Publié le Lundi 29 décembre 2025 à 13h00.

Fascisation et stratégie

Invité par le Rosa-Luxemburg Stiftung en Allemagne à exposer ses analyses, notre camarade Ugo s’est proposé de diffuser dans la revue la version française de son intervention qui nous permet aussi bien de reprendre quelques fondamentaux de ses travaux et de situer les points de dialogue avec la gauche allemande - qui fait également face à la montée de l’AfD et de mouvements racistes violents. Un dialogue approfondi sur ses travaux est prévu lors du weekend antiraciste organisé par la commission antiraciste le 10 - 11 janvier prochain

L'ère Macron semble toucher à sa fin. Dans votre livre « Pourquoi le fascisme gagne la France », vous présentez une analyse pointue du processus de fascisation de l'État capitaliste et de la société française. Vous distinguez « l'actualité du fascisme » de « l'avènement immédiat de dictatures de type fasciste » (28). Mais le message est clair : les conditions de possibilité du fascisme sont réunies en France et dans d'autres sociétés capitalistes occidentales. La France est-elle en train d'entrer dans une « nouvelle phase » de fascisation ?

Macron s'est inscrit dans la continuité de dynamiques qui étaient présentes dans le champ politique français depuis très longtemps, près de quatre décennies, mais il les a largement accentuées. Non seulement il a accéléré le rythme d'imposition des contre-réformes néolibérales, mais il a aussi largement intensifié les tendances autoritaires, aussi bien la répression policière et judiciaire des contestations que la stigmatisation des minorités (en particulier de la minorité musulmane) et le recul de leurs droits démocratiques, la diabolisation de la gauche, ou encore le contournement des institutions parlementaires et des acteurs de la société civile (syndicats notamment).

Le problème qu’il a rencontré, c’est que son projet était d’emblée minoritaire dans le pays, autrement dit qu’il n’avait pas de base sociale large et solide, et que les classes populaires mais aussi la jeunesse ne sont pas restées l’arme au pied. Macron a donc dû affronter des résistances populaires de masse qui ont retardé l’imposition de son agenda socialement destructeur.

Ce sont d’ailleurs ces résistances et la faiblesse de sa base sociale (essentiellement la bourgeoisie et les franges favorisées du salariat) qui l’ont amené à recourir de manière délibérée à une répression beaucoup plus intense que tous les gouvernements qui l’avaient précédé, avec un niveau de violence d’État sans doute jamais atteint en France depuis la guerre d’Algérie, avec cette conséquence inévitable : deux morts (Zineb Redouane et Mohamed Bendriss) et plusieurs dizaines de personnes ont perdu un œil ou une main pendant le mouvement des Gilets jaunes en 2018-2019 mais aussi durant les révoltes des quartiers populaires et d’immigration en 2023.

Cette intensification de la répression a donc été un produit de la crise d’hégémonie qui s’approfondit dans le pays depuis au moins une vingtaine d’années (à la fois crise idéologique du projet néolibéral, crise de représentation politique, crise des institutions politiques et crise des médiations entre l’Etat et les citoyens). Mais elle a aussi nettement accentué en retour la crise d’hégémonie puisqu’elle a donné à voir en pleine lumière le refus absolu de la part des néolibéraux-autoritaires de toute forme de compromis social et le choix de la violence pour pallier au manque de soutien dans la population.

Cela peut rendre difficile à comprendre pourquoi Macron est parvenu à être réélu en 2022, malgré cette faiblesse. On peut mentionner au moins trois raisons distinctes : la peur de l'arrivée au pouvoir du FN/RN et la possibilité pour le candidat de l'extrême-centre de jouer une nouvelle fois (la dernière ?) la comédie du « vote barrage » ; une faiblesse historique de la gauche, dont l'électorat est passé en 10 ans d'environ 45 % à 30 % ; et le déclin du parti traditionnel de la bourgeoisie française, Les Républicains, incapable d’apparaître dans le pays comme un relais possible et crédible au macronisme.

