L’incendie meurtrier de Crans-Montana, survenu dans la nuit du Nouvel An, révèle de lourdes défaillances dans le contrôle des normes de sécurité. Au-delà du drame, il met en lumière un modèle fondé sur l’auto-contrôle, la priorité donnée aux intérêts économiques et le désengagement des pouvoirs publics, dans un pays souvent présenté comme exemplaire. L’analyse de notre correspondant à Genève.
Vendredi 9 janvier 2026, journée de deuil national en Suisse. Dans tous les cantons, à 14 h, les cloches des églises sonnent et des rassemblements de recueillement sont organisés par les autorités partout dans le pays. À Martigny, en Valais, le Conseil fédéral in corpore reçoit Macron, le Président italien et un grand nombre d’officielLEs dans une cérémonie retransmise en direct sur la télévision publique. Horreur nationale, l’incendie du Constellation, la nuit du Nouvel An, a frappé un pays qui se tient plus que sage et qui se pensait à l’abri d’une telle catastrophe. Et pourtant…
Une catastrophe évitable ?
Pourtant, l’incendie du sous-sol de ce bar, fréquenté tant par une jeunesse dorée européenne que par des jeunes du cru ou du canton voisin de Vaud, a vu mourir, un soir de fête, 40 personnes, dont 20 mineurEs, et a fait une centaine de blesséEs gravement brûléEs. Il aurait été provoqué par la rencontre de bougies étincelantes montées sur des bouteilles de champagne ou de vodka et d’un isolant phonique inflammable. Avocat de certaines des familles de victimes, Maître Jordan a posé la question dans la presse : « Mes clients veulent savoir comment une telle catastrophe a pu arriver en Suisse ? » Eh bien, nous aussi ! Dans ce pays surréglementé, les autorités cantonales valaisannes, par exemple, sont suffisamment armées juridiquement pour réclamer le coût précis du déploiement policier (80 000 francs suisses) à l’organisateur d’un rassemblement d’une centaine de personnes en faveur d’un arrêt du génocide palestinien, ou pour carrément bloquer l’autoroute afin d’empêcher des gens du voyage français de venir séjourner en Valais. On peut se demander légitimement comment la conformité aux règles de sécurité d’un bar se transformant de plus en plus en discothèque, et accueillant plusieurs centaines de personnes, n’a pas été évaluée et pourquoi des mesures adaptées n’ont pas été prises.
Les blagues intercantonales sur ce canton réputé pour sa consommation de vins ou d’alcools locaux et la proximité familiale de ses habitantEs n’ont pas manqué d’imaginer des contrôles sous forme d’apéros débonnaires avec planchette de viande séchée et bouteilles de Fendant. Mais très vite, dans la presse, des éléments sérieux de réponse sont apparus. Le lendemain de l’incendie, des pompiers locaux, sous couvert d’anonymat, disaient que la surprise n’était pas que ce drame arrive, mais qu’il arrive si tard. Pourquoi ? Parce que les contrôles sont inexistants ou peu effectués. Et effectivement, responsable de ces contrôles, la Commune de Crans-Montana l’a reconnu devant la justice quelques jours plus tard : aucun contrôle n’a été effectué dans ce bar depuis 2019. Sur les réseaux sociaux est apparue une vidéo du Nouvel An 2020 dans laquelle un serveur demande même aux clientEs de faire attention à ne pas toucher la mousse d’isolation avec leurs bougies. In fine, ce sont donc les autorités qui comptent sur le gérant du bar pour déclarer les travaux ou aménagements nécessitant une évaluation de conformité avec les règles de sécurité.
Dans la même veine légale, la question de l’âge des victimes a fait grand bruit en Suisse. Comment des mineurEs de 14 ans se sont-iels retrouvéEs aussi nombreuSES lors de cette soirée dramatique ? Pourtant, la loi valaisanne est très claire : les mineurEs de moins de 16 ans sont interditEs dans les bars et discothèques sans accompagnement d’un représentant légal (ou d’un adulte ayant autorité), et ce dès 22 h. Là aussi, aucun contrôle communal ou cantonal, mais une responsabilité laissée au gérant du bar et donc au personnel de l’établissement. Personnel qui a payé cher ces absences de contrôle de sécurité, mais aussi l’absence de contrôles sur leurs conditions de travail : au moins une serveuse, le DJ et l’agent de sécurité y ont perdu la vie.
Interrogé sur la question des contrôles du respect des règles de sécurité, d’incendie et de santé par les autorités, un syndicaliste valaisan explique qu’en plus d’être peu nombreux, ces contrôles sont effectués par des services indépendants les uns des autres et donnent lieu à des autorisations non vérifiées par les autres. Par exemple, une extension administrative des heures de fermeture d’un bar par le service du commerce ne donne jamais lieu à un contrôle sur le respect des heures effectuées par le personnel par le service ad hoc. En allant plus loin, il explique que les commerçantEs n’ont aucune crainte des contrôles qui, au pire, se concluent par l’octroi d’un délai pour mise en conformité.
