Co-édition La Découverte / Delcourt, 2025, 212 pages, 24,50 euros.
À l’heure où le monde entier se déchire, semblant privé d’affect autant que de la moindre capacité à penser, un essai graphique nous interpelle par sa tentative de nous rendre l’un et l’autre.
Jacques Derrida, Michel Foucault, Gilles Deleuze, Jean Baudrillard, Félix Guattari. Cinq philosophes, ambassadeurs d’un terme fourre-tout choisi pour eux (ou malgré eux ?) par des universitaires américainEs. En effet, leur influence a été grandissante sur la pensée intellectuelle aux États-Unis dans les années 1970.
Ce sont donc cinq hommes blancs des années 1960, mais qui auraient eu beaucoup moins de visibilité s’ils n’avaient pu compter sur quelques femmes et autres figures postcoloniales pour faire connaître leurs concepts et les prolonger par la suite. Impensable donc de ne pas mentionner à leur tour Gayatri Spivak, Judith Butler, Eve Kosofsky Sedgwick, Edward Saïd, Édouard Glissant…
La place manque ici pour détailler ces discours, mais résumons leur point commun, à lui seul stimulant : analyse critique du pouvoir et de l’imposition des normes (sociales, raciales, sexuelles, de genre…), éloge de la singularité et de la multitude.
On en reparlera chez nous au 21e siècle, à l’occasion de polémiques initiées par les réacs de tous poils. Ainsi l’essai s’ouvre sur l’attaque du Capitole par des fanatiques de Trump en 2021, juxtaposée à la conférence où le ministre de l’Éducation Blanquer s’emportait contre le « wokisme ». Nos deux auteurs ne manquent jamais l’occasion d’ironiser sur les ennemis acharnés d’hier et d’aujourd’hui, paniqués de voir dans le déconstructivisme la destruction d’un vieux monde fait de barrières bien délimitées et obsédés par un prétendu « choc des civilisations ».
Cet album au militantisme déclaré insiste sur l’influence de la French theory dans les luttes passées et actuelles. Il rappelle judicieusement qu’en Amérique latine, en Afrique ou en Inde, bien des luttes sociales et décoloniales reconnaissent leur parenté avec les théories de Marx et de Nietzsche, mais aussi avec Derrida, Foucault ou encore Guattari, ce dernier ayant noué des liens au long cours avec le Brésil.
Conscients de la complexité de cette profusion, les deux auteurs proposent l’image d’une boîte à outils dans laquelle puiser, adaptée à une grande variété de situations, afin d’« aider à résister aux fascismes qui montent (…) — à commencer par la vague fascisante qui menace l’Europe et vient de submerger les États-Unis ».
Ce roman graphique se révèle plaisant à parcourir, avec sa clarté, sa fantaisie et son graphisme fluide et inventif. Et ce n’est pas un hasard s’il conclut par la phrase de Deleuze : « Le pouvoir nous veut tristes ». Message compris !
Benjamin Croizy