Nous en sommes là, et – les mêmes causes produisant les mêmes effets – l’extrême droite sort extrêmement renforcée de la séquence macroniste, si bien que l’option la plus probable pour les années à venir c’est une coalition d’extrême droite sous domination du FN/RN, embarquant avec elle, ou plutôt à sa remorque, une grande partie des droites conservatrice et libérale (LR et Renaissance). Dans ce contexte pourrait s’enclencher la deuxième étape de la fascisation dont je parle dans le livre, qui aura notamment pour fonction de briser les mouvements d’opposition qui se sont développés sous Macron (aussi bien sur le terrain social que politique, donc LFI inclus).

 

Dans le débat de gauche en Allemagne, il y a beaucoup d'incertitude et de flou autour du diagnostic et de la signification de la « fascisation ». Souvent mal comprise, elle est simplement assimilée à la montée de l'AfD au rang de force dominante de la droite politique ou à une « situation bonapartiste » conduisant à la suspension de l'État libéral-démocratique. Votre approche théorique et analytique est plus complexe, vous analysez la fascisation comme un processus multidimensionnel d'articulation d'éléments/tendances et la triple radicalisation du bloc de pouvoir néolibéral. Quels sont les différents éléments de la fascisation en France et comment pouvons-nous comprendre leur articulation ?

La fascisation désigne minimalement un processus qui précède et surtout prépare idéologiquement et matériellement la construction d’un Etat fasciste, c’est-à-dire un Etat de guerre ouverte contre l’ensemble des mouvements de contestation, les minorités et les classes populaires, un Etat cherchant plus profondément à anéantir toute forme de dissidence et tout espace de contre-pouvoir, un État atomisant ainsi sa population et l’encadrant idéologiquement, et un État permettant – ou plutôt promettant – de relancer l’accumulation du capital.

L’hypothèse, c’est ici qu’un Etat fasciste n’est pas le simple produit de l’arrivée au pouvoir d’un mouvement fasciste s’emparant de l’Etat capitaliste comme on prend une citadelle, puis le transformant dans un sens fasciste. Même si la construction d’un tel Etat n’est pas le destin inévitable pour tout Etat capitaliste en période de crise du capitalisme, ni un processus linéaire, elle est en ce sens un phénomène plus organique, plus étroitement lié à la situation et aux transformations du capitalisme, mais aussi à la politique des classes dominantes (donc à ses acteurs dominants que sont les partis mainstream), pas la simple conséquence d’une victoire électorale de l’extrême droite ou de leur arrivée au pouvoir dans le cadre d’une coalition.

On peut distinguer les facteurs de cette fascisation de ses vecteurs et de ses acteurs. Les facteurs fondamentaux me semblent renvoyer à la crise d’hégémonie, qui est elle-même un produit complexe de la crise du capitalisme. C’est parce que l’accumulation du capital rencontre des limites et des blocages, parce que le capitalisme stagne, que des secteurs identifiables du capital (capital fossile, finance spéculative, agro-business, industries militaires et de surveillance) vont radicaliser leur agenda politique et soutenir (directement ou indirectement) des mouvements d’extrême droite, tendant vers une fusion. C’est aussi en raison de cette stagnation que les partis dominants perdent leur crédit et que se diffuse la peur du déclassement dans de larges franges de la petite bourgeoisie (ancienne et nouvelle) mais aussi dans les strates stabilisées des classes populaires.

La crise d’hégémonie peut déboucher dans certains cas sur une crise pré-révolutionnaire mais ses conséquences sont généralement des formes plus ou moins aiguës d’instabilité gouvernementale et des explosions populaires sans lendemains, c’est-à-dire sans débouchés politiques et sans alternative sociale, sur fond de faiblesse historique de la gauche et du mouvement ouvrier. C'est de la crise d'hégémonie que procède la montée de l'extrême droite, se nourrissant des phénomènes évoqués plus haut (stagnation du capitalisme, discrédit des partis dominants, peur du déclassement...), mais aussi de certaines transformations tendancielles de l'État capitaliste et de l'idéologie dominante telle qu'elle est élaborée et diffusée par les appareils idéologiques des classes dominantes (principalement les partis et les médias).

