Un an après l'imposition du Mémorandum et des mesures antisociales et anti-ouvrières qui en ont découlé, la situation de l'économie grecque, même selon des critères capitalistes, ne s'est pas améliorée mais au contraire s'est sérieusement détériorée. Les salaires ont baissé en provocant une crise générale dans les marchés. En même temps, la dette publique, qui a servi de prétexte pour prendre ces mesures, a augmenté et les recettes de l'État sont bien en dessous des attentes.
Depuis le 5 mai 2010 on a assisté à plusieurs luttes de travailleurs mais sans résultats significatifs. En parallèle, un grand nombre de mouvements sociaux se sont développés comme la grève de la faim de 300 immigrants demandant leur légalisation, la lutte des habitants du district de Keratea contre la création d'un site d'enfouissement de déchets dans leur quartier, qui ont obtenu quelques victoires, ou encore le mouvement « Je ne paierai pas », qui se développe contre l'augmentation des prix de quasi tous les services sociaux.
Quand le gouvernement, après un an d'austérité brutale, a déclaré sans honte, que les mesures précédentes n'avaient pas apporté les résultats attendus et que d'autres allaient devoir être prises, la colère sociale a explosé et des milliers de personnes - voyant d'une part ce qui les attend mais aussi l'incapacité, ou plutôt le manque de volonté, des directions syndicales de bloquer ces mesures - ont spontanément occupé la place Syntagma, la place centrale d'Athènes.
Le mouvement de la place Syntagma crée de nouvelles perspectives pour la lutte des classes. Malgré ses contradictions et d'importantes faiblesses, c'est un développement qui apporte de l'espoir. D'un point de vue pratique, il a été inspiré par les rebellions arabes qui ont largement utilisé les nouvelles technologies (Internet, téléphones mobiles, …) pour se coordonner. Le mouvement arabe a réussi à traverser les frontières nationales et à « envahir » l'Europe comme les capitalistes européens le craignaient. L'État espagnol a été le premier pays à entrer dans le jeu, suivi d'autres capitales comme Paris, Rome, Lisbonne et bien sûr Athènes.
Ce mouvement a bien sûr souvent d'importantes faiblesses : la plupart des participants ont souvent un niveau de conscience politique assez bas (en tout cas dans les plus grandes manifestations) et il manque d'une perspective politique claire. Cependant, il est extrêmement massif : plus de 100 000 personnes ont participé à l’assemblée du 5 juin à Athènes et il y a eu d'autres assemblées importantes dans plusieurs villes grecques. Bien qu'il demeure particulièrement flou et fluide, il part d'une revendication claire : l'abrogation du Mémorandum et le départ de ceux qui l'ont adopté.
D'un autre côté, nous ne devons évidemment pas surestimer son caractère spontané et auto-organisé. Il ne possède pas encore les caractéristiques d'une révolte authentique mais il est clair que si l'idée de bloquer le parlement le jour où le nouveau Mémorandum doit être voté porte ces fruits, ce jour pourra amener une vraie révolte — surtout combiné à une grève générale.
Si nous ne pouvons pas identifier ce mouvement comme un nouveau sujet politique qui pourrait se substituer au rôle central joué par le mouvement ouvrier, il s’agit, malgré cela, d’un champ d'interaction entre l'avant-garde du mouvement et les masses. Il offre une expérience d’organisation collective (en particulier dans les secteurs sociaux qui ont peu de possibilité de vivre ce genre d'expériences) ainsi que de la confiance s’il débouche sur quelques victoires concrètes. Il est possible qu'à travers ce mouvement beaucoup de nouveaux militants rejoignent les rangs de la gauche et les idées anticapitalistes.
En premier lieu, il est important d'essayer de caractériser la composition sociale du mouvement des « Indignés » pour pouvoir estimer les limites et les buts de notre propre intervention dans ce mouvement :
• Des sans-emplois et des travailleurs précaires, une grande partie d'entre eux n'ayant pratiquement aucune expérience d'organisation et d'action collectives, que ce soit dans les syndicats traditionnels ou dans les organisations politiques de la classe ouvrière ;
• Des secteurs de la petite bourgeoisie, qui a vu son niveau de vie écrasé. Occasionnellement ces gens voient leurs intérêts s'opposer à ceux des classes plus basses. Il est crucial pour nous de réussir à démontrer que leur intérêts coïncident avec ceux de la classe ouvrière et pas avec ceux des capitalistes et de créer des alliances entre les petits-bourgeois les plus précaires et les travailleurs ;
• Divers groupes « patriotiques » ;
• Des électeurs des deux grands partis déçus, en particulier des électeurs de droite.
Avec une participation et une intervention variant selon les organisations, la gauche (en dehors du KKE, le Parti communiste grec), joue un rôle important dans les assemblées générales populaires se tenant tous les soirs à la place Syntagma, ainsi que dans plusieurs groupes de travail, particulièrement après les premiers jours. Le danger demeure toujours de transformer les assemblées en bataille interne entre organisations de gauche mais ce n'est heureusement pas le cas pour le moment. Une part importante des collectifs autonomes/anarchistes est absente et dénonce même le processus alors que d'autres participent activement avec plus ou moins les mêmes limitations que la plupart des organisations de gauche.
Il est crucial aussi d'essayer de codifier quelques caractéristiques politiques de base de ce mouvement afin de l'analyser en profondeur et de déterminer notre propre position dans ce contexte.
