Jean est parti tôt ce samedi, je l’ai vu la veille à l’hôpital, avec le reste de cette si belle énergie que je lui ai connue depuis le début de notre long parcours de camaraderie militante juste après 68, lorsqu’il a rejoint la Ligue et qui, presque tout de suite, est devenu une profonde amitié, avec une très grande complicité.
La tornade bienfaitrice de ce joli mois de mai 68 a transformé le brillant prof de maths, un peu sage, à la faculté de Jussieu, en un indigné permanent, grâce à cet alignement des planètes, révoltes culturelles, révoltes sociales et mobilisations internationales, qui l’ont presque naturellement amené à rejoindre la Ligue après la dissolution de la JCR par Marcellin, pour s’embarquer avec elle dans une grande aventure qui, aux côtés des combattants vietnamiens, dans la continuité de l’appel de la Tricontinentale, nous faisait rêver de convergence de toutes les luttes et de révolution permanente.
Nous avons tous et toutes été emportéEs dans ce compagnonnage qui a bouleversé nos choix de vie : militantisme permanent, engagements politiques, syndicaux, engagements internationalistes et antifascistes, qui ont fait quasiment tout notre quotidien et surtout, bousculé, pour ne pas dire plus, nos engagements plus personnels.
Jean avait beaucoup d’autres passions : les maths, la cuisine, les restos, ou encore le travail du bois. Il aimait les soirées conviviales, la bonne bouffe et le bon vin. C’était un homme drôle et généreux.
Ce fut aussi un homme amoureux, un père, un grand-père et un arrière-grand-père. Je pense à Danielle, sa première femme, à Catherine et Claire, leurs filles, à leurs enfants. Je pense à Olivier, son fils, et à sa mère Anne, compagne de Jean. Je pense aussi à Françoise, qu’il a tant aimée et qui nous a quittés il y a si peu de temps. Je pense à Monique, bien sûr, depuis tant d’années à ses côtés, compagne de lutte et de son quotidien militant.
Jean fut acteur important de la vie de la Ligue. Il participa longtemps à sa direction et fut membre de nombreuses commissions. Il a eu une place importante dans les nombreux débats de tendance qui ont traversé la Ligue, aux côtés d’Olive, Hélène, François, Samy et tant d’autres.
Il était partie prenante de toutes les actions de solidarité avec le combat des peuples indochinois : manifs, puis occupation et transformation de la place du Tertre en territoire libéré, solidarité avec les travailleurs polonais, manifs et affrontements avec la police pour dénoncer la répression sanglante contre les étudiants mexicains, manifs pour Lip, ou encore celle du centenaire de la Commune avec Higelin.
Et surtout, engagement aux côtés des Sandinistes pendant six mois sur place, pour participer, avec tous les camarades partis dans les brigades de solidarité, à une action concrète pour aider un début de processus révolutionnaire sur le terrain.
Son engagement antifasciste, antiraciste, pour les sans-papiers, pour la Palestine et pour l’Ukraine.
Depuis 68, Jean a eu un engagement syndical très important dans le SNESup et dans la FEN au début, puis, suite aux manœuvres de la direction jusqu’à la scission, dans la création de la FSU, pour défendre un syndicalisme de lutte, où les orientations sont le résultat des confrontations et d’une synthèse entre les diverses orientations proposées dans la FSU.
Il fut aussi l’un des principaux animateurs de l’École Émancipée, tendance syndicaliste révolutionnaire, qui, après le départ de la FEN suite à la scission, va prendre une place et une influence importantes dans la FSU. Pour la première fois, le syndicalisme enseignant va faire le choix de la grève reconductible, et l’ÉÉ a été la composante qui a permis cette évolution.
Jean était un enthousiaste des expériences de mouvements larges, prêt à faire des pas de côté pour tenter de réussir à créer ce mouvement, nous permettant de peser plus et mieux sur les événements sociaux, avec pas toujours les résultats espérés.
Déception certainement, renoncement jamais !
Puis ce fut le temps des éloignements plus importants, sur des choix qui ont rendu incompatible, pour certainEs, de rester ensemble dans une même organisation, GA, Ensemble, GES et L'APRÈS. Nous étions toujours côte à côte dans les combats essentiels, encore plus depuis que la peste brune et ses affidés, que nous voulions « écraser dans l’œuf », menacent sur tous les continents.
Nous pensions « plus jamais ça », et nous voilà rendus à devoir nous préparer à une bataille autrement plus difficile : stopper leurs avancées. Jean en aurait été un acteur essentiel, évidemment.
Mon camarade, mon ami, mon copain, on te garde dans nos cœurs et on t’emmène pour nos combats de demain.
No pasarán !
Alain Cyroulnik