Comme nous l'avons évoqué plus haut, c'est donc la crise d'hégémonie qui pousse au durcissement autoritaire de l'État capitaliste-néolibéral (centralisation accrue du pouvoir gouvernemental, contournement du Parlement, criminalisation des opposants et répression accrue, autonomisation de la police, etc.), mais aussi de la multiplication des campagnes de diabolisation des minorités raciales et de la gauche, parfois mêlés dans un même opprobre (« judéo-bolchévisme » autrefois, « islamo-gauchisme » aujourd'hui).

 

En Allemagne, la gauche a tendance à opposer le « néolibéralisme autoritaire », axé sur l'austérité, la militarisation et la guerre, au diagnostic de « fascisation ». Vous êtes l'un des premiers chercheurs de gauche à avoir développé une approche théorique et analytique globale pour réfléchir aux continuités et aux discontinuités entre l'État néolibéral (en s'inspirant de l'étatisme autoritaire de Poulantzas) et les projets néofascistes... Comment voyez-vous la relation entre l'étatisme autoritaire néolibéral et la fascisation ?

D'abord, pour clarifier les choses, je pense qu'il est utile de revenir à ce que disait Poulantzas de l'étatisme autoritaire néolibéral, dès la fin des années 1970. Il ne le voyait pas comme une nouvelle forme d’État d’exception ni comme devant déboucher sur un tel État, pas plus d’ailleurs que Stuart Hall ne voyait le « populisme autoritaire » de Thatcher comme une étape préparatoire au fascisme, une antichambre. Néanmoins, il y a au moins trois différences par rapport au contexte dans lequel écrivait Poulantzas, qui autorisent à voir le durcissement autoritaire en cours différemment, et à formuler à ce propos une hypothèse de fascisation, selon laquelle l’étatisme autoritaire néolibéral, dans les conditions actuelles, a de bonnes chances – si la dynamique n’est pas stoppée par les forces d’émancipation – de nous conduire vers des pouvoirs de type fascistes (ou néofascistes si on veut être plus précis). Ces éléments sont évidemment connectés l’un à l’autre.

Le premier, c'est évidemment la polycrise du capitalisme, aussi bien sous l'aspect environnemental (basculement climatique, etc.), économique (stagnation) que politique et idéologique (crise de légitimité, instabilité gouvernementale, etc.). Sous ces deux aspects, la crise est beaucoup plus profonde que dans les années 1970 malgré un mouvement ouvrier nettement moins puissant partout dans le monde. Le deuxième, c’est la présence de mouvements d’extrême droite puissants, qui se développent d’abord sur le terrain électoral et institutionnel mais aussi, de plus en plus, dans la rue et dans la société (l’exemple de l’Angleterre me semble frappant de ce point de vue, mais les Etats-Unis ou le Brésil sont d’autres cas suggestifs, sans même parler de l’Inde ou d’Israël) . La troisième, c’est la disponibilité d’une base sociale de masse – ce qui ne veut pas dire majoritaire – pour cette extrême droite, pas prête à ce stade à s’enrôler dans ces structures paramilitaires que nous associons spontanément au fascisme, mais du moins pour appuyer, plus ou moins activement, un pouvoir néofasciste et un processus de fascisation de l’État.

La direction du processus ne dépend pas seulement du projet ou de l’idéologie des forces au pouvoir, mais sans doute autant sinon davantage du niveau d’approfondissement à venir de la polycrise du capitalisme, imprévisible dans son intensité sous tous les aspects (effets en chaîne du basculement climatique, montée du militarisme et risque d’un embrasement généralisé, crise économique et financière…) , mais aussi de l'intensité des résistances populaires. Cela est clairement indiqué par la situation française. Si la répression des mouvements populaires y a été aussi brutale ces dernières années et le durcissement autoritaire si marqué, ce n'est pas en raison d'une nature singulière du macronisme – par rapport à d'autres variétés nationales de néolibéralisme – mais parce que le niveau de mobilisation a été bien plus élevé en France que partout ailleurs en Europe, depuis 2016 notamment, mais aussi en raison de la présence d’une gauche de rupture à un niveau relativement élevé (la France insoumise capable d’obtenir des scores de 20 % aux élections présidentielles de 2017 et 2022).

