Publié le Dimanche 11 décembre 2011 à 18h02.

Presse et médias en état de crise

D’un côté, la concentration galopante des moyens de production et de diffusion de l’information,  les licenciements en cascade et la dégradation des conditions de travail des travailleurs des médias, les pressions exercées à l’encontre de journalistes qui font leur travail d’enquête (Denis Robert, Mediapart, etc.). De l’autre, la connivence des grands médias avec les puissants et la mainmise des éditorialistes, journalistes vedettes et autres « experts » faisant la pluie et le beau temps dans leurs colonnes comme sur les plateaux de télévision. Les effets de l’offensive capitaliste sur les médias se font plus que jamais ressentir, entre invisibilisation des révoltes, légitimation du système et stigmatisation du mouvement social. Loin de garantir le droit pour touTEs à informer et à être informéE, les médias dominants servent de garde-fou à la bourgeoisie contre la colère des exploitéEs, entretenant l’illusion du pluralisme pour mieux défendre l’ordre existant.

En limitant la représentation et l’expression de tous ceux qui contestent la politique du gouvernement, en confisquant la parole des travailleurs, en stigmatisant les habitants des quartiers populaires et en assimilant la jeunesse à une classe dangereuse, ils participent à démobiliser notre camp social. Force est de constater que ni le paysage audiovisuel ni la presse d’information ne nous laissent l’espace suffisant pour faire connaître largement notre parti, nos idées. Pour faire entendre la voix des victimes de la crise, il faudra briser le quasi-monopole de l’information qui s’exerce et garantir des moyens d’expression spécifiques et indépendants. Il faudra une réappropriation populaire des médias. C’est le projet que le NPA porte dans les luttes et que nous entendons faire connaître à travers les élections ! Ce dossier a été écrit par la commission médias du NPA, qui regroupe des journalistes, des salariés des industries graphiques et des camarades qui s’intéressent à la critique des médias. Pour nous contacter : npa.medias@gmail.com

État des lieux de la concentration des médias en France

Dans la presse magazine, quatre groupes dominent le marché : Hachette Filipacchi Médias (propriété de Lagardère et qui constitue le premier éditeur mondial de magazines, avec notamment en France Elle, Télé 7 jours, Entrevue, Choc, le Journal de Mickey, etc.), Prisma-Presse (filiale de la multinationale allemande Bertelsmann, qui possède Géo, Capital, Télé Loisirs, VSD, Voici, Gala, Femme actuelle, etc.), Mondadori France (filiale du groupe italien Mondadori qui a racheté EMAP en 2006, et qui possède notamment Auto Plus, Télé Poche, Science et Vie, etc.), et à un degré moindre le groupe Bayard Presse (qui possède notamment des magazines éducatifs). Dans la presse hebdomadaire, on trouve le plus gros groupe de presse belge Roularta (l’Express, l’Expansion, l’Étudiant, Lire ou encore Studio Ciné Live), le groupe Artémis, propriété de François Pinault (le Point) et le groupe Perdriel (le Nouvel Obs, Sciences et Avenir et Challenges). Dans la presse quotidienne, le paysage est un peu plus diversifié. Le groupe Hersant Médias (très présent dans la presse quotidienne régionale), le groupe Amaury (avec l’Équipe et le Parisien, mais le groupe Lagardère possède 25 % du capital du groupe Amaury), la Socpresse (propriété de Dassault, avec le groupe Figaro), le groupe La Vie-Le Monde (qui édite le Monde, mais aussi Télérama, Courrier international ou le Monde diplo), le groupe Ouest-France (qui détient plusieurs journaux régionaux mais aussi le journal gratuit 20 minutes), on retrouve le groupe Bolloré (Direct matin), le groupe Bayard Presse (la Croix) et enfin la holding de Rothschild (Libération). Concernant la radio, on trouve pour l’essentiel quatre groupes : là encore le groupe Lagardère (avec Europe 1, Europe 2, RFM, Virgin Radio, etc.), de nouveau le groupe Bertelsmann (qui possède le groupe RTL, c’est-à-dire les chaînes RTL, RTL2 et Fun Radio), le groupe NRJ (propriétaire non seulement de NRJ mais aussi Nostalgie, Chérie FM ou Rires et chansons), et puis enfin Radio France (entreprise publique qui rassemble notamment France inter, France info, France culture ou le Mouv’). Quant à la télévision, on compte à peine quatre grands acteurs : Bouygues (avec évidemment le groupe TF1, qui possède aussi TMC, LCI, NT1, Eurosport, la chaîne Histoire, Série Club, etc.), le groupe Bertelsmann (qui, à travers le groupe RTL possède M6, W9, Paris Première, Téva, les quatre chaînes musicales de M6, etc.), le groupe Canal+ (possédé par Vivendi, avec – outre la chaîne Canal+ – les chaînes I-Télé, Sport+, Comédie, Infosport, Jimmy ou encore Cuisine TV), et enfin le groupe public France Télévisions (France 2, France 3, France 4, France 5 et France Ô). Dix-neuf groupes privés et deux groupes publics contrôlent donc l’essentiel des grands médias en France. Parmi eux, les groupes Bertelsmann et Lagardère apparaissent ultra dominants. Il faut aussi rappeler que Lagardère est propriétaire du groupe Hachette Livre qui contrôle une grande partie du secteur de la distribution (magasins Relay ou Relay H) et de l’édition (Armand Colin, Fayard, Stock, etc.). Mais cette concentration se retrouve aussi à travers les participations croisées qui font, par exemple, que Lagardère détient 25 % du groupe Amaury ou que Direct matin est possédé par Bolloré et le groupe le Monde.

