mieux-être des travailleurs par la réalisation d'améliorations immédiates, telles que la diminution des heures de travail, l'augmentation des salaires, etc. Mais cette besogne n'est qu'un côté de l'œuvre du syndicalisme: il prépare l'émancipation intégrale qui ne peut se réaliser que par l'expropriation capitaliste; il préconise comme moyen d'action la grève générale et il considère que le syndicat, aujourd'hui groupement de résistance, sera, dans l'avenir, le groupement de production et de répartition, base de réorganisation sociale. Le Congrès déclare que cette double besogne, quotidienne et d'avenir, découle de la situation de salariés qui pèse sur la classe ouvrière et qui fait à tous les travailleurs, quelles que soient leurs opinions où leurs tendances politiques ou philosophiques, un devoir d'appartenir au groupement essentiel qu'est le syndicat. » (souligné par moi)
- 1. Une privatisation négociée. La CGT à l'épreuve de la modification du régime de retraite des agents d'EDF-GDF Adrien Thomas.. L'Harmattan
- 2. Anthologie du syndicalisme français 1791-1968. Jean Magniadas, René Mouriaux, André Narritsens. IHS CGT. Éditions Delga. Page 35
- 3. Une privatisation négociée. La CGT à l'épreuve de la modification du régime de retraite des agents d'EDF-GDF Adrien Thomas.. L'Harmattan