Film documentaire, 1h23, France, Allemagne, sortie le 15 avril.
Il y a des absences qui parlent aussi fort que des œuvres entières. C’est là que commence The Mad Dog of Europe : dans le vide laissé par un film qui n’aura jamais vu le jour. Un trou dans l’histoire du cinéma, mais surtout dans le courage politique d’une industrie qui, déjà, préférait regarder ailleurs pendant que le monde brûlait. Un trou que Rubika Shah tente de combler.
L’histoire serait presque drôle, si elle n’était pas aussi tragique : en 1932, un scénariste hollywoodien, Herman J. Mankiewicz (celui de Citizen Kane, rien que ça), écrit un script pour alerter sur un certain Adolf Hitler, un film qui s’appellera « Mad Dog of Europe ». Spoiler : personne ne veut le produire. Non pas que le scénario soit mauvais, mais il risquerait de froisser des intérêts économiques. Se mettre à dos les nazis ne semble pas un choix stratégique et puis les principes, finalement, ça reste une notion très ajustable. Ce documentaire ne se contente pas de raconter cette lâcheté historique, il en dissèque les mécanismes avec précision : on y découvre une industrie parfaitement consciente du danger, mais paralysée par une question essentielle : « et sinon, ça rapporte, ça, l’antifascisme ? » Réponse : moins que les marchés allemands des années 30.
Là où le documentaire met mal à l’aise, c’est quand il cesse d’être film historique et devient miroir. Au fond, les choses ont-elles vraiment changé ? Les studios ont-ils soudainement développé une conscience politique, ou bien continuent-ils à naviguer entre indignation de façade et compromissions bien réelles, tant que le box-office suit ? Shah ne force pas le trait, les parallèles contemporains s’imposent d’eux-mêmes, presque malgré nous : face à la montée des nationalismes et des autoritarismes, le silence n’est plus une erreur, c’est une stratégie. Et, comme dans les années 30, il est souvent très rentable. On aimerait croire que le cinéma est un contre-pouvoir, mais The Mad Dog of Europe rappelle qu’il est aussi, avant tout, une industrie. Et qu’entre morale et profit, le choix est rarement difficile.
Ce documentaire pose une question simple : à quel moment le refus de s’engager devient-il une complicité ? Et surtout, combien de « films qui auraient pu changer les choses » sont encore aujourd’hui enterrés dans des tiroirs, au nom de la sacro-sainte rentabilité ? Un film nécessaire, donc, pas pour rassurer, mais pour rappeler que le fascisme n’avance jamais seul : il peut toujours compter sur quelques partenaires silencieux, et très bien financés…
Cyrielle L. A.