Publié le Samedi 31 janvier 2026 à 09h00.

Trois leçons politiques de Che Guevara

Le 17 novembre, le Centre d’Études Marxistes, espace de réflexion collective, de partage d’idées et de discussion, a organisé une nouvelle séance dédiée à la pensée politique de Che Guevara animée par Michael Löwy et Olivier Besancenot. Nous retranscrivons ici l’intervention d’Olivier Besancenot.

Il ne s’agit pas ce soir de professer une quelconque forme de guévarisme ! Si vous êtes venu·es ici ce soir en pensant avoir accès à au parfait manuel de Guevara, je suis obligé de vous dire que vous êtes trompé·es, et si jamais un jour on vous tend un tel manuel de guévarisme, partez en courant, fuyez parce que ça sent déjà le produit de substitution, ça sent ceux et celles qui vont chercher à systématiser une pensée politique, celle du Che qui précisément n’était pas systématique.

C’est aussi pour ça qu’elle nous plaît avec Michael, pour ne rien vous cacher. Le Che, pour nous, quelles que soient les limites, les discussions, voire les désaccords, reste une grande référence politique, en perpétuel mouvement, qui cherchait sans cesse à se réinventer. Si nous ne sommes pas des experts ès qualités de la pensée du Che, si ce n’est pas notre domaine réservé, on veut la défendre contre vents et marées sur un certain nombre de points.

Avec un parti pris, celui d’imaginer ce que pourrait être un dialogue politique à distance, du temps et de l’espace, comme il nous arrive de le faire avec d’autres figures, d’autres pensées politiques.

La vraie discussion, c’est de savoir à quoi elle pourrait nous servir aujourd’hui. Plus que de chercher à regarder dans les rétroviseurs de l’histoire, nous voulons comprendre en quoi elle peut nous aider à décrypter le monde et agir dans le monde tel qu’il est, avec toutes ses contradictions, pas tel qu’on voudrait qu’il soit.

J’aborderai trois points. Premièrement le Che nous invite d’abord à lire. Deuxièmement, à agir bien sûr, c’est-à-dire à tenir bon et ne pas renoncer à vouloir transformer de manière révolutionnaire la société, même quand la période n’est pas forcément révolutionnaire, ce qui est plutôt notre cas en ce moment. Et troisièmement, nous inciter à repenser la place de l’individualité, de l’être humain dans le cadre d’un projet d’émancipation.

 

Lire Guevara

D’abord sur la lecture. Il se trouve que la pensée politique du Che a été mon entrée en matière avec la lecture. Et la lecture, vous savez à quel point c’est essentiel. Je ne le dis pas de manière professorale, morale, mais c’est une source d’émancipation et d’épanouissement ici et maintenant, en attendant la grande révolution dont on a besoin.

Elle permet d’aller piocher dans des connaissances, des savoirs, des données culturelles, philosophiques, politiques, économiques pour décrypter le monde tel qu’il est, de ne pas avancer comme des bêtes de somme. On lève le nez du guidon et on essaie d’acquérir par ces connaissances la possibilité de peser sur notre propre destin. C’est aussi une manière de se regarder différemment.

Vous connaissez la célèbre formule du révolutionnaire noir américain Malcom X « le savoir est une arme ». Le problème, c’est que comme toutes les armes, on peut se blesser avec. On peut même blesser des gens, voire on peut se tirer une balle dans le pied aussi, ce qui arrive occasionnellement dans certains rangs de la gauche révolutionnaire où on pense que dans les livres, il faut aller piocher des vérités toutes faites, des grandes certitudes. Ce n’est pas notre cas. La lecture permet d’avoir accès à un vivier d’esprit critique, contribue à chercher, à se remettre en cause en permanence.

Lorsque j’ai commencé à militer, à 14 ans, j’avais envie d’agir, de coller des affiches, de distribuer des tracts, de participer à des manifestations, de parler dans un mégaphone. J’ai appris à le faire en étant d’abord réfractaire à la lecture. Je n’y arrivais pas, les camarades me donnaient des ouvrages, des gros, des petits, de calibres différents qui en général, me brûlaient les doigts. Jusqu’au jour où on m’a mis entre les mains le livre que Michael avait écrit sur la pensée politique du Che1. Ça a été une vraie révélation. Pourquoi ? Parce que c’était un pas de côté. J’avais avec le Che, peut-être comme beaucoup d’entre vous, une espèce de tendresse affinitaire mal définie avec la représentation que je m’en faisais, la figure héroïque, le révolutionnaire, l’éthique, la moralité, l’internationalisme, celui qui n’avait jamais trahi. Le fait que ce livre parle, non pas de sa vie et son action, mais de ses idées politiques a fait un véritable déclic et c’est par la suite que je me suis intéressé à sa vie.

