Publié le Lundi 26 novembre 2018 à 10h36.

Vague révolutionnaire en Allemagne (1918-1923)

Les révolutions vaincues sont vite oubliées. La réduction de la révolution allemande aux quelques semaines de l’insurrection spartakiste de janvier 1919 à la suite de la révolution de novembre 1918 fait partie de la construction de cet oubli, alors qu’un processus révolutionnaire d’une ampleur considérable balaya le pays durant cinq ans, avec de multiples rebondissements. L’échec de cette puissante vague révolutionnaire est le moment de basculement des perspectives révolutionnaires du XXe siècle : il permet le surgissement de la barbarie nazie, donne la possibilité de la victoire de la dégénérescence bureaucratique stalinienne et de sa longue domination du mouvement communiste.

Dès avril 1917, sous l’impact de la Révolution russe de février, se succèdent des grèves de masse, des cortèges avec des revendications politiques, une première mutinerie dans la marine. À l’automne 1918, la radicalisation s’intensifie contre la poursuite de la guerre, la paix sociale imposée et le régime impérial. La bourgeoisie, qui cherche une solution institutionnelle à la crise révolutionnaire montante, crée le 4 octobre un gouvernement de coalition qui intègre le SPD1 pour négocier l’armistice.

La soif de paix des masses fatiguées par la guerre va prendre le dessus et tout bousculer.

Le 30 octobre, à la veille de l’armistice, le commandement de la flotte de la Baltique veut soulager le front par une attaque. Les équipages refusent d’obéir, à Kiel les marins prennent possession des navires, font cause commune avec les ouvriers, la grève générale éclate, un conseil d’ouvriers et de marins désigné par 20 000 hommes est constitué, le drapeau rouge hissé : c’est la révolution ! Une révolution qui s’étend comme une traînée de poudre, avec élection de conseils d’ouvriers et de soldats partout. L’appareil d’État et l’armée s’effondrent. 

À Berlin, le 9 novembre, dans une ville aux mains des soldats et ouvriers révolutionnaires, deux proclamations sont faites, l’une au Reichstag, celle de la « République allemande » par le SPD Scheideman, l’autre au palais impérial, celle de la « République socialiste d’Allemagne » par le spartakiste Karl Liebknecht. Mais malgré l’illusion de la victoire, le pouvoir reste à prendre. La bourgeoisie ne fait pas front, fait le dos rond, se retire au profit du SPD qui chevauche la radicalisation pour aller vers l’ordre, la paix.

L’empereur abdique, le SPD Ebert est nommé Chancelier. Alors que se constitue un gouvernement intégrant trois ministres de l’USPD pour préparer l’élection rapide d’une assemblée constituante, les divers courants révolutionnaires réunissent un « Conseil des ouvriers et des soldats » représentatif des casernes et des usines, avec l’objectif de désigner un gouvernement révolutionnaire. Qui va détenir le pouvoir, le gouvernement Ebert et l’assemblée constituante qui va être élue en janvier ou les conseils ?

Si l’appareil d’État, sous les coups de boutoir de la révolution est partiellement détruit,  désorganisé, parfois impuissant, il continue à exister. Les fonctionnaires sont à leur poste, les capitalistes disposent librement de leurs biens, même s’ils ont signé une convention avec les syndicats qui prévoit la reconnaissance du droit de grève, la journée de 8 heures sans perte de salaire. En outre, comme le gouvernement n’a pas confiance dans les troupes, il constitue grâce aux dons bourgeois les Corps francs, des troupes semi-fascistes issues de l’armée2.