Tous ces ingrédients rendent la situation extrêmement inflammable et imprévisible. Prenons l’exemple du traitement des opposants. Une criminalisation des mouvements d’opposition a déjà été engagée en France par la Macronie : dissolution administrative du Collectif contre l’islamophobie en France, la principale organisation antiraciste dans le pays, mais aussi du collectif Palestine Vaincra, tentative en cours de dissolution de la Jeune Garde antifasciste, l’une des principales organisations antifascistes, et annonce de la possible dissolution de la principale organisation de solidarité avec la Palestine (Urgence Palestine). Comment imaginer qu’un pouvoir dirigé par le RN n’irait pas plus loin ? L’ancien chef de la droite traditionnelle, aujourd’hui rallié au RN (Eric Ciotti), a déjà dit qu’il faudrait dissoudre la France Insoumise (la principale organisation de gauche à l’Assemblée nationale)…

Le plus probable, c’est donc qu’une coalition de forces sous domination RN s’engagera à la fois dans un approfondissement des contre-réformes néolibérales, notamment pour asseoir son alliance avec le patronat, et dans le même temps accélérera l’offensive autoritaire pour faire face à une contestation sociale et à une gauche radicale vivaces. Les prétextes sont faciles à imaginer : révoltes dans les quartiers populaires et d’immigration, confrontations avec la police lors de manifestations de rue, meurtre commis par un exilé originaire du Sud global, etc. Il est important d’avoir par ailleurs en tête tout l’arsenal de mesures d’exception d’ores et déjà passées dans le droit commun – donc dans le répertoire ordinaire d’action de l’Etat (et notamment de la police) – au cours des dix dernières années, et qui sera immédiatement disponible pour une coalition dominée par le RN.

 

Vous soulignez le rôle du racisme anti-musulman. Quelles sont les relations entre le racisme (anti-musulman) en tant que partie structurelle du capitalisme, les formes organiques du racisme dans la conjoncture du populisme autoritaire néolibéral (Hall) et les spécificités du racisme dans une conjoncture de fascisation ? L'islamophobie joue un rôle particulier du point de vue du processus de fascisation, à la manière de l'antisémitisme de la première moitié du XXe siècle.

Il est vrai que les formes idéologiques étaient différentes : on trouvait, dans cet antisémitisme, en particulier tout l’habillage pseudo-biologique du racialisme qui s’était constitué au 19e siècle, mais aussi l’antijudaïsme d’origine chrétienne ou encore certains lieux communs prétendument anticapitalistes concernant le pouvoir ou la richesse des juifs que le dirigeant socialiste allemand Bebel avait nommé en son temps le « socialisme des imbéciles ». Mais que faisait l'antisémitisme que fait aujourd'hui l'islamophobie ? Eh bien, il radicalise la xénophobie et le racisme que l'on qualifie parfois d'ordinaires pour leur donner une forme singulière, spécifiquement catastrophiste et conspirationniste, et cette forme est propre, précisément, au racisme d'extrême droite.

Ce racisme est particulier dans le sens où il ne se contente pas de dire qu’il y aurait trop de musulmans et trop d’immigrés, que ces derniers feraient concurrence aux « vrais nationaux », qu’ils poseraient des « problèmes » (d’intégration, de vivre-ensemble, de délinquance, de chômage, de déficits publics, etc.).

Le racisme d'extrême droite repose essentiellement sur trois idées :

1-une destruction est en cours (la destruction de la nation française ou de la civilisation « occidentale »), ce qui élève d’emblée les enjeux et justifie la nécessité d’agir urgemment et brutalement ;

2-cette destruction est liée non seulement à une invasion migratoire mais plus profondément à une volonté de domination qui est le fait d’un groupe radicalement allogène (les juifs hier, les musulmans aujourd’hui) ;

Et 3-si notre nation (ou notre civilisation) souhaite renaître de ses cendres, se libérer de la tyrannie déjà là ou à venir exercée par cette minorité, si elle aspire à retrouver ses racines, son identité profonde et sa grandeur, en un mot si elle veut se régénérer, elle doit se purifier ou s’épurer en combattant ce groupe et en le détruisant d’une manière ou d’une autre (soit par l’expulsion soit par la destruction physique).