Quelles résistances ?

Face aux restructurations permanentes, à la mainmise du pouvoir sur l’information dans les médias publics et privés, à la précarisation galopante des journalistes et des autres salariés des entreprises de presse et de l’audiovisuel, quelles sont les réactions des salariés et des syndicats censés les représenter ? Ces dernières années, comme partout, nous avons vu peu de luttes et de grèves offensives. Le dos au mur, les salariés des médias ne font que réagir aux attaques du patronat ou du gouvernement. Selon un mécanisme bien connu, chaque vente de tout ou partie d’un groupe médiatique conduit à la recherche d’économies drastiques, à réaliser de préférence sur la masse salariale, qui représente encore une grande partie des « coûts ». Avant et après la vente, on « dégraisse ». Du coup, les rédactions, déjà fragilisées, sont obligées de travailler à effectifs réduits, pour produire la même quantité d’informations, voire plus, en un minimum de temps. Aujourd’hui, on est sommé de travailler pour son titre principal ou sa chaîne de référence, puis de retravailler son sujet pour le site web et/ou une autre chaîne du « groupe », de préférence gratuitement. Rédacteurs, photographes, reporters d’images, secrétaires de rédaction ou graphistes sont toutes et tous logés à la même enseigne. Au final, la vérification de l’information n’est souvent plus qu’un supplément d’âme, chacun étant renvoyé à son « éthique » personnelle, surtout quand il court la pige pour un salaire de misère. Même si l’on n’a aucune illusion sur le rôle joué par les médias dans un système capitaliste, la dégradation saute aux yeux, d’autant que la presse ouvrière a quasiment disparu et ne joue plus son rôle de contrepoids, voire de contre-pouvoir.

Pourtant, les salariés des médias sont encore nombreux à lutter, au jour le jour, contre les restructurations et les licenciements officiels ou larvés (RFI-France 24, France Télévisions, le Parisien, imprimerie du Monde, etc.) et pour préserver une certaine qualité de l’information. Lundi 5 décembre, 94,42 % des salariés de RFI (en grève depuis dix jours) ont voté contre la fusion RFI-France 24 que veut leur imposer la direction de l'Audiovisuel extérieur de la France. Leur site : http://rfiriposte.wordpress.com/.

Le cas de l’Agence France presse (AFP) est révélateur des capacités de résistance de journalistes et d’autres catégories, qui ont su mettre en échec les plans visant à changer le statut de l’AFP (qui prévoit son indépendance par rapport aux médias privés et à l’État). Depuis une quinzaine d’années, les gouvernements successifs ont tenté de passer en force, nommant des PDG qui sont rarement restés plus de deux ans à la tête de l’entreprise. Le dernier en date, Emmanuel Hoog, a subi, en septembre dernier, une motion de défiance votée par plus de 88 % des salariés, qui demandait « instamment au PDG d’en finir avec ses manœuvres indignes dirigées contre l’Agence et ses salariés, et de renoncer à promouvoir ce projet de changement de statut proposé par le sénateur UMP Legendre, qui comporte de lourdes menaces pour la survie, l’indépendance et l’image de l’agence dans le monde entier ». À l’heure où les groupes multimédias manquent de contenus pour remplir leurs tuyaux, le gisement d’informations collectées au jour le jour par l’AFP attise toujours la convoitise. Grâce à la combativité des salariés, qui ont su populariser leur lutte et obtenir un soutien très large, l’opération n’a pas abouti, l’arrivée d’une majorité de gauche au Sénat ayant aidé le tandem Hoog-Legendre à remballer son projet…

