Publié le Samedi 4 février 2012 à 12h35.

Tunisie, un an après le début du printemps

Pendant des années, la Tunisie a été présentée par le FMI et la Banque mondiale comme le modèle économique à suivre. La droite occidentale et leurs comparses sociaux-libéraux1 fermaient les yeux sur les emprisonnements et les tortures d’un régime présenté comme un « rempart contre l’islamisme ». Les mobilisations populaires ont finalement contraint Ben Ali à s’échapper vers la très intégriste Arabie saoudite.

Tout a commencé, le 17 décembre 2010 à Sidi-Bouzid, par le geste désespéré de Mohamed Bouazizi qui résume les souffrances de tout un peuple : celle des jeunes ne trouvant, au mieux, que des petits boulots malgré la scolarisation massive, celle de l’arbitraire policier, celle du chômage et de la misère frappant particulièrement les régions de l’intérieur, celle résultant de la ruine de l’agriculture vivrière liée aux accords de libre-échange, etc. Contrairement à ce qui s’était passé en 2008, lors de la lutte du bassin minier de Redeyef-Gafsa, les mobilisations qui secouent Sidi-Bouzid se propagent rapidement à l’ensemble du pays. Elles culminent avec la grève générale à Tunis, le 14 janvier. L’armée décide alors de lâcher Ben Ali.

Le printemps tunisien

D’un seul coup, des millions de personnes osent enfin parler de politique, dévastant ou s’emparant de bâtiments symbolisant la dictature, ainsi que de biens appartenant à la mafia antérieurement au pouvoir. Divers comités locaux voient le jour. Les uns contre les bandes armées que Ben Ali avait laissées derrière lui, les autres pour gérer les affaires locales courantes après le renversement des autorités municipales. Au niveau national, un Conseil national pour la sauvegarde de la révolution est mis en place, le 11 février, par l’ensemble des forces ayant exigé le départ de Ben Ali. Il coordonne plus ou moins les structures régionales correspondantes.

Cet embryon de pouvoir populaire fait face à des gouvenements benalistes sans Ben Ali que les mobilisations finissent par contraindre à démissionner.

Un début d’enlisement

À partir du 27 février, tout devient plus compliqué : les mobilisations fléchissent et le nouveau Premier ministre parvient habilement à manœuvrer. D’un côté, il céde à certaines exigences populaires ; de l’autre, il réprime certaines mobilisations.

Simultanément, il met en place le cadre institutionnel de la Haute Instance face auquel les forces ayant participé à la révolution se divisent. Chacune jette alors, le plus souvent, ses maigres forces dans une campagne électorale sous ses propres couleurs au détriment du développement des luttes et de l’auto-organisation de la population.

Une partie de cette dernière a du mal à se reconnaître dans les organisations se réclamant de la gauche qui se préoccupent souvent insuffisamment de leurs difficultés quotidiennes. Le fait que la campagne électorale se focalise, non pas sur les revendications économiques et sociales, mais sur la lutte contre l’obscurantisme religieux contribue à placer Ennahdha au centre du débat politique.

L’automne électoral

Déboussolée, la moitié de la population ne va pas voter le 23 octobre. Arrivés en tête, Ennahdha et le CPR de Marzouki, ont en commun d’avoir été persécutés par le pouvoir et de ne pas avoir siégé dans les gouvernements ayant suivi la chute de Ben Ali. Ils tiennent, par ailleurs, un discours compréhensible par la majorité de la population, comme par exemple la référence à l’islam, pour Ennahdha, ou l’intransigeance envers la corruption, pour le CPR.

Vers un retour du printemps ?

L’attelage au pouvoir semble plus que brinquebalant : le président Marzouki a, par exemple, fait de la dette son cheval de bataille, ce qui n’est pas le cas d’Ennahdha. Même appliquées par un Premier ministre islamiste, les recettes néolibérales ne peuvent que se traduire par le chômage, la misère et la croissance des inégalités.

Des millions de Tunisiens ont participé pour la première fois à des luttes et ont parlé de politique. Il n’y a pas de raison qu’ils acceptent aujourd’hui ce contre quoi ils ont été prêts à risquer leur vie. Les mobilisations reprennent aujourd’hui de plus belle sur deux axes principaux. Le premier est le refus de la poursuite de la politique économique et sociale antérieure. Le second, la riposte aux menaces qui pèsent sur les droits des femmes, les libertés académiques et la liberté de création artistique. Le processus révolutionnaire ouvert fin décembre 2010 est donc loin d’être clos.

Alain Baron. Cet article s’est inspiré d’un texte d’Alain Baron paru en décembre 2011 sur www.europe-solidaire.org

1. Le parti de Ben Ali est resté la section de l’Internationale socialiste jusqu’au 17 janvier 2011.