Ce type spécifique de racisme, qui met en scène et qui justifie une lutte à mort, joue un rôle central dans le processus de fascisation et ce à différents niveaux (je vais en évoquer trois).

Tout d’abord, au niveau individuel, en s’articulant à la peur du déclassement (qui elle-même est un produit de long terme des politiques néolibérales de précarisation) et en se fondant sur tout un fonds idéologique hérité du colonialisme français et du racisme que celui-ci n’a pas cessé de secréter dans son sillage, l’islamophobie va façonner des émotions, des désirs et des idées allant dans le sens non seulement d’une victimisation blanche et d’un volontarisme national-racial, ou civilisationnel, qui prétend avoir comme visée une libération, quand bien même son principal objectif est l’assujettissement de la minorité considérée à la fois comme responsable de tous les maux et cherchant à imposer sa domination.

Ensuite, au niveau de ce que les historiens et sociologues marxistes nomment la formation de classe, et spécifiquement de la formation de la classe travailleuse, on retrouve l’une des fonctions majeures du fascisme, à savoir de disloquer politiquement et idéologiquement la classe travailleuse. Celle-ci est bien sûr toujours déjà segmentée, différenciée et hiérarchisée par le fonctionnement ordinaire du capitalisme. Mais le racisme d’extrême droite vient solidifier ces segmentations, ces différenciations et ces hiérarchies, il creuse des tranchées et il érige des murs, rendant très difficile voire improbable toute forme d’action commune, toute émergence d’une politique de classe :

- d'une part en isolant, en effrayant et bien souvent en criminalisant de mille manières les franges les plus opprimées du prolétariat (en particulier lorsqu'elles passent à l'action) ;

- et d'un autre côté en conduisant les franges les plus stabilisées de ce prolétariat (ce qu'on appelle souvent la « classe ouvrière blanche ») à s'identifier aux classes dominantes et à l'État, au nom de la défense de la nation menacée dans son intégrité et même sa survie.

Enfin, justement au niveau de l’État, l’islamophobie est une formation idéologique qui va contribuer à la légitimation du recul des libertés publiques et des droits démocratiques élémentaires (mise en place de lois d’exception, de l’état d’urgence, etc.), mais aussi des attaques contre la gauche, les mouvements sociaux, les collectifs antifascistes ou les mobilisations anticoloniales. C’est au prétexte qu’elle aurait pris le parti des « islamistes » que la France insoumise est constamment diabolisée, de même que la solidarité avec la Palestine est délégitimée par le fait qu’il s’agirait d’une lutte « communautariste » et complice du « terrorisme islamiste ». L’islamophobie a ainsi une place de choix dans le répertoire de l’offensive des droites contre la gauche, et en particulier contre la gauche radicale, visant à la disqualifier et à la faire disparaître complètement du champ politique légitime.

Donc l’islamophobie est un levier fondamental permettant de justifier le durcissement autoritaire de l’Etat (les lois liberticides au nom de l’anti-terrorisme ou de la lutte contre le prétendu « entrisme islamiste »), la diabolisation de la gauche, la chasse aux migrant-es, mais aussi une manière de légitimer les interventions militaires à l’étranger, que ce soit dans le cas de la France en Afrique subsaharienne ou dans le monde arabe, et donc l’accroissement énorme des dépenses militaires.

 

À court et moyen terme, il est urgent de mettre en place des stratégies de défense offensives (!) contre les dérives autoritaires, le néolibéralisme autoritaire et la fascisation. Parlons donc de la dialectique entre l'offensive et la défensive (sens de l'antifascisme) dans la conjoncture actuelle.

L'antifascisme de gauche – en tant que « variantes » idéologiques et politiques de l'antifascisme – concerne la politique de défense, les formes historiques spécifiques de lutte et les alliances nécessaires à la survie des forces de gauche et à la « préparation du terrain ». Nicos Poulantzas, par exemple, distingue les périodes de fascisation et de défense existentielle, les périodes de démocratisation radicale (crise des régimes autoritaires et/ou des projets hégémoniques avec une forte conjoncture de lutte populaire) et les crises révolutionnaires. Mais comment organiser une défense efficace ?