Sur le front de l’audiovisuel public, si les journalistes et techniciens de France Télévisions ont pu faire reculer partiellement la tutelle (le gouvernement), le plan de réduction des coûts se poursuit, et les acquis sont lentement grignotés. Le nouvel accord collectif des journalistes, signé par le SNJ autonome, la CFDT et FO, et dénoncé par le syndicat des journalistes CGT, revoit notamment les salaires à la baisse.

Peut-être un signe de prise de conscience des dégâts provoqués par la précarité, les luttes communes des précaires et des permanents se développent. À l’AFP, au Monde, dans l’audiovisuel public, dans les sites Internet de médias ou certains magazines, l’exigence d’intégration des CDD et des pigistes gagne du terrain. En revanche, les plans de licenciement de ces dernières années ont abouti à des pertes sèches d’emploi, qui ne sont pas compensées, dans les rédactions et les imprimeries. Résultat : pour la première fois l’an dernier, le nombre de journalistes ayant la carte professionnelle a diminué en France.

Pour un programme anticapitaliste sur la question des médias

La commission « Médias » du NPA a travaillé sur des propositions programmatiques concernant les médias, dans l’optique de la campagne présidentielle. La question du rôle des médias et de leur mise en coupe réglée par les classes dominantes est rarement traitée, pour ne pas dire jamais, lors de ces campagnes dont les thèmes sont largement imposés par le pouvoir, avec l’assentiment de médias dociles.