Il y a de très bons livres en la matière, les biographies qu’on doit à Jean Cormier2, à Paco Ignacio Taibo II3 par exemple. Il y a aussi des documentaires, comme celui de Temps Noir4 et quelques autres que vous pouvez vous procurer. Mais là, ce livre était non seulement accessible, mais surtout avait cette grande qualité de vous donner envie de lire le Che lui-même. A l’époque, les éditions Maspero ont publié les œuvres politiques de Che Guevara, essentiellement des discours parfaitement accessibles également et ça m’a complètement décomplexé. Quand on place quelqu’un comme ça sur un piédestal et que vous rendez compte que vous êtes en capacité de le lire, bah en fait ça vous ouvre des horizons, ça vous donne envie d’aller beaucoup plus loin. Et ça a été vraiment salvateur.

 

Du Che à Marx

Et la passe décisive s’est pas arrêtée là puisque je suis passé de Michael Löwy à Che Guevara, et à partir de ce dernier, vous allez facilement à Marx. Parce qu’on trouve dans ses écrits de nombreuses références à Karl Marx. Car c’était un marxiste, même si tout le monde ne le pense pas dans la gauche révolutionnaire, je vous le disais, « la capacité des fous à se tirer une balle dans le pied », certains vous diront que le Che était un « dirigeant nationaliste petit bourgeois » fin de citation.

Une blague célèbre circulait à Cuba. Lors d’une réunion de la direction du Parti communiste cubain, Fidel Castro, demande un moment critique juste après la Révolution, « y a t-il-un économiste dans la salle ? » Contre toute attente, le Che lève la main, et du coup, il va se retrouver à la tête de la Banque de Cuba, c’est comme ça que les billets signés par le Che vont circuler dans le monde entier. Le Che dira plus tard j’ai cru entendre non pas « y a-t-il un économiste dans la salle ? », mais « y a-t-il un communiste dans la salle ? »

Quoi qu’il en soit, il y a dans ses écrits une multitude de références à Marx, politiques, philosophiques, économiques. On trouve dans le cadre des débats sur la transition économique après la révolution et sur la planification, des références aux écrits du jeune Marx, au Manifeste, au Capital. Une des raisons qui font qu’aujourd’hui encore, je lis Marx, je le dois au Che et du coup je le dois aussi à Michael. Et c’est un hommage que je tiens à rendre parce que pour moi, c’est extrêmement important.

Bien plus tard, quand je deviendrai porte-parole de la Ligue communiste révolutionnaire, avec un peu plus de visibilité, une des premières choses que je vais faire, c’est d’aller voir Michael et lui dire la place très importante que ce livre a occupé pour moi et que j’aimerais qu’on en réécrive un à quatre mains, en l’actualisant. C’est la raison pour laquelle on vous présente quelque chose sur la pensée politique du Che.

 

La perspective de la transformation révolutionnaire

Maintenant, j’aimerais ne pas subir des procès en excommunication : le Che ne nous invite pas qu’à lire. Il nous incite d’abord à agir et donc à maintenir, à tenir bon la perspective d’une transformation révolutionnaire, pensée comme l’antidote aux inégalités, aux injustices sociales, aux guerres, à l’impérialisme et aux cours autoritaires et aux cours fascisants, y compris à l’époque du Che, principalement sous forme de dictatures. Mais avec une pensée révolutionnaire non dogmatique.

D’abord, parce que la raison pour laquelle il arrive à la conclusion qu’il faut devenir révolutionnaire, ce ne sont pas des théories abstraites, c’est sa pratique. Vous le savez, le Che c’est essentiellement politisé dans les fameux voyages en Amérique latine. Il en a fait deux. Le premier avec son complice Granado (que j’ai eu la chance de rencontrer à Cuba), vous savez, sur la motocyclette, qui est à l’origine d’un de ces livres que je vous recommande également5. Ça fait aussi un film, pour ne pas dire plusieurs.

