Malgré les bombardements russes, les habitantEs de Kyiv se mobilisent contre le limogeage du ministre de la Défense et la hausse brutale du prix des transports.
La nuit avait été effroyable : plus de 40 missiles tirés en 50 minutes. Pourtant, ce dimanche 19 juillet au soir, des milliers d’habitantEs de Kyiv affluent encore sur la petite place Ivan Franko, pancartes en main, pour faire à nouveau reculer le président Volodymyr Zelensky, comme lors des mobilisations anticorruption de l’an dernier.
Contre l’éviction de Fedorov
Cette fois, c’est le limogeage du ministre de la Défense, Mykhaïlo Fedorov, qui a provoqué la colère. Nommé en janvier, cet entrepreneur de la tech de 35 ans, proche de Zelensky depuis 2019, avait réformé l’approvisionnement en armes, jusque-là opaque et propice à la corruption, et modernisé la défense grâce aux drones, aux technologies de pointe et à l’analyse des données, afin de déjouer les plans russes et de limiter les pertes humaines. Il avait aussi lancé des contrats d’engagement à durée limitée pour permettre une rotation sur le front. Ces mesures l’ont rendu très populaire.
Les UkrainienNEs ont donc repris la rue pour réclamer le retour de Fedorov et le limogeage du chef d’état-major, Oleksandr Syrskyi, militaire de carrière critiqué pour une stratégie héritée de la culture soviétique et inadaptée. Depuis plusieurs mois, des voix dans l’armée dénoncent des décisions absurdes ayant coûté de nombreuses vies. Les déclarations de Fedorov et de plusieurs généraux suggèrent que les divergences entre les deux hommes avaient contraint Zelensky à trancher.
Mais, en Ukraine, la résistance à l’invasion est l’affaire de toustes et la population entend peser sur les décisions. Les manifestantEs confectionnent leurs pancartes avec des feutres et des ciseaux, comparant notamment Syrskyi à un fromage — « syr » signifie « fromage » en ukrainien. Un drapeau géant parcourt la place tandis que des groupes scandent les noms de Fedorov ou de Drapatyi, un général populaire.
Taras Bilous, historien, membre de Mouvement social et engagé dans l’armée, juge Fedorov meilleur que ses prédécesseurs mais dénonce la « vague d’idéalisation » et critique les nouveaux contrats d’engagement : mobilisé depuis quatre ans, il ne pourrait pas en bénéficier et leur mise en œuvre n’avance pas. Mais l’essentiel est ailleurs : « Si Syrskyi venait à être démis de ses fonctions, ce serait pour le mieux. C’est en réalité plus important. » La rue a une fois de plus obtenu une victoire, puisque ce mardi 21 juillet au soir, Zelinsky a annoncé le remplacement de Syrskyi par Drapatyi.
Contre l’augmentation du ticket de métro
Taras Bilous appelle à rejoindre, à quelques centaines de mètres, la mobilisation contre l’augmentation des tarifs des transports en commun. Une cinquantaine de personnes se rassemblent devant la mairie, dont la façade porte une immense banderole réclamant la libération des défenseurs d’Azovstal. Organisé par Mouvement social, la Ligue socialiste ukrainienne et le syndicat étudiant Priama Diia, le rassemblement attire, grâce à sa médiatisation, des passantEs outréEs par le décret du maire Vitali Klitschko.
Le ticket de métro vient en effet de bondir de 8 à 30 hryvnias, soit de 15 à 60 centimes d’euro, alors que la majorité des habitantEs gagnent moins de 35 000 hryvnias par mois et que les personnels de l’éducation et de la santé n’en perçoivent souvent que la moitié. Tania, pédiatre et non militante, a rejoint le rassemblement : pour elle, trop de sacrifices sont demandés à la population. Des travailleurEs des transports sont également présentEs et soulignent que cette hausse n’améliorera pas leurs conditions de travail.
Pour Vitaliy Dudin, membre de Mouvement social, ce décret adopté sans consultation menace la cohésion sociale, la mobilité de la population et la démocratie municipale : alors que plus de 50 personnes ont été tuées dans les bombardements au cours de la seule première semaine de juillet, imposer une charge supplémentaire à la population est inacceptable.
Malgré les bombes, les sacrifices et une guerre qui s’éternise, la société ukrainienne ne plie pas et « continue de se battre contre l’ennemi extérieur et les attaques de l’intérieur », explique Svetlana, revenue aider dans son pays natal après des décennies à l’étranger.
Nico Dix et Alice Pley, à Kyiv, le 21 juillet 2026