 

Les conseils d’ouvriers et de soldats 

Les conseils se constituent dans une grande improvisation. Très souvent ils se dotent de leur propre force armée, abolissent les institutions existantes, et parfois prennent en charge certaines tâches gouvernementales : interdiction de tout licenciement et journée de 8 heures à Hanau, augmentation de 80 % des salaires à Mülheim, etc. C’est un pouvoir de fait. Le SPD, estimant qu’ils ne représentent qu’une partie de la population veut les utiliser pour donner le pouvoir à l’assemblée constituante. Il va gagner cette bataille politique, il est majoritaire dans le premier congrès des conseils d’ouvriers et de soldats allemands qui se tient du 16 au 20 décembre. Ses arguments ? On a gagné, on a le pouvoir, on a obtenu le renversement de la monarchie, les droits démocratiques, les élections au parlement, les droits dans les entreprises. Nous sommes pour la socialisation de l’économie, mais pas par moyens violents : contentons-nous de cela pour le moment. Le congrès se prononce donc pour l’élection de l’assemblée constituante au suffrage universel.  

Le KPD (Parti communiste), qui se constitue à partir de la Ligue spartakiste, a de fortes tendances ultra gauche, contre la participation aux élections et pour liquider les syndicats. Ce gauchisme empêche une jonction avec une grande partie de l’avant-garde ouvrière : la quasi totalité des ouvriers des principales régions industrielles restent fidèles à l’USPD (Parti social-démocrate indépendant), qui passe de 120 000 à 200 000 militantEs dans cette période.

 

Combats de janvier 1919 à Berlin

Il y a une radicalisation à gauche chez les ouvriers révolutionnaires qui ne comprennent pas que ce vote du congrès des conseils retire la possibilité de prendre le pouvoir dans des délais rapprochés. Ils voient dans la lutte armée un raccourci simplificateur, et vont entraîner le KPD dans un affrontement sans rapport de forces. Des centaines de milliers de manifestants armés envahissent Berlin contre le limogeage du préfet de police Eichhorn  (vieux militant de l’USPD estimé). Les organisateurs, surpris par l’ampleur de la mobilisation, décident de renverser le gouvernement et de constituer un comité révolutionnaire, cela 15 jours avant la date des élections décidées par le congrès des conseils,.

Le SPD Noske engage avec les Corps francs une offensive meurtrière. Ils assassinent Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht le 15 janvier, ainsi que des centaines de militants. Le 19 janvier se sont tenues les élections, avec 83 % de participation électorale : 30 millions votantEs, dont les femmes, et le SPD reste majoritaire avec 38 % des votes. Le mot d’ordre d’abstention du KPD est un échec.

Suivront des expéditions punitives dans toute l’Allemagne contre les conseils. Les grèves générales locales, la république des conseils de Bavière, installée en 1919, sont écrasés les uns après les autres : il y aura des milliers de morts.

 

Le putsch de Kapp en mars 1920

Une épreuve de force entre la réaction et la république était inévitable. Les secteurs réactionnaires s’insurgent contre les conditions de l’armistice, qui remettent en cause le pouvoir de l’armée. En mars 1920, ils occupent le quartier gouvernemental, hissent le drapeau impérial, instaurent l’état de siège et proclament Kapp Chancelier. Gouvernement et députés quittent la capitale.

C’est alors que Liegen, dirigeant syndical SPD, réformiste prudent, qui incarne des décennies de collaboration de classe, lance une grève générale contre le putsch. Elle est massive, en deux jours Berlin est totalement paralysée, des affrontements se multiplient entre les ouvriers et la police, l’armée ou les Corps francs, à Berlin, Chemnitz, Leipzig… Dans la Ruhr, un comité militaire organise en quelques heures 2000 mineurs armés qui deviendront en quelques jours une armée rouge de près de 50 000 hommes, des conseils ouvriers réapparaissent. En quatre jours le régime de Kapp s’effondre sous la pression ouvrière. Dans la plupart des endroits, se sont battus ensemble contre l’ennemi de classe, les ouvriers sur des mots d’ordre contraires à leurs directions. Car la première réaction du KPD3, surpris, n’est pas d’appeler et de s’engager dans la grève générale. Heureusement la plupart des militantEs sont dans le mouvement sur le terrain, à l’exception des gauchistes qui refusent toute action commune avec les « sociaux-traitres ».