Vous soulignez qu'une « alliance de tous les démocrates » libérale pour défendre le statu quo contre la droite ne peut être qu'une impasse. Elle n'offre aucune échappatoire à la dynamique néolibérale autoritaire et à la fascisation. Nous sommes d'accord. Un populisme de gauche limité à la politique électorale sera insuffisant dans la lutte contre la fascisation néolibérale. Et le néolibéralisme à un stade avancé réduit déjà la marge de manœuvre pour les réformes, même les initiatives social-démocrates les plus timides. Dans le même temps, les forces en faveur d'une approche de « front uni » basée sur les classes sont faibles. Et tant que la crise de la politique de classe organisée et transnationale n'aura pas été résolue – et que les conditions d'une rupture avec l'État néolibéral ne seront pas réunies –, la politique réformiste de gauche ne pourra bloquer la fascisation que temporairement. Mais cela pourrait être mieux que rien. À long terme, la crise de leadership des factions de la classe dirigeante pourrait offrir un terrain fertile pour des alternatives socialistes.

Mais la dialectique de la crise va encore plus loin. Si un nouveau cycle de luttes sociales contre le néolibéralisme et la fascisation émerge dans les années à venir et produit un pouvoir de classe par le bas et place des projets de gauche sérieux à l'ordre du jour national, le danger d'une contre-révolution néofasciste « préventive » augmenterait également. Mais il est presque impossible de vaincre une classe dirigeante unie.

Les camarades du projet « convergence » aux États-Unis proposent donc une stratégie antifasciste à trois niveaux : 1. Bloquer : s'organiser autour d'un large consensus antifasciste qui inclut toutes les forces qui s'opposent au fascisme et à l'autoritarisme, construire un contre-pouvoir au niveau des villes, de la société civile et des lieux de travail. 2. Construire un bloc de gauche/progressiste envisageant une alternative anti-néolibérale et un pouvoir gouvernemental. 3. Construire une gauche socialiste dans ces processus, qui ait un horizon plus lointain de rupture et de transformation radicale.

Les luttes aux États-Unis, en France, en Allemagne et au Royaume-Uni pourraient être décisives... Comment pouvons-nous développer la bonne stratégie au niveau national et transnational ? ...]

L'antifascisme est effectivement d'abord une question de défense, et il faut assumer le fait qu'après quatre décennies d'offensive bourgeoise, nous sommes sur la défensive, sans se raconter d'histoires sur le caractère révolutionnaire ou pré-révolutionnaire de la situation. La défense, cela commence par l’auto-défense physique face aux bandes fascistes mais aussi face à une police de plus en plus brutale dans le cadre d’un Etat en voie de fascisation, ce qui suppose de renforcer l’unité de notre camp, de coordonner les services d’ordre, etc. Cela se poursuit dans le fait de bloquer activement toute initiative de rue des forces d’extrême droite et, à travers cela, d’empêcher le développement d’organisations fascistes implantées dans les villes, les campagnes, les entreprises, les universités, etc. Néanmoins, il me semble que l’antifascisme est trop souvent réduit à ces dimensions, alors qu’il a un potentiel politique beaucoup plus important.

D’abord la défense c’est aussi l’auto-défense politique, donc la mobilisation la plus large et unitaire possible autour de mots d’ordre démocratiques visant à préserver les conquêtes politiques de la classe travailleuse et des minorités opprimées, et à maintenir les formes de contre-pouvoir ou ce qu’on peut appeler les infrastructures de la contestation (syndicats, collectifs de quartier, groupes anti-guerre, etc.), toutes ces formes embryonnaires de pouvoir populaire. Mais cela peut permettre de poser à une échelle large la question démocratique, en avançant des mots d’ordre plus radicaux, concernant les institutions politiques (contestation de tous leurs aspects anti-démocratiques : chambres hautes, modes de scrutin, cours constitutionnelles, etc.), mais aussi le racisme et le rôle de l’État dans l’oppression raciale, la captation capitaliste des médias et l’absence de pluralisme réel qui en découle, etc.

