La proposition de loi Yadan sur les formes renouvelées de l’antisémitisme a été retirée. Ne boudons pas notre plaisir, mais surtout ne nous endormons pas sur ce succès. Cette séquence illustre une manœuvre politique inquiétante de redéfinition du dit « arc républicain ».
Les débats à l’Assemblée nationale sur la proposition de loi 775 présentée par Caroline Yadan, députée des Français résidant à l’étranger (incluant Israël), et signée par une cinquantaine de député·es de droite, du centre et du PS, n’ont pas eu lieu enséance plénière à l’Assemblée. Adoptée difficilement en commission des lois, réécrite après les remarques du Conseil d’État, elle a vu la plupart des député·es du PS retirer leurs signatures. Même le MoDem demandait le renvoi.
Il faut dire que cette loi a provoqué, comme la loi Duplomb, une mobilisation citoyenne remarquable et inattendue. La pétition contre la loi a été signée par plus de 700 000 citoyen·nes. Les associations de soutien à la résistance palestinienne, mais aussi diverses organisations de défense des droits humains, ont interpellé l’ensemble des député·es. Certes, la commission des lois a refusé qu’un débat ait lieu en séance plénière sur cette pétition. Une nouvelle fois, la majorité nous a rappelé les limites du droit de pétition : les élu·es peuvent directement mettre à la poubelle la pétition, même quand elle a rempli les conditions, déjà drastiques, pour être validée. Le prétexte était que, la proposition de loi devant être débattue, la discussion de la pétition devenait inutile. Pour qu’elle ne soit pas ensuite débattue !
Le 16 avril, Caroline Yadan a donc annoncé qu’elle renonçait au débat, compte tenu de l’engagement du gouvernement de présenter un projet de loi avant l’été. On ne sait pas à l’heure où j’écris ce qui sortira d’une tentative d’écriture « transpartisane » promise par Lecornu. Toutefois, cette chorégraphie parlementaire ne doit pas nous faire oublier l’essentiel : La loi, à la fois liberticide et dans la continuité de textes non abrogés, s’inscrit dans une manœuvre plus large visant à tracer un « arc républicain » allant du RN au PS.
Une proposition de loi libérticide
La proposition de loi était liberticide dès son article premier : « Le fait de provoquer directement, même implicitement, à des actes de terrorisme ou de faire publiquement l’apologie de ces actes ou de leurs auteurs, y compris en cas d’apologie, en minorant ou banalisant les actes de façon outrancière, sera puni de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 € d’amende. » Les juristes s’arrachaient les cheveux : provocation implicite ! Dans son entretien avec l’Humanité, le juge Trégidic, un ancien du parquet antiterroriste, l’a montré : il s’agirait d’une nouvelle loi créant une insécurité juridique générale par le flou des concepts utilisés, telle que la provocation « implicite » à la haine ! Pour la nécessaire lutte contre l’antisémitisme comme pour toutes les autres formes de racisme, il n’y a en réalité pas besoin de nouvelles lois, il y en a même déjà certaines en surplus.
La loi reprenait l’idée d’un peuple Juif. Qu’est-ce à dire ? Est-on obligé désormais de considérer que les Juifs constituent un peuple ?
On sait que les États-nations tiennent le discours selon lequel ils incarnent la volonté d’un peuple se donnant un destin national, alors que, souvent, c’est l’État qui décide que ses habitants reconnus nationaux sont « un » peuple.
La proposition prétendait faire un délit de la remise en cause de la légitimité d’un État reconnu par la France. On a pu ironiser sur le fait que Caroline Yadan contestait la reconnaissance de l’État de Palestine par la France. Allait-elle être poursuivie si la loi était adoptée ? L’affaire est plus sérieuse : a-t-on oui ou non le droit d’avoir des avis divergents, par exemple, sur le rattachement de Taiwan à la république de Chine ?
La proposition de loi est ainsi liberticide dans sa condamnation de l’antisionisme. Rappelons le plus simplement possible que l’antisionisme n’est pas l’antisémitisme, même si parfois les antisémites se cachent derrière ce terme. Le sionisme politique structuré par Theodor Herzl à la fin du 19e siècle se donnait pour objectif de faire des communautés juives d’Europe un peuple au sens politique du terme, avec un projet national doté d’une souveraineté sur un territoire, la Palestine historique, dans une logique coloniale assumée.
L’antisionisme se comprend à l’inverse comme la contestation au sein des mondes juifs de ces idéologies ethno-nationalistes, dans une diversité d’approches qui peuvent être religieuses ou non1. Après la proclamation unilatérale de l’État d’Israël par les sionistes, l’antisionisme reste fidèle à des valeurs universalistes et ne demande pas, comme certains le prétendent, de rejeter les Juifs à la mer. Il demande que de la mer au Jourdain l’égalité des droits, y compris celui du retour des réfugié·es, puisse se réaliser sous une forme ou sous une autre.
Shlomo Sand démontre dans son célèbre pavé dans la mare Comment le peuple juif fut inventé, qu’ils ne sont pas un peuple miraculeusement resté endogame, mais un peuple dispersé après la destruction du deuxième temple, qui est resté uni. Des communautés juives se sont installées dans tout le bassin méditerranéen et le judaïsme a été prosélyte pendant plusieurs siècles. Ce qui a fait l’unité des Juifs en Europe, c’est avant tout le christianisme et l’Église catholique, qui ont construit l’idée d’un « peuple juif » en les désignant comme peuple déicide, tandis qu’elle érigeait les chrétiens en peuple de Dieu.