La question de la politique du SPD est posée, à tel point que Liegen propose un gouvernement ouvrier. Surpris par cette situation les révolutionnaires sont incapables de donner à cette victoire une traduction politique, au minimum l’élimination des groupes fascistes qui ont soutenu le coup d’État, sans même parler de traduction en matière de gouvernement.

L’action de mars 1921

En Russie, c’est l’écrasement de l’insurrection de Cronstadt, l’interdiction des fractions dans le parti et l’instauration de la NEP. Dans la IIIe internationale se fait jour l’idée que pour sauver la révolution russe il faut « forcer le développement de la révolution » en réveillant une classe ouvrière provisoirement assoupie.

Sous l’impulsion du représentant de l’internationale, Bela Kun, le KPD appelle seul à la grève générale et à prendre les armes. C’est l’échec : 300 000 ouvriers au plus seront en grève, les tentatives d’arrêter de force les usines donnent lieu à des bagarres entre ouvriers. Le mouvement est encore une fois écrasé région par région, avec parfois une forte résistance : plusieurs jours de bataille sont nécessaires pour venir à bout des mineurs et des ouvriers des forges de la Leuna. Le parti retire son mot d’ordre, c’est un désastre, des dizaines de milliers de grévistes sont licenciés, en quelques semaines, le parti perd 150 000 à 200 000 militantEs écœurés.

 

Une structuration unitaire, de nouvelles perspectives

Pour vider les conseils révolutionnaires, le gouvernement a créé des conseils élus, compétents en matière d’administration et de politique générale de l’entreprise, de conditions de travail, d’embauche et de licenciements. Au début, il sont des doublures des bureaucraties syndicales. Puis les révolutionnaires arrivent à ce que les éluEs soient obligatoirement des salariéEs de l’entreprise. La montée du mouvement de masse va provoquer un dépassement de cette structure : à la fin de 1922, le KPD dispose d’un réseau solidement implanté dans plusieurs milliers de conseils d’usines, convoque un congrès national des conseils d’usine dans lequel il est très majoritaire4. Parallèlement, il construit des comités de contrôle des prix qui organisent la lutte contre la vie chère, parfois en lien avec les conseils d’usine, et des comités de chômeurEs. 

La situation politique est toujours explosive. En juin 1922 le ministre des Affaires étrangères Rathenau est assassiné par des réactionnaires hostiles à l’application du traité de Versailles. Face à la crainte d’un nouveau putsch, un appel unitaire KPD, SPD, USPD et syndicats provoque des manifestations énormes qui rassemblent des millions de personnes. 

 

L’insurrection de 1923

En janvier 1923, les troupes françaises occupent la Ruhr pour contrôler la production charbonnière. C’est l’union sacrée de tous les partis bourgeois et du SPD, avec une campagne nationaliste. L’occupation précipite le chômage et l’inflation. C’est l’année terrible, au 1er décembre près d’un quart des syndiquéEs sont au chômage, la moitié travaillent à temps partiel. La chute de la monnaie est vertigineuse. En janvier 1923 un mark-or = 2500 marks papier, en novembre 600 milliards et plus : les salaires deviennent inférieurs à ce qu’ils étaient avant guerre.

La crise ouverte par l’occupation de la Rhur est la plus profonde qu’ait jamais connu un pays capitaliste avancé, l’ébranlement le plus profond d’après guerre en Allemagne. La société est minée jusque dans ses fondements : presque toutes les couches sociales perdent foi dans l’ordre existant. C’est une situation prérévolutionnaire sans précédent.

Le SPD s’affaiblit rapidement, même s’il a encore derrière lui une partie importante de la classe ouvrière. Le KPD gonfle, des dizaines de milliers de militantEs y affluent. En même temps se développe un mouvement de masse fasciste, à partir des bagarreurs plébéiens des Corps francs, antisémites et xénophobes. Hitler et les nazis apparaissent, et en septembre1923 ils réunissent 70 000 personnes à Nuremberg, et ont 50 000 membres et SA armés jusqu’aux dents.

