Publié le Mercredi 11 février 2026 à 17h00.

Démocratisation et question nationale kurde

Le Gouvernement de transition syrien (GTS) et les Forces démocratiques syriennes (FDS) ont conclu un accord le 30 janvier 2026. Outre un cessez-le-feu, il prévoit une intégration militaire et administrative progressive des FDS au sein des institutions. Nous sommes cependant loin d’une solution globale pour la question kurde et la démocratisation de la Syrie.

Cet accord permet la suspension des attaques contre les populations kurdes, après des semaines de combat qui ont vu les forces gouvernementales prendre le contrôle des quartiers à majorité kurde de Cheikh Maqsoud et d’Achrafieh à Alep, entraînant le déplacement forcé de dizaines de milliers de civilEs et la prise par les forces gouvernementales de larges portions des provinces de Deir ez-Zor et de Raqqa. 

Le rôle des États-Unis et de la Turquie

Washington n’a exercé aucune pression pour mettre fin aux actions militaires du gouvernement syrien, dont les États-Unis sont devenus un soutien. De son côté, la Turquie a bombardé des zones de Qamichli durant l’offensive des troupes de Damas, auxquelles il est admis qu’elle a fourni une assistance logistique. 

Depuis la chute d’Assad, la Turquie est l’un des acteurs régionaux les plus importants en Syrie. En soutenant les autorités dominées par Hayat Tahrir al-Cham (HTC), Ankara entend se débarrasser des réfugiéEs syriens et tirer profit de la reconstruction. Mais l’objectif principal de la Turquie est d’entraver les aspirations kurdes à l’autonomie — perçues comme une menace pour la sécurité nationale — et démanteler l’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie (AANES).

Limites du projet de l’AANES

Les deux tiers des territoires contrôlés par les FDS ont été conquis en quelques jours. Cette rapidité met en évidence les limites du projet politique de l’AANES auprès des populations non kurdes. Au fil des années, des segments de la population arabe ont protesté contre des discriminations, des pratiques « sécuritaires » ciblées, l’emprisonnement d’activistes et de civilEs, ainsi que l’absence de représentation au sein des institutions.

Plutôt que de chercher à obtenir le consentement des classes populaires arabes et de les faire participer à la gestion des institutions, les dirigeants des FDS ont collaboré avec des chefs tribaux pour gérer les populations. Or, ces chefs changent d’allégeance en fonction des acteurs politiques les plus puissants du moment, en défendant leurs propres intérêts matériels. À mesure que le rapport de forces évoluait en faveur de Damas, ils ont suivi le mouvement.

La confiance mal placée de la direction des FDS dans la poursuite du soutien états­unien et son manque de priorisation pour la construction d’alliances politiques larges avec les forces démocratiques et progressistes du pays ont affaibli la pérennité de son projet.

Centralisation du pouvoir à Damas

L’offensive des forces armées de Damas s’inscrit dans la continuité, depuis la chute d’Assad, de la tentative des dirigeants syriens actuels de centraliser le pouvoir en rejetant des voies plus inclusives.

En outre, les autorités dirigeantes et leurs soutiens ont promu un discours agressif à l’encontre des Kurdes et des FDS. On relève de nombreux indices de racisme et de violations des droits humains par les forces gouvernementales et par des groupes armés qui leur sont affiliés.

Malgré l’octroi de droits linguistiques, culturels et de ­citoyenneté à la population kurde, des craintes légitimes persistent, notamment sur l’intégration des employéEs civilEs ou la forme que prendront les quatre brigades kurdes sous direction du ministère de la Défense. De même, le texte reste flou sur les questions cruciales de la décentralisation administrative et sécuritaire. Plus généralement, une véritable participation politique est toujours hypothétique, que ce soit pour les Kurdes ou d’autres secteurs de la population.

Les nouvelles autorités ont montré que leurs projets ne constituent pas une rupture nette avec les pratiques autoritaires. Aucune représentation politique démocratique et inclusive, aucun partage du pouvoir n’est actuellement proposé par Damas. Toustes les SyrienNEs aspirant à la démocratie, à la justice sociale et à l’égalité devraient s’inquiéter de ces dynamiques et s’y opposer.

Aucune démocratisation réelle de la Syrie ne peut avoir lieu sans la réalisation du droit à l’autodétermination du peuple kurde — le contraire est vrai également.

Joseph Daher