Même en admettant l’existence d’un peuple juif israélien aujourd’hui, cela ne légitime en rien la constitution de l’État en contradiction et en violation permanente du droit international établi au lendemain de la deuxième guerre mondiale. Israël fait de la colonisation de la Palestine un élément constitutif de son projet national. Il s’agit clairement d’un colonialisme de remplacement. L’antisionisme n’est aujourd’hui qu’un des noms de l’anticolonialisme.
La loi Yadan n’est pas un texte isolé
La loi du 31 juillet 2025, relative à la lutte contre l’antisémitisme dans l’enseignement supérieur, en est une prémisse. Son exposé des motifs dénonçait un « antisémitisme d’atmosphère » dont la scientificité est bien difficile à définir. Son adoption a eu des effets concrets en rendant plus difficile la mobilisation étudiante en solidarité avec le peuple palestinien, même si elle s’est heureusement maintenue comme on le voit en ce moment dans le soutien aux flottilles vers Gaza.
Un autre texte est sorti il y a quelques semaines dans le même esprit. Un nouveau vade-mecum Agir contre le racisme, l’antisémitisme et les discriminations liées à l’origine à l’école : comprendre, réagir, prévenir sous l’autorité de la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT et du Conseil des sages de la laïcité et des valeurs de la République. On y trouve, au milieu de nombre de généralités, les formules visant à qualifier d’antisémites toutes les critiques de l’État d’Israël.
Le document reprend non seulement la définition de l’antisémitisme proposée par l’Alliance internationale pour mémoire de l’Holocauste, qui entérine comme un fait l’existence d’un « peuple juif », mais également les exemples censés l’illustrer, tels que « le refus du droit à l’autodétermination des Juifs en affirmant par exemple que l’existence de l’État d’Israël est le fruit d’une entreprise raciste » ou encore « l’établissement de comparaisons entre la politique israélienne contemporaine et celle des nazis » — même si la comparaison constitue un procédé analytique légitime, cela ne signifie pas qu’il y a identité.
Ce document doit faire l’objet d’une analyse spécifique, car il est une formidable entreprise de remise en cause de la liberté pédagogique des enseignants au nom, bien sûr, des valeurs de la République.
Une manœuvre visant à tracer un « arc républicain » allant du RN au PS
Il apparaît que la loi Yadan — portée par des signataires allant de la droite à des figures éminentes du PS comme François Hollande et Jérôme Guedj —, s’inscrit dans une dynamique déjà à l’œuvre au Parlement comme dans l’espace médiatique.
Cette dynamique vise à construire un arc prétendument républicain allant de l’union des droites, où le RN n’est plus qualifié d’extrême droite, jusqu’à la social-démocratie, en rejetant hors des « valeurs de la République » une « extrême gauche » censée commencer avec LFI.
Cette entreprise s’est particulièrement renforcée depuis la dissolution de l’Assemblée nationale en 2024, alors que le RN n’a pas obtenu la majorité absolue grâce au « front républicain » dans lequel la gauche du NFP a appelé à voter, au second tour, y compris pour des candidat·es macronistes ou de droite — souvent sauvé·es par ces reports de voix, sans toujours s’en montrer reconnaissant·es. Depuis, la présentation de La France insoumise comme porteuse d’une radicalité antisémite s’est amplifiée.
On peut certes regretter que Jean-Luc Mélenchon, par des jeux de mots laids ou des formules ambiguës confondant parfois Juif et judaïsme, ait fourni du grain à moudre à ses détracteurs. Mais c’est en réalité l’ensemble du soutien populaire à la résistance du peuple palestinien qui se retrouvent visé.
Il est clair que ce nouvel « axe républicain » a pour but et pour effet de banaliser l’extrême droite. Plus encore que Marine Le Pen, c’est Jordan Bardella qui est « dédiabolisé », entre reportages people et déjeuner au MEDEF le 20 avril. Il n’est malheureusement pas certain que cela suffise pour que « les gens d’en bas » qui ont été séduits par le RN au point de penser qu’il fallait « l’essayer », s’en détachent devant cet adoubement patronal.
On a raison à ce sujet d’évoquer les années 1930, où la peur de la Révolution poussait le grand patronat en France comme en Allemagne à chercher cette alliance. Certes, il ne s’agit pas à ce stade d’instaurer un régime fasciste ou nazi. Le projet aujourd’hui est plutôt de rechercher l’instauration de régimes illibéraux, à l’image de la Hongrie d’Orban.
Dans les années 1930, c’est la peur de l’invasion des métèques venus de l’Est qui servait à forger l’unité de la droite et de l’extrême droite. Aujourd’hui, les Juifs, devenus Blancs, ce sont le soutien à Israël et le sionisme qui pourraient les unir. Le RN pourra maintenir un discours anti-immigration, tout en acceptant une politique patronale d’immigration choisie (voir le modèle de Giorgia Meloni). Le vieux fond antisémite de l’extrême droite est toujours là, mais il s’accommode de Juifs sionistes qui soutiennent « leur » État engagé dans la lutte contre les Arabes.
Il est facile de voir que ce nouvel arc prétendument républicain est un boulevard pour l’union des droites, et que la participation de l’opération Gluksman-Jadot-Vallaud à la diabolisation de LFI est suicidaire pour cette « gauche de gouvernement » et un très mauvais coup pour l’unité de l’ensemble des travailleuses et des travailleurs face au danger de l’arrivée au pouvoir du RN.
À l’avant-garde de la lutte des classes d’aujourd’hui, le soutien à la résistance du peuple palestinien est une boussole.
- 1. Sonia Fayman, Béatrice Orès, Michèle Sibony (dir.), L’Antisionisme, une histoire juive, Éd. Syllepse