La première moitié de l’année 1923 est marquée par des grèves très violentes, des manifestations de chômeurEs qui prennent d’assaut les vivres. À partir de juin, la température monte, et les conseils ouvriers réapparaissent. Éclatent des grèves de masse, de mineurs et métallos en Saxe, en Haute-Silésie, à Berlin, puis dans le bâtiment, l’industrie du bois.

Le 29 juillet 1923, le KPD organise une grande journée antifasciste, ayant gagné au projet de nombreux militants non KPD, parfois même des SPD. Face aux interdictions de manifester, la direction du KPD hésite, craint la provocation, veut éluder l’épreuve de force sans capituler, décide d’organiser des manifestations là où elles sont autorisées en les protégeant avec les centuries prolétariennes en armes, et de les remplacer par des meetings là ou elles sont interdites. Mais l’impatience ouvrière est accrue par déception de ce recul. Le 11 août, 2000 déléguéEs représentatifs de 20 000 conseils décident à l’unanimité de déclencher une grève générale de trois jours pour mettre en place un gouvernement ouvrier pour satisfaire les revendications. Elle s’étend rapidement, mais encore une fois les affrontements, qui font des dizaines de morts, ne vont pas jusqu’au renversement du gouvernement.

 

Préparation de l’insurrection

La direction de l’Internationale, persuadée que le destin de la révolution mondiale se joue en Allemagne, prépare avec le KPD l’« octobre allemand ». Domine une conception technicienne de l’insurrection : des dizaines de milliers de militantEs quittent l’usine et passent à la clandestinité.

Mais s’effondrent toutes les bases pour réussir l’insurrection. Les secteurs décisifs du prolétariat allemand, qui ne sont pas véritablement gagnés à la perspective révolutionnaire, ne sont plus en contact avec les militantEs qui ont quitté les usines. La bourgeoisie qui dispose d’un appareil d’État efficace est plus rapide. Le gouvernement décrète l’état de siège dans l’ensemble du Reich, envahit la Saxe contre les trois ministres et conseillers du KPD qui refusent de dissoudre les centuries prolétariennes.

Le KPD hésite encore une fois, il décide de poser la question de la grève générale devant la conférence des conseillers d’entreprise de Chemnitz … qui cède au chantage du SPD. L’internationale et le KPD n’osent pas entreprendre une action isolée et, à l’unanimité, décident de battre en retraite avant même d’avoir combattu. On remet la question à une sous-commission : c’est un enterrement de première classe. Le 23 novembre, le KPD est interdit et entre dans la clandestinité comme un vaincu. Au début, il ne prend pas son échec au sérieux, croit que la vague révolutionnaire va continuer de déferler. Ce n’est qu’au cours des mois suivants, pendant hiver 1923-1924 qu’on se rend compte de la défaite. 

Ce fiasco est le tournant décisif du siècle. Dans ce pays capitaliste où la classe dominante était forte, dans lequel le prolétariat a été fortement structuré par les organisation réformistes, le processus révolutionnaire a été long et tortueux, mais il ne pouvait être indéfini. Si les moments de basculement possibles ne sont pas mis à profit, l’ordre des choses se rétablit, avec une dynamique contre-révolutionnaire d’ampleur.

 

Patrick Le Moal

 

  • 1. Le SPD était jusqu’à la guerre le parti de la classe ouvrière, qui organisait la totalité de la vie des ouvriers, en regroupant tous les socialistes, des révolutionnaires aux pires réformistes : un million de membres, 34 % aux élections. Il scissionne suite au soutien, par sa majorité, à la guerre, et perd l’USPD (Parti social-démocrate indépendant), dans laquelle militent un groupe de révolutionnaires autour de Rosa Luxembourg, la Ligue spartakiste.
  • 2. À Berlin, de 13 000 à 15 000 hommes, plus armés et puissants que la Garde rouge.
  • 3. Entretemps le KPD s’est séparé de ses éléments les plus gauchistes et va être rejoint quelques mois après par 200 000 à 300 000 militantEs de l’USPD.
  • 4. Pierre Broué, Révolution en Allemagne, Éditions de Minuit, 1971, p. 582.