S’il existe une certaine connivence valaisanne dans le contrôle des bars de station, faite d’intérêts économiques communs entre les propriétaires et les communes, cette façon de laisser à l’auto-contrôle le respect des réglementations et des lois en vigueur par les acteurs et actrices économiques est finalement très suisse. Les catastrophes bancaires de ces dernières décennies l’illustrent : de la Banque cantonale genevoise au Crédit Suisse, c’est après leur avoir laissé faire ce qu’elles voulaient que l’État, respectivement cantonal et fédéral, a dû les sauver financièrement. Mais même après ces affaires, comme le dit l’élu d’Ensemble à Gauche au Grand Conseil vaudois, Hadrien Buclin, la Suisse rechigne toujours à freiner le commerce, petit ou grand, par des normes de sécurité.
Un avant et un après Crans-Montana ?
On y a cru pendant la pandémie de Covid, mais force est de constater que non : les drames évitables, sur lesquels les pouvoirs publics auraient la responsabilité de mettre les moyens pour en éviter de nouveaux, sont rarement suivis d’effets significatifs. Après l’incendie du Constellation, outre les deux gérants, la Commune va devoir faire face à ses responsabilités et les contrôles vont être, au moins pendant un temps, effectifs ; il est également probable que de nouveaux règlements voient le jour. Les personnels soignants, les pompiers et plus largement les services publics de secours, qui ont été à la hauteur et ont tenu le choc, vont peut-être être moins remis en cause dans les prochains budgets, quoique…
Les attaques subies à Genève et sur Vaud par les services publics (blocage des embauches et des mécanismes salariaux, voire baisses de salaires à Lausanne) pour rembourser les cadeaux fiscaux faits aux plus riches, qui ont asséché les budgets de l’État, ne vont pas s’arrêter. Le service des grands brûléEs de Lausanne, dont certaines autorités parlaient de fermeture car faisant doublon avec son homologue zurichois, a démontré, s’il le fallait, son utilité. Et il va continuer à le faire pendant les longs mois de soins à ces grands brûléEs.
Les pompiers volontaires des communes valaisannes vont peut-être se voir adjoindre un renfort professionnel : la nuit de l’incendie, 12 pompiers bénévoles étaient à la caserne de Crans, ce qui, d’après le commandant David Vocat interrogé par la RTS, était exceptionnel… On a du mal à imaginer l’horreur supplémentaire s’ils n’avaient pas été là !
Au-delà de ces services de secours indispensables, dont l’importance est régulièrement soulignée par des événements où iels sont en première ligne, le besoin de services publics administratifs et techniques se fait moins médiatiquement sentir, mais reste une évidence dans un tel drame pour fixer des normes et effectuer des contrôles vitaux pour la population. Enfin, l’élan de solidarité internationale, avec notamment la prise en charge de blesséEs en France, Italie, Pologne, Allemagne et Belgique, a démontré qu’une Suisse isolée ne peut assumer seule de telles catastrophes. Cela pourrait peut-être fragiliser le discours souverainiste de l’extrême droite, dont l’UDC est le plus grand groupe au sein du Parlement fédéral.
Enfin, plus loin mais tout proche, Crans-Montana illustre la politique du « droit dans le mur » des autorités dans un contexte de crise climatique. Actuellement, compte tenu du réchauffement, la station parvient à enneiger artificiellement les pistes grâce à l’eau issue de la fonte du glacier… qui va disparaître. La gestion des stations de sports d’hiver à moyen et long terme reste peu investie, tant par les autorités communales et cantonales que fédérales. Crans-Montana est une station construite pour accueillir depuis des décennies une jeunesse dorée et ses aînéEs, des banquiers italiens aux touristes américains, sur un versant bénéficiant d’un ensoleillement exceptionnel. Le groupe états-unien Vail Resorts a racheté la station en mai 2024, incluant remontées mécaniques, opérations de montagne, école de ski et 11 restaurants. Malgré une perte initiale de près d’un million, Vail prévoit d’investir 30 millions de francs dans les cinq prochaines années. Le nombre d’AméricainEs a bondi de 74 %, devenant la troisième clientèle de la station.
Au-delà du coût en CO₂, cette clientèle, dont le déplacement pour une semaine de ski en Europe coûte quasiment autant qu’un séjour équivalent au Colorado, interroge. Les investissements financiers dans ce type d’activité, vouée à disparaître avec les glaciers, posent question. Cet investissement à court terme, pour un capitaliste qui saura se retirer avant la faillite pour investir ailleurs, n’étonnera personne. En revanche, l’absence de perspectives alternatives pour la population, autre que la poursuite d’un tourisme climaticide, renvoie tristement au même laisser-faire et au même manque d’anticipation que dans la gestion des questions de sécurité dans les bars en ce début d’année.
Correspondant Genève