De même, l’antifascisme a toujours posé historiquement la question des moyens de ces batailles défensives, ce qui est signalé dans votre question à travers l’idée de « stratégies offensives de défense ». Il est certain qu’il faut éviter de rester englué sur le terrain strictement institutionnel car, si la bataille est menée sur ce seul terrain, la défaite paraît évidente. Mais à mon sens, et je crois que je suis dans l’esprit de Poulantzas en disant cela, il est impératif de ne pas opposer d’un côté les moyens électoraux-institutionnels, qui incluent des batailles judiciaires évidemment et tous les points d’appui que l’on peut trouver dans le droit et les institutions démocratiques-bourgeoises (dont on ne doit jamais oublier qu’elles enregistrent, même de manière déformée, certaines conquêtes populaires antérieures), et de l’autre les méthodes propres aux classes exploitées et opprimées, au mouvement ouvrier : grèves, occupations, manifestations de rue, blocages. C’est la combinaison de ces armes qui, seule, peut permettre d’obtenir des victoires démocratiques, de faire reculer l’ennemi fasciste et d’enrayer le processus de fascisation.

Enfin, l’antifascisme a cette vertu particulière de pousser à l’unité l’ensemble des mouvements d’émancipation et peut apparaître de ce point de vue comme un ciment en période défensive de fascisation. L’ensemble des mouvements d’émancipation, c’est-à-dire non pas simplement la gauche politique et les syndicats, mais les collectifs antiracistes, de quartiers populaires, féministes, LGBTQI+, anticoloniaux et anti-guerre, écologistes, etc. En somme tous ceux et toutes celles qui se sentent (et sont en effet) directement menacés par les avancées de l’extrême droite et la fascisation. Si on ne parvient pas à mettre en action ce « bloc subalterne », pour reprendre une expression que j'utilise dans le livre, et à le mettre en action non pas seulement sur le terrain électoral-institutionnel (ce qui a été la très grande limite du Nouveau Front populaire), mais aussi par les méthodes de lutte des opprimés, nous n'avons là encore aucune chance face à l'ennemi commun.

Le danger, c’est évidemment que cette unité se fasse dans l’urgence comme un simple coup tactique, donc sans boussole stratégique, et qu’on oublie en particulier ce fait indéniable : toute expérience de gauche qui maintient le statu quo, et a fortiori qui poursuit voire amplifie les politiques néolibérales, racistes, sécuritaires et productivistes, conduira à une nouvelle progression de l’extrême droite. Donc la recherche de l’unité ne doit pas être opposée à la nécessaire bataille politique sur la question du projet : sans maximalisme mais sans renoncement. Dans ce cadre, les forces anticapitalistes et la gauche révolutionnaire peuvent intervenir pour entraîner, mobiliser et clarifier, mais cela ne peut s’opérer que dans l’action unitaire de masse : ni sur le seul terrain électoral et parlementaire (même si celui-ci ne doit pas être laissé aux forces bourgeoises), ni en extériorité dans une posture prétendument omnisciente de donneurs de leçons.

Au regard de la situation politique, aussi bien en France qu’à l’échelle continentale et mondiale, c'est très certainement à partir de telles alliances construites d'abord défensivement que l'on peut imaginer un processus conduisant vers un gouvernement d'unité populaire, capable de mettre en œuvre les mesures les plus urgentes de rupture avec les consensus néolibéral, raciste, sécuritaire/autoritaire et productiviste (des réformes encore défensives pour l'essentiel puisqu'il s'agirait de revenir sur des régressions). Bien entendu, si la gauche se trouvait dans cette situation dans n’importe quel pays, elle serait immédiatement confrontée à une réaction bourgeoise de grande intensité : seule une mobilisation populaire extra-parlementaire d’une intensité supérieure, en défense de l’expérience gouvernementale de rupture, permettrait alors de stopper l’offensive bourgeoise tout en permettant d’envisager de passer à l’offensive, dans le sens d’une rupture avec le capitalisme.

Après tout, comme l'écrivait Trotsky, « seul se défend bien celui qui ne se borne pas à la défensive, mais qui, à la première occasion, est décidé à passer à l'offensive ».