Il y a eu un deuxième voyage en Amérique latine au cours duquel le Che va se radicaliser face au constat des injustices, de la pauvreté et de l’implication concrète de l’impérialisme nord américain dans cette misère. Mais aussi face au constat que les gouvernements démocratiquement élus qui cherchent à changer un tant soit peu les choses au quotidien, vont tous être renversés par des coups d’État. En particulier au Guatemala où en 1954 il est témoin direct de l’expérience du pouvoir de Jacobo Árbenz Guzmán qui cherche à mettre en place une réforme agraire et qui va être destitué par un putsch, dans lequel l’impérialisme nord américain est directement présent.

Sa conclusion, c’est que le réformisme comme stratégie politique nous désarme, dans tous les sens du terme, symboliquement et matériellement quant à la possibilité de faire aboutir un mouvement d’émancipation. Il en vient à la révolution de manière non dogmatique, à partir de l’idée que la révolution c’est la meilleure garantie qu’un mouvement d’émancipation puisse aboutir.

De la même manière, sa conception de la révolution, elle non plus n’est pas dogmatique puisqu’elle ne répond pas aux critères du dogme enseigné à l’époque en particulier depuis Moscou, celui de la révolution par étapes selon laquelle les organisations révolutionnaires dans les luttes de libération nationale devaient dans un premier temps s’allier avec leur bourgeoisie nationale pour renverser les dictatures et l’impérialisme et ensuite, seulement après, s’attaquer aux questions sociales.

Le Che s’oppose à ça et en arrive à la conclusion qu’il n’y a pas de modèle. Il a une formule qui reprend celle d’un communiste révolutionnaire péruvien, Mariategui6, en disant qu’il « n’y a pas de modèle, ni calque, ni copie », que « notre modèle révolutionnaire sera à part ». Pour lui, les peuples latino américains ne pourront se libérer réellement que par une révolution qui sera authentiquement socialiste. Les bourgeoisies nationales en Amérique latine sont inaptes à lutter contre leur propre impérialisme, car elles forment, dit-il, l’arrière court de l’impérialisme nord américain. Pour lui, c’est soit révolution socialiste, soit caricature de révolution.

 

La place de la lutte armée

Et pour lui, la révolution, elle va être armée, comme vous le savez. Mais même dans son rapport à la lutte armée et à la conception armée de la révolution, il n’y a pas d’approche dogmatique.

D’abord, et ce n’est pas su ou on ne veut pas le savoir, on fait semblant de ne pas le voir, le Che ne pensait pas que la lutte armée était une règle systématique, ça dépendait des périodes, des époques, des circonstances, des pays et des choix politiques.

Plus encore, il imaginait la possibilité que cette transition révolutionnaire et cette rupture révolutionnaire puissent avoir lieu de manière pacifique, y compris dans le cadre électoral, avec une part d’illusions, disait-il, car le jeu électoral peut être truqué par nos adversaires. La rupture peut exister à la condition que, pour les révolutionnaires, il ne s’agisse pas de prendre le pouvoir de manière formelle et qu’il y ait une implication directe des masses, et ça, c’est tout à fait visionnaire. Le Che est mort avant l’expérience de l’unité populaire au Chili entre 1970 et 1973, lorsque le président socialiste démocratiquement élu, Salvador Allende, va être renversé le 11 septembre 1973 par un coup d’État. La situation chilienne a deux spécificités, un président socialiste qui défie les lois du socialisme parlementaire, il cherche à appliquer son programme, et la présence d’une organisation de gauche révolutionnaire qui s’appelle le MIR, d’inspiration en partie guévariste, qui va chercher à animer avec d’autres le processus révolutionnaire qui va durer trois ans à partir d’un processus électoral. Même pour lire ce qui s’est passé au Chili plus tard, on peut le faire avec une partie de la pensée politique du Che.

Maintenant lui, il a agi les armes à la main, comme on le sait, à plusieurs reprises.

D’abord à Cuba, l’histoire est légendaire, il part avec Fidel et quelques autres à bord d’un bateau qui est trop petit, le Granma, et qui débarque dans des conditions catastrophiques. Ils vont se réfugier dans la Sierra Maestra, la cordillère montagneuse de Cuba qui va servir de base arrière à la guérilla révolutionnaire. La révolution va être victorieuse le 1er janvier 1959, pas que grâce à la lutte armée, c’est aussi parce qu’il y a une grève générale, un soulèvement populaire, qui accueille les guérilleros.