Pour la campagne de 2012, le Parti socialiste et le Front de Gauche ont déjà présenté leurs propositions sur la question des médias. Le projet du PS dérive clairement de son renoncement à s’attaquer au capitalisme. Si on y trouve de belles promesses comme « replacer l’impératif éthique au cœur du fonctionnement des médias, garantir leur indépendance éditoriale et le respect effectif du pluralisme, préserver la qualité et la diversité des programmes dans l’audiovisuel public », ou encore « face à l’aggravation des risques de monopole, nous renforcerons les règles anti-concentration dans le domaine des médias » (règles que le PS s’est bien gardé de renforcer quand il était au pouvoir), on n’y décèle aucune proposition qui permettrait de s’attaquer aux racines du problème et de changer les choses. Quant au Front de Gauche, il propose « une loi contre les concentrations dans les médias » ou la création « d’un Conseil national des médias », mais rien en revanche sur le statut de TF1, le financement de l’audiovisuel public ou le statut de l’AFP. Dans cette situation, le NPA doit faire valoir ses propositions anticapitalistes sur la question des médias, qui s’articule avec la perspective d’une transformation révolutionnaire de la société. Le secteur public, en bonne partie dénaturé par des années de politiques libérales ou sociales-libérales, doit être complètement repensé et libéré des logiques capitalistes. Ce pôle public des médias, qui englobera toute la chaîne de production, doit devenir un véritable service public. Dans l’audiovisuel, toute la production réintégrera les chaînes publiques (voir plus bas). Le financement de ce secteur public se fera grâce à la redevance (qui sera augmentée et deviendra progressive), et à la réorientation des aides à la presse qui seront supprimées pour les médias privés. Quant à l’AFP, le statut garantissant sa totale indépendance doit être garanti, ainsi qu’un financement pérenne et la titularisation de tous les précaires. En presse écrite, l’outil industriel sera développé grâce à des centres d’impression sur tout le territoire, et les journaux seront diffusés à un prix modique par le biais d’un service public de messagerie, un réel statut de porteur de presse ou kiosquier, ou encore la renationalisation de la poste. Un secteur privé sera laissé à la libre initiative d’individus qui ne pourront pas détenir plus d’un titre, ou de groupes d’intérêts politiques, syndicaux, sociaux, culturel, sportifs, etc. Les partis politiques seront aussi subventionnés pour la création de journaux d’opinion quotidiens qui permettront un véritable pluralisme politique. Le secteur privé qui subsistera n’aura rien à voir avec le paysage actuel. Des lois anti-concentration drastiques seront appliquées : outre la définition d’un seuil de concentration capitalistique, ainsi que d’audience ou de diffusion, un seul titre ou canal pourra être possédé par une personne ou un groupe de personnes. Les entreprises bénéficiant des commandes publiques, comme aujourd’hui Dassault ou Lagardère, ne pourront, même indirectement, détenir des médias. Pour les salariés, un droit de véto sera mis en place sur l’entrée au capital ou l’orientation rédactionnelle : les médias seront ainsi mis sous contrôle des salariés et des usagers. Une mesure phare, devant être mise en œuvre immédiatement, consiste dans la renationalisation de TF1 dont la concession, obtenue par la droite en 1987 et jamais remise en cause (bien que le groupe Bouygues n’ait jamais respecté le cahier des charges), a été renouvelée jusqu’à 2022. Nous nous opposerons aussi à toute privatisation des médias et infrastructures de télécommunications et renationaliserons France Télécom. Dans l’audiovisuel, la production reviendra sous contrôle public avec l’abolition des décrets Tasca, qui privent la télé publique de la maîtrise de ses programmes. Le financement publicitaire, d’abord limité, disparaîtra complètement, en lien avec une politique économique plus globale fondée sur la logique des besoins. Enfin, le droit d’expression pluraliste de toutes les composantes de la société – en premier lieu partis, syndicats et associations – deviendra la règle. Pour Internet, la commission médias du NPA propose en premier lieu d’abolir les lois Hadopi liberticides pour mettre en place une licence globale et la reconnaissance du travail des journalistes et des artistes. Une taxation des grands groupes multimédias servira à financer autrement une culture non soumise à la logique des profits. La renationalisation de France Télécom permettra de mettre en place une politique garantissant ce qu’on appelle la « neutralité du Net », c’est-à-dire le principe d’une égalité de traitement de l’ensemble des flux de données sur Internet. Et seul un service public de l’Internet pourra par exemple mettre des outils de publication à la disposition des associations, des partis politiques, mais aussi de travailleurs en lutte ou de populations n’ayant jamais accès à la parole publique. Un tel service public permettra par ailleurs de financer, selon des logiques échappant aux impératifs de rentabilité à court terme, la production/diffusion de contenus culturels sous forme multimédia. La question du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) est centrale pour une critique radicale des médias. Le CSA, sous sa forme actuelle, doit tout simplement être supprimé. Ce conseil non démocratique et aux prérogatives limitées sera remplacé par un organisme démocratique de régulation des médias, décliné au niveau régional. Il pourrait être composé de la manière suivante : une représentation des élus qui pourra être proportionnelle aux résultats électoraux, une représentation des salariés et une représentation des usagers. Cet organisme aura des pouvoirs très importants comme la répartition du financement des médias, le contrôle du pluralisme, des mesures d’audiences et de diffusion ou encore de la publicité. Le travail précaire, très répandu dans les médias, sera aboli grâce à une mesure simple et efficace qui se retrouve dans notre programme : tous les contrats précaires doivent être requalifiés en CDI, qui doit devenir la norme et posera les conditions d’un travail sans pression financière ou politique. Par ailleurs, les chartes de journalistes doivent être intégrées à la convention collective et les rédactions être dotées d’un statut juridique. Enfin, les écoles de journalisme doivent être intégrées au sein de l’Université pour une formation critique et de qualité, non soumise aux besoins des grands groupes de la presse privée. Ces propositions sont une ébauche de programme pour des médias anticapitalistes. Certaines peuvent être mises en place dans la société actuelle, mais dans un contexte de mobilisations sociales très fortes qui permettraient aux travailleurs de reprendre la main sur la production de l’information et la gestion des médias. D’autres sont en revanche à articuler avec la question du socialisme et de ce que nous ferons collectivement de notre société. Enfin, ces propositions, fruit de notre travail d’élaboration, doivent ouvrir le débat au sein du NPA et dans le reste de la gauche radicale sur les luttes à mener contre un système médiatique décidément au service du capital.