• Il est opposé à tous les partis politiques et à tout ce qui est organisé. Cependant nous devons noter que l'opposition initiale aux syndicats et aux grévistes a diminué, ce qui est un des succès majeurs de l'intervention des organisations de gauche. Ce point de vue peut en partie s'inscrire dans un cadre plus général du à l'incapacité des syndicats traditionnels à persuader que la détermination et la lutte sont nécessaires. Les directions syndicales sont extrêmement bureaucratisées, elles ont pratiquement abandonné toute lutte ouvrière depuis quelques temps et certains secteurs hésitent même à mobiliser tout court. De plus, la gauche a montré son incapacité à proposer un projet social alternatif et des perspectives convaincantes. Malgré tout cela, l'ambiance anti-organisation qui s’exprime dans ce mouvement doit clairement être identifiée comme un réflexe conservateur. En même temps si son anti-parlementarisme, bien que justifié, n'est pas remplacé par d'autres méthodes politiques, cela pourrait mener à des propositions réactionnaires (gouvernement de technocrates, leaders forts non limités par les parlementaires corrompus).
• Il a un caractère très contradictoire qui est évidemment à mettre en rapport avec sa nature massive. Il est quasi certain que cela va mener à des conflits idéologiques et politiques au sein du mouvement.
• Il révèle une ambiance d'unité nationale. Consciemment ou pas, des parties non-négligeables du mouvement proposent l'unité nationale et un gouvernement de technocrates qui agirait « pour le bien du pays » comme réponse aux politiciens officiels.
• Il a introduit des pratiques très innovantes et des formes d'organisation comme l'assemblée générale populaire du mouvement et des groupes de travails pour la discussion et l'action par rapport à des sujets spécifiques (travail/chômage, économie, éducation, etc.), mais aussi des formes de gestion collective de l'espace de vie (nourriture collective, soins médicaux, nettoyage, etc.).
• Enfin, il y a une certaine discontinuité entre les assemblées populaires locales où la gauche et les anarchistes sont plus hégémoniques et l'assemblée générale à la place Syntagma. En réalité, certains groupes anarchistes n'interviennent que dans les assemblées locales.
Il est clair que la concentration quotidienne de gens à la place Syntagma crée un terrain prometteur pour les idées anticapitalistes et révolutionnaires. Cela ne veut pas dire que la conscience de ceux qui prennent une part active au mouvement va se porter vers la gauche d’une manière déterministe. L'intervention de la gauche anticapitaliste devrait se donner pour but de proposer nos idées aux gens, que ce soit lors des assemblées générales ou par des discussions interpersonnelles et, étant donné nos limitations, se tourner en priorité vers ceux qui peuvent être les convaincus comme les sans-emplois, les travailleurs précaires et la jeunesse. Pour éviter que l'extrême-droite ne profite de l'indignation générale pour « combler l'espace politique vide » nous devons nous donner comme priorité, entre autres, de casser l'esprit d'unité nationale et de consensus et nous battre contre tout réflexe patriotique ou raciste.
Le grand défi pour nous est l'unification de ce mouvement avec les luttes des travailleurs. Cela a commencé avec la grève du 4 juin quand la manifestation des syndicats s'est terminée à la place Syntagma. Cela doit encore être le cas lors de la prochaine grève générale où les gens indignés de la place Syntagma et les syndicats doivent s'unir et se battre ensemble. Cela introduit bien sûr un autre point essentiel d'intervention : populariser l'importance de l'unité de classe et d'indépendance. Nous devons dire qu'il ne faut pas blâmer les travailleurs qui ont un salaire décent, les travailleurs immigrés, le secteur public, etc. Nous devons nous battre contre la division des travailleurs entre, par exemple, Grecs et immigrés ou secteurs public et privé quand le gouvernement est justement en train d'essayer de créer cette division en trouvant un écho chez une part non-négligeable de la population grecque. Pointer la nécessité de la solidarité internationale et de la coordination des luttes (au moins en Europe) est peut-être un peu plus facile (mais crucial) puisqu’il devient de plus en plus apparent que tout le monde fait fondamentalement face aux mêmes problèmes (en particulier dans les pays sous la supervision du FMI — Irlande, Portugal et Grèce — ou sont menacé de cette perspective — État espagnol).
En même temps, il est important d'étendre la pratique des assemblées populaires dans les quartiers et de faire le lien avec l'assemblée centrale qui doit rester à la place Syntagma. Des cellules plus petites peuvent se maintenir plus facilement après un recul du mouvement (une possibilité que nous ne pouvons ignorer) mais favorise aussi l'organisation au niveau local et de l'espace de travail.
Au niveau des revendications immédiates ou transitoires, il est important de choisir celles qui peuvent être largement comprises aujourd'hui et peuvent mener à une première direction unifiée du mouvement de la place Syntagma comme :
• rejeter le Mémorandum, ses mesures et le gouvernement ;
• grève générale reconductible et blocage de la production (grèves, blocages des rues, occupations des bâtiments, etc.) ;
• refus de payer et annulation de la dette.
La question du pouvoir et d'un système politique et social alternatif ne se présente plus comme une nécessité objective ni comme une question abstraite pour beaucoup de gens. Nous devons discuter en termes simples certaines idées de base d'une société (communiste) alternative et d'un système de pouvoir basé sur les assemblées. Même si pour le moment le plus urgent est d'obtenir au moins une victoire concrète qui donne confiance à la classe ouvrière et aux opprimés, nous ne pouvons pas éviter de donner des réponse à la question ; « Et puis après, quoi ? ». C'est une question récurrente dans les discussions mais aussi — bien que de manière élémentaire — dans les assemblées populaires de la place Syntagma. Au côté du devoir immédiat de mobiliser pour nos droits fondamentaux, il est important d'essayer de gagner une audience pour les idées révolutionnaires et communistes fondamentales.
Nikos Symeonides, de la direction d'OKDE-Spartakos, section grecque de la IVe Internationale.
Publié dans International Viewpoint, IV Online magazine IV437 – June 2011. Traduit en français par Martin Laurent pour le site www.lcr-lagauche.be