Il va prendre les armes après 1965 en Afrique, un rendez-vous manqué, puis en Bolivie dans l’idée d’appuyer les mouvements guérilleros du pays, où ça va se terminer de manière tragique. Vous le savez, il est arrêté au fin fond d’une montagne, puis exécuté — avec l’image christique bien connue.

 

Les attaques des contre-révolutionnaires

De sa participation à la lutte armée sont nées deux manières de discréditer le Che qui sont aujourd’hui très en vogue. Je ne vous aurais pas dit ça il y a 30 ans parce qu’il était alors très populaire, tellement populaire, tellement à la mode que le système marchand cherchait à le récupérer. C’est encore un peu le cas aujourd’hui, mais beaucoup moins. À l’époque, on voyait les photos du Che partout : sur des marques de gin, dans la haute couture, quasiment sur des canettes de coca, c’était devenu une façon de faire du profit.

Depuis la crise systémique du capitalisme, avec un capitalisme qui se radicalise dans tous les sujets, il a fallu faire comparaître le Che et sa figure politique dans le grand box des accusés de l’histoire, c’est-à-dire là où doivent comparaître tous ceux et toutes celles qui, d’une manière ou d’une autre, ont cherché à renverser le système capitaliste, quand bien même il s’agissait de militants autogestionnaires, anti-autoritaires.

Il y a deux pour versions pour l’attaquer, une soft, une plus hard.

 

Un aventurier suicidaire ?

La méthode soft, c’est dire que le Che était un aventurier suicidaire qui est parti dans une expédition politique qui n’avait aucune chance d’aboutir, la martyrologie avant l’heure. Ce qui ne résiste pas aux faits politiques concrets. On peut discuter de son choix et de sa stratégie, mais il part avec un projet politique, dans l’idée que la Bolivie peut servir de base arrière à toute l’Amérique latine, de la même manière que la Sierra Maestra a servi de base arrière à Cuba. Et il va pour gagner.

Sauf qu’il y a un épisode fondateur durant l’année 1965, où il prononce un discours qui fait date à Alger, dans lequel il met sur un pied d’égalité l’impérialisme nord américain et le bloc bureaucratique à l’Est dans le maintien de la domination politique économique des pays du Sud. Autant vous dire qu’il n’est plus en odeur de sainteté. Donc il quitte ses fonctions à Cuba, en accord avec Fidel probablement. Il part au Congo et revient. Mais à ce moment, sa fameuse lettre d’adieu au peuple cubain est lue publiquement à Cuba. Il ne peut plus revenir à Cuba, il y repasse clandestinement et part en Bolivie. Pas dans le but de mourir, avec l’espoir que le mouvement ouvrier va le soutenir, en particulier le Parti communiste bolivien. Mais il ne va pas le soutenir et le lâcher en plein vol. Tout ça pour dire que, en tous les cas, il ne porte pas l’entière responsabilité de ce qui s’est passé dans cette situation.

 

Un stalinien comme les autres ?

L’autre version, beaucoup plus hard, c’est dire que c’est un stalinien comme les autres, le petit boucher de la Cabana. Cette campagne est lancée il y a une vingtaine d’années par des courants de l’extrême droite cubaine et reprise par les États-Unis.

La Cabana, c’est quoi ? C’est une caserne militaire à La Havane où, après la révolution cubaine, en 1959, des centaines d’exécutions ont été décidées par des tribunaux révolutionnaires qui ont condamné à mort des personnes jugées directement impliquées dans la dictature de Batista qu’avait renversée la révolution. Rappelons que cette dictature était particulièrement sanguinaire et détestée par la population.

L’argumentation du Che comme d’autres, faire les choses dans le cadre de tribunaux révolutionnaires c’était pour éviter des lynchages, des lapidations. Et comme le Che ne voulait pas couper à sa tâche, il y a été procureur. C’est absolument vrai, mais l’idée colportée selon laquelle il aurait été un procureur sanguinaire qui se serait illustré plus que d’autres pour que le sang coule toujours plus, n’a jamais été prouvée. C’est même le contraire quand on entend les entretiens, par exemple de Janette Habel, mais surtout des propos du camp adverse, et même du journalisme nord-américain, qui disent qu’il cherchait en général à ce qu’il y ait systématiquement des avocats dans ces procédures, allait voir parfois les familles.

