Publié le Jeudi 18 juin 2026 à 17h56.

Françafrique : « Nous sommes bel et bien face à la persistance d’une rente coloniale »

Entretien avec Pauline Tétillon, militante de l’association Survie dont elle est membre du conseil d’administration, à propos du rapport sorti en début d’année : « Que reste-t-il des intérêts économiques de la France en Afrique ? » La rédaction du rapport a été confiée à Olivier Blamangin, Pauline Tétillon a participé à l’ensemble du processus.

La participation d’Emmanuel Macron au sommet Africa Forward, au Kenya les 11 et 12 mai, est-elle le signe d’une nouvelle orientation de la politique française ?

Cela s’inscrit dans la longue tradition des sommets Afrique-France. Sa particularité est d’être le premier à se tenir dans un pays qui n’est ni une ancienne colonie française ni francophone. Un choix symbolique donc, mais qui ne marque pas une rupture avec la diplomatie économique française. Dans un contexte de concurrence entre grandes puissances et alors que la France est fragilisée dans certains de ses bastions, elle cherche à développer ses implantations au-delà de son ancien « pré carré » colonial. Cette orientation était déjà à l’œuvre sous Nicolas Sarkozy, notamment en direction de l’Angola et de pays d’Afrique de l’Est et australe.

L’implantation des entreprises françaises demeure largement concentrée dans son ancien pré carré colonial

Notre rapport montre que cette stratégie de diversification n’a, jusqu’à présent, pas beaucoup porté ses fruits. À l’exception du secteur pétrolier et gazier, l’implantation des entreprises françaises demeure largement concentrée dans son ancien pré carré. On observe certes un afflux d’entreprises en Ouganda dans le sillage de Total, mais il faudra en mesurer les effets sur la durée. Pour l’instant, il existe un décalage entre le discours politique de l’expansion et les résultats observés.

Assiste-t-on à la fin de la Françafrique ?

Le rapport met en évidence que les échanges directs entre la France et ses anciennes colonies ont effectivement fortement diminué depuis les indépendances. Mais nous partions de si haut ! Les relations coloniales reposaient sur des flux commerciaux exclusifs et totalement ­disproportionnés.

Les pays africains restent cantonnés à un rôle de fournisseurs de matières premières

Cette baisse s’explique aussi par la mondialisation des chaînes de production. Une entreprise française peut aujourd’hui utiliser du coton burkinabé sans que cela apparaisse dans les statistiques bilatérales si celui-ci est transformé dans un pays tiers. La désindustrialisation française renforce également cette tendance, car nous n’importons plus directement certaines matières premières. Ce qui ne change pas, c’est que les pays africains restent cantonnés à un rôle de fournisseurs de matières premières.

Quelle est la spécificité de la présence française en Afrique aujourd’hui ?

Elle se distingue par l’importance de ses filiales implantées localement. Alors que des pays comme l’Allemagne ou les Pays-Bas peuvent afficher des échanges plus élevés avec certains États africains, la France se singularise par la densité de son réseau d’entreprises sur place.

Actives notamment dans les services, ces filiales sont très visibles dans la vie quotidienne des populations. Leur omniprésence freine le développement d’économies souveraines locales et contribue au rejet populaire dont elles font souvent l’objet.

L’omniprésence des filiales françaises freine le développement d’économies souveraines locales

Une part importante des profits générés remonte ensuite vers les maisons-mères françaises. Ces activités profitent ainsi davantage aux groupes français qu’aux économies des pays où elles sont implantées.

Et si l’on prend en compte non seulement les filiales directes, mais aussi les entreprises de droit local détenues par des ressortissants français, le poids économique de la France est gigantesque.

Nous sommes bel et bien face à la persistance d’une rente coloniale. Le solde de la balance commerciale reste positif pour la France. C’est précisément ce que l’on qualifie de néocolonialisme ou de Françafrique : des structures héritées du passé qui continuent d’avoir des effets majeurs aujourd’hui.

Quels sont nos leviers d’action ?

