Le samedi 10 octobre a eu lieu à Aubin (Aveyron) l'inauguration du mémorial des fusillés au plateaudes forges du Gua, en souvenir de la répréssion sanglante par l'armée française du mouvement degrève du Bassin en 1869.U n petit retour historique s'impose :
En cette fin d'année 1869, un lourd climat social enveloppait le Bassin où forges et mines traversaientl'une de leurs plus grandes crises. Raison majeure de ce vent de fronde ponctué par des arrêts detravail : les salaires trop bas. L'autre source de conflits permanents émanait de la rivalité entre mineurset forgerons. Les premiers, pénalisés sur leurs salaires devant le refus des forgerons d'employer uncombustible de basse qualité.
Les salaires arrivaient, dit-on, à la limite extrême des besoins vitaux. La misère s'installait devantchaque porte, dénoncée par les rapports confidentiels de police. La grève, reconnue comme un droitdepuis 1864, était dans l'air. Le mercredi 6 octobre 1869, une cinquantaine de « gueules noires » serendent aux « grands bureaux » afin de renouveler leur demande de renvoi d'un chef de poste.Doléance refusée. Le lendemain jeudi 7 octobre, la grève s'est généralisée, 1 200 mineurs sont sur lecarreau.
Devant les menaces proférées, Lardy, le directeur de la régie d'Aubin, lance (par télégramme) l'appelsuivant au préfet : « Les mineurs ont envahi les forges du Gua (NDLR, qui n'étaient pas en grève), ilsveulent les arrêter. Nous sommes débordés, donnez-nous protection ».Dehors, la foule surexcitée assiège, malgré la résistance des gendarmes, les « grands bureaux ».Tissot, l'ingénieur en chef, est bousculé, frappé, puis se rend à la foule déchaînée. « Au bassin, àl'eau ! », entend-on parmi les grévistes. Mais au portail d'entrée de l'usine, 70 soldats arrivent encourant de la gare, accompagnés du préfet.Ils délivrent l'ingénieur et obligent les grévistes à se disperser. Arrive le jour du drame, vendredi 8octobre. Malgré la troupe forte de 150 soldats, les attroupements se reforment. Le télégramme dupréfet, resté sur le site, via le ministère de l'Intérieur, ne laisse planer aucun doute. « Avec les hommesdont je dispose, je ne suis pas en mesure de procéder à des arrestations sans effusions de sang »,analyse le préfet, en réclamant de toute urgence des renforts.Pendant ce temps, les mineurs, bien décidés à contraindre les forges et ateliers à la grève, obtiennentgain de cause. Malgré les appels incessants au calme, les autorités se rendent à l'évidence, « tout estinutile, faites ce que vous voudrez ».à 15 heures, les forges sont envahies, 1 400 personnes repoussent les forces armées dans leursultimes retranchements. La grève vire à l'émeute. Devant les tentatives de désarmement de la troupe,les baïonnettes blessent des manifestants.La poussée reprend de plus belle, des cailloux, des fragments de fonte, des boulons, pleuvent sur latroupe affolée. Soudain, le commandement tombe : « Défendez-vous, utilisez vos armes », hurlel'officier. Il est 15 h 20, un coup de feu claque, suivi de deux autres puis par deux déchargescollectives.La mort était passée. 14 corps sans vie restent étendus. Parmi eux, un enfant de 7 ans et deuxfemmes. 22 blessés, dont 3 ne survivront pas, seront soignés à l'hôpital du Gua. Quelques secondesauront suffi pour faire 17 morts et 41 orphelins.Une fois les larmes épongées, les ouvriers reprenaient le travail. En cette matinée du 13 octobre 1869,hormis le millier de soldats qui occupent l'intégralité du Bassin, la situation était redevenue « normale».
Toutefois, les événements du Gua bouleversent la France entière. De l'exil où on l'a jeté, Victor Hugoimmortalise la cité minière avec un poème intitulé « Aubin ». De son côté, émile Zola consacre l'un deses chefs-d'oeuvre, « Germinal », à la vie, la lutte et les misères des mineurs.à la chambre des députés, l'on expédie deux délégués en vue d'enquêter sur la fusillade : Jules Simonet Jules Ferry passent plusieurs jours à Aubin avant de « se » rendre à Villefranche-de-Rouergue où sedéroule le procès. L'hebdomadaire « La Voix du peuple » de novembre 1869 citait dans ses colonnes «Après avoir enterré les morts, on poursuit les vivants ».
La grève brisée et les morts enterrésMalgré tout ce déchaînement médiatique mettant successivement en cause la responsabilité du préfet,Nau de Beauregard, ou du maire d'Aubin, Maruéjouls, qui, pour sa part, se rangeait du côté deNapoléon III .
Par la suite, le préfet distribue 3 000 francs aux plus nécessiteux, tandis que les quarante et unorphelins sont dirigés vers des institutions spécialisées de toute la France.Ainsi, tout rentre dans l'ordre : la grève est brisée, les morts enterrés, les « fauteurs de troubles »condamnés et les enfants privés de pères arrachés des bras de leurs mères.
Quelques mois après, l'ingénieur Tissot fut déplacé, le directeur Lardy remplacé, Maruéjoulsdémissionnait de son mandat de maire et le préfet limogé. Quant au député Desseligny, récemmentélu, grâce au soutien massif des masses populaires du Gua. L'on peut se demander pourquoi, lui quijouissait d'une totale confiance des ouvriers, ne vint-il pas apaiser la colère de la foule ? Lui qui se fitporter pâle le jour du drame alors que des rapports signés de sa main sont datés de ce jour-là.
Le NPA salue l'initiative de la municipalité d'Aubin et de ses partenaires associatifs et syndicaux, demettre en lumière un évènement passé sous silence depuis 140 ans, pour nous ce mémorial rappellerala brutalité de l'oppression capitaliste au profit d'une minorité. Même si la domination de classe a denos jours changé de formes-elle s'est adoucie en apparence mais les moyens médiatiques de salégitimation sont immenses et très sophistiqués- il n'en demeure pas moins qu'elle est toujoursprésente et sert toujours les intérêts des possédants.
Aujourd'hui la violence sourde du chômage de masse est la pire des oppressions quesubissent les travailleurs car il affaiblit considérablement le rapport de force entre le travail et lecapital.Le droit à un emploi est pourtant plus important que leurs profits.
Maxime Gaillac