Il ne s’agit pas d’enjoliver les choses. Si vous me demandez est-ce que le Che a du sang sur les mains ? Oui, il a mené une lutte armée dans la guérilla, il a tué des gens, il a participé à ce processus, mais son activité au sein de la guérilla militait pour lui. Car dans la lutte armée, il se battait pour refuser de faire des prisonniers et, s’il y avait des prisonniers, pour chercher à les libérer le plus souvent possible, pour refuser leur exécution. Sa formule était « nous ne sommes pas comme eux ». Il s’oppose ainsi à Raùl Castro, le frère de Fidel, sur une affaire de séquestration de civils à un moment, et publiquement, il dit « on ne doit pas avoir recours aux attentats, au terrorisme aveugle contre les civils ». Donc en fait, il cherche à contenir, autant que faire se peut, la violence révolutionnaire.

 

Questions sur la violence

Et après, c’est le débat politique de fond. Est-ce que oui ou non on maintient la peine de mort dans les transitions révolutionnaires ? Nous, on a un point de vue sur la peine de mort. On est abolitionnistes. On sait que la révolution nicaraguayenne, au tout début des années 1980, a aboli la peine de mort. Je crois que c’est tout à l’honneur du régime, qui n’a plus rien à voir avec le Nicaragua d’aujourd’hui, devenu une caricature autoritaire.

Mais dire que c’est l’équivalent des purges staliniennes dans le fond, dans la forme, c’est faux, ce n’est même pas l’équivalent de l’épuration française après la seconde guerre mondiale pour donner un ordre d’idée.

La discussion, une fois de plus, est politique. Quel en est le point commun ?

Le Che pensait que la violence révolutionnaire était un sujet stratégique incontournable qu’il fallait en même temps chercher à contenir. Sans plomber l’ambiance, ça reste d’une brûlante actualité, parce que la violence révolutionnaire est une question stratégique, malheureusement, je dis bien malheureusement incontournable.

La violence révolutionnaire dans notre courant politique, ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu’un mouvement d’émancipation doit pouvoir se défendre jusqu’au bout. Ce qui implique la possibilité de se défendre y compris les armes à la main si on n’a pas d’autre possibilité. Pour nous, c’est de la légitime défense, ni plus ni moins. Le mouvement d’émancipation a le droit légitime de se défendre manière armée parce que l’histoire longue de la lutte de classe est là pour nous rappeler que l’oligarchie ne s’est jamais laissée faire. La Commune de Paris en 1871, la révolution espagnole en 1936, au Chili... On peut multiplier les exemples, nous n’avons pas vu une fois dans l’histoire l’oligarchie qui dit « c’est l’esprit fair-play qui l’emporte », on a été démocratiquement battus, on vous laisse les clés de la maison, amusez-vous Folleville, vive le socialisme, on va vivre ailleurs. Ça n’est jamais arrivé.

L’oligarchie a toujours recours à la répression de l’appareil d’État et ça se termine avec des dizaines de milliers de morts. On doit pouvoir se prémunir de ça. Et si ça n’arrive pas, on aura été parano, on s’excusera de l’avoir été, on aura cherché finalement à se protéger pour être certain·es que ça marchera.

 

Le terrain militaire est contradictoire avec le temps long de la démocratie

Je n’ai aucune fascination personnelle pour la violence. Parce que la violence a ceci de particulier qu’on sait quand elle commence, on ne sait jamais comment elle termine. Et le problème politique est là, c’est de savoir comment, dès le départ, on cherche à contenir de la manière la plus poussée qui soit la violence révolutionnaire et que, d’entrée de jeu, on cherche à anticiper son extinction.

C’est objectivement compliqué. On a besoin de revisiter toutes les expériences militaires de la révolution différentes comme la Commune de Paris, la colonne Durruti dans la Révolution espagnole de 1936, les zapatistes au Mexique depuis 1994 (parce que l’ombre du Che plane aussi quelque part sur le Chiapas). Sans réponse toute faite, mais avec cette volonté politique.