À Survie, nous travaillons notamment sur le cas de Total et menons une action en justice fondée sur la loi sur le devoir de vigilance. Cet outil permet, en théorie, de contrôler les activités des grandes entreprises françaises et de les mettre face à leurs responsabilités en matière de droits humains et d’environnement. C’est un levier utile, mais il reste limité puisqu’il ne s’applique qu’aux très grandes entreprises. Une large part des acteurs économiques français présents à l’étranger échappe ainsi à tout véritable contrôle ou même à toute visibilité.

Parmi les axes de renforcement du combat contre la Françafrique, une piste est de mieux utiliser et renforcer le devoir de vigilance. Outre notre action contre Total en Ouganda, ActionAide et Transparency International ont lancé une action similaire contre la Compagnie Fruitière au Cameroun.

Une large part des acteurs économiques français présents à l’étranger échappe à tout véritable contrôle

Le second axe est celui de la mobilisation et du plaidoyer pour s’opposer aux instruments de la diplomatie économique française. Notre rôle, en tant que citoyens français, est de décrypter ces mécanismes et de construire un rapport de forces en France afin de réduire la pression sur les pays africains et donc d’empêcher l’État français de soutenir à tout-va ses entreprises.

Le principal enseignement de notre rapport est qu’il existe une profonde asymétrie des rapports de forces économiques et politiques entre la France et les pays d’Afrique. Notre objectif est donc d’affaiblir l’impérialisme français. Ce n’est pas à nous de dicter leur conduite aux mouvements sociaux africains, qui sont pleinement responsables et souverains. Notre tâche est de contrer notre propre ­impérialisme à notre niveau.

Notre objectif est d’affaiblir l’impérialisme français ; ce n’est pas à nous de dicter leur conduite aux mouvements sociaux africains

L’aide publique au développement est utilisée pour servir de relais aux intérêts économiques français. Le TER de Dakar en est un exemple : sous couvert d’un projet de développement — qui bénéficie d’ailleurs principalement aux classes aisées locales —, il a permis à des entreprises françaises de remporter l’essentiel des contrats de construction.

Notre travail consiste à mettre en lumière ces mécanismes et à construire des liens avec les mouvements sociaux locaux, notamment les organisations syndicales, afin de soutenir leurs luttes et leurs revendications. Les syndicats nous sollicitent souvent, essentiellement pour que nous rendions leurs luttes visibles.

Que t’inspire le thème de la « France puissance » dans le débat public ?

Le discours sur la « France puissance » est incompatible avec une véritable politique de décolonisation. Dès lors que l’on raisonne en termes de puissance — qu’elle soit économique, militaire ou culturelle (à travers l’imposition de la langue ou de prétendues valeurs) —, on s’inscrit dans une logique de domination.

Il faut combattre l’extrême droite et la droite, mais il faut aussi bousculer la gauche

Lors des dernières élections législatives, nous avions publié un texte dont le mot d’ordre était de lutter contre l’extrême droite tout en « décolonisant la gauche ». Ce sera notre ligne conductrice pour l’année à venir. Il faut combattre l’extrême droite et la droite, dont les projets sont structurellement racistes et colonialistes, mais il faut aussi bousculer la gauche. Cette idée de la « France puissance » reste profondément ancrée dans la majorité des partis de gauche. L’imaginaire colonial irrigue encore toute la société française, y compris les mouvements progressistes. Décoloniser implique aussi de lutter en interne contre le racisme systémique en France, qui est le produit direct de ­l’histoire coloniale et de ­l’esclavage.

Le discours sur la « France puissance » est incompatible avec une véritable politique de décolonisation

Survie est une vieille association issue de la solidarité internationale et de la critique de l’aide au développement qui s’est radicalisée au fil du temps. Il y a un fort renouvellement  qui amène des débats autour des questions de racisme et de domination. Nous avions initié depuis 2019 un virage stratégique : nous rapprocher des mouvements antiracistes et des mouvements écologistes en France pour porter une vision de l’écologie décoloniale. Ce processus continue aujourd’hui avec l’arrivée de nouvelles générations qui apportent d’autres parcours et d’autres visions, ce qui fait la richesse de notre structure.

Propos recueillis par la rédaction