Et pourquoi c’est important de se poser cette question ? Parce que le terrain militaire, par nature, est contradictoire avec le temps long de la démocratie. C’est le temps par excellence où il faut faire des choix rapides. Ce n’est pas le moment des grandes délibérations des congrès, là, on n’a pas le temps.

Donc, c’est typiquement le terrain sur lequel on peut avoir un corps de la société qui se spécialise et qui participe à la bureaucratisation d’une révolution, qui transforme une révolution authentique en contre-révolution totalitaire et bureaucratique. C’est ce qui s’est passé avec la révolution russe même si ce n’est pas la seule explication.

Et là on rejoint à la fois le fait qu’on n’a pas de réponse sur tout, mais aussi quelques angles morts de la pensée politique du Che lorsqu’il envisage le phénomène bureaucratique à Cuba. Il le voit clairement, sauf que les réponses qu’il apporte, de mettre les meilleurs aux meilleurs postes, avec l’idée morale qui était la sienne, c’est un peu limité, en particulier dans le domaine militaire.

 

L’humanisme révolutionnaire

Le troisième aspect, c’est la question de l’individu dans le projet de société. Ce que Michael appelle l’humanisme révolutionnaire du Che qui m’a énormément parlé. Pour lui l’individu, l’être à part, qu’on est tous et toutes en tant que singularité, est au cœur du projet d’émancipation. Avant, pendant et après la révolution.

Avant, c’est dans la manière dont on ressent les injustices, la révolte. S’inspirant du poète cubain José Marti7, le Che dit aux jeunes communistes, si vous me demandez ce que c’est qu’être jeune communiste aujourd’hui, c’est d’être essentiellement humain, c’est d’être tellement humain qu’on se rapproche du meilleur de l’humain au point de ressentir de l’angoisse quand on assassine quelqu’un dans le monde et au point d’être exalté quand se dresse un drapeau de la liberté quelque part sur le globe. Son internationalisme vient de la place qu’il accorde à l’individu dans la prise de conscience.

Alors, avec une formule qu’on pourrait juger comme une formule toute faite, mais qui ne l’est pas tant que ça, quand il dit que le devoir d’un·e révolutionnaire, c’est de faire la révolution, ça vient nous redire que les révolutions sont d’abord un phénomène de conscience collective, que les révolutions ne sont pas des phénomènes mécaniques, économicistes, que ce n’est pas qu’un problème de conditions matérielles. On pourrait voir là une forme de volontarisme un peu excessif peut-être, mais qu’il corrigeait en disant qu’on peut forcer le destin jusqu’à la limite de ce qui est objectivement raisonnable. Mais son idée, c’est d’abord d’impliquer la conscience collective et individuelle dans le processus révolutionnaire.

 

La place de l’individu dans la société socialiste

Et puis le dernier étage de la fusée qui est le plus important, le but ultime de la société pour laquelle on se bat, c’est la libération individuelle, c’est l’épanouissement individuel ; c’est la définition en effet qu’il a du socialisme et du communisme. C’est tout sauf un communisme de caserne, tout sauf une version grossière et caricaturale.

Il définit le peuple comme un être aux facettes multiples, comme étant le contraire de la simple addition d’éléments semblables qui agiraient comme un troupeau docile. C’est au contraire un ensemble d’individus qui cherchent à agir pour la même cause, qui sont des individus uniques avec des noms et des prénoms.

Il se réfère aux écrits du jeune Marx qui oppose l’être morcelé, fragmenté de la société capitaliste à l’être complet qui serait celui de la société socialiste, c’est à dire la rupture avec l’aliénation qui nous rend étrangers à nos propres créations. Et ça, c’est une idée extrêmement importante, bien loin des caricatures qu’on retient de « l’homme nouveau » qui est aussi une des formules qui renvoient aussi à quelques angles morts de sa part.

Daniel Bensaïd, notre ami et camarade, nous rappelait régulièrement, reprenant Marx, que pour nous, le communisme, l’écosocialisme, la société autogestionnaire, peu importe le nom qu’on lui donne, c’est le mouvement réel qui abolit l’ordre existant. La société pour laquelle on se bat, ce n’est pas une société d’idées parfaites qu’on aurait pioché dans les livres. C’est le mouvement réel qui abolit l’ordre existant à partir de ses contradictions.

Et là, la pensée du Che sur cet aspect-là nous pousse à comprendre que les contradictions d’où peuvent jaillir la rupture révolutionnaire ne sont pas d’abord que la contradiction capital/travail, pas non plus que la contradiction capital/nature, pas plus que le bon équilibre entre classes, race et genre, c’est aussi la contradiction entre capital et individus.

On vit dans une société qui crée chez nous des besoins qui sont souvent illusoires, mais qui est incapable de les satisfaire. Impossible de laisser le terrain de l’individualité au libéralisme ou de ne pas se poser le problème. Alors que d’autres courants révolutionnaires, comme les libertaires par exemple, ont agi et réfléchi sur ces questions-là, je pense que ça renvoie à notre propre angle mort.

 

L’épanouissement individuel dans le militantisme

Dernier élément qui sera ma conclusion sur la place de l’individu, le questionnement sur nos manières de militer.

Si on se bat pour une société où demain c’est l’épanouissement individuel qui l’emporte, alors la révolution n’est qu’un moyen. Les organisations politiques ne sont que des moyens et pas des fins en soi. Et on se bat d’abord et avant tout pour ça.

Ce qui implique aussi une certaine forme de relations entre nous, autant que faire se peut. On se bat pour l’épanouissement individuel ici et maintenant, ce qui implique aussi peut être des relations marquées, par exemple, par la camaraderie qui est un mot désuet, et pourtant qui a pour moi beaucoup de valeur.

Dans un texte récent Naomi Klein, une figure du mouvement altermondialiste, explique à quel point la gauche radicale et la gauche révolutionnaire en particulier, ont cette grande capacité de prendre un sujet de discussion réel pour en faire un sujet de discorde important, puis en faire un sujet existentiel qui va être tellement existentiel qu’on va finir par s’entre dévorer entre nous au point d’oublier les vrais adversaires auxquels on est confrontés, on va alimenter ce sectarisme qui pour l’instant est en train de nous faire courir à notre propre perte face à l’extrême droite qui est partout.

 

Anecdotes et légendes

Mon dernier mot, c’est une histoire qui m’a été racontée par un ancien guérillero qui se dit guévariste au Chili. Une histoire un peu légendaire comme j’aime. Le jour où Robin des Bois s’est posé le problème de savoir pourquoi il est obligé de voler les riches pour donner aux pauvres, il est devenu communiste parce qu’il a dû se poser le problème de savoir pourquoi les pauvres étaient pauvres. Alors Robin des Bois a décidé de pas mourir. Il s’est juste endormi et s’est réincarné des années plus tard en Che Guevara.

Le jour où le Che s’est posé la question de savoir pourquoi les riches refusent à tout prix d’être volés par les pauvres, il est devenu communiste et révolutionnaire. Et ce jour-là, il va décider de ne pas mourir, mais simplement de s’endormir pour se réveiller d’une manière ou d’une autre dans la situation actuelle.

Alors je ne sais pas ce qui va resurgir. On n’attend pas le Messie, mais il reste toujours quelque chose de la pensée politique du Che pour ici et maintenant.

Et une dernière anecdote, je ne sais pas si elle est vraie celle-là.

L’assassin de l’armée bolivienne qui a tué le Che, va des années plus tard être atteint d’une maladie. Je crois que c’était la cataracte. Comme à ce moment-là, il y a les ravages du libéralisme, il ne va pas avoir d’autres possibilités que de se faire soigner dans un centre de soins gratuits. Tenu par qui ? Par des Cubains en Bolivie. Sa vue, s’il existe encore, il la doit quelque part aux combats de Che Guevara.

Comment vous dire ? Il y a toujours quelque chose de mystérieux dans les histoires latino américaines !

  • 1. Michael Löwy, La pensée de Che Guevara, un humanisme révolutionnaire. Éd. Syllepse 1996.
  • 2. Jean Cormier, Che Guevara, compagnon de la Révolution. Éd. Gallimard 2017.
  • 3. Paco Ignacio Taibo II Ernesto Guevara, connu aussi comme le Che. Éd Metaillé 2001.
  • 4. Che Guevara, naissance d’un mythe. Site : tempsnoir.com.
  • 5. Alberto Granado Sur la route avec Che Guevara. Éd. Archipoche 2006.
  • 6. Jose Carlos Mariategui (1894-1930) est un des  fondateurs du Parti socialiste péruvien (PSP). Il est l'auteur de Sept essais d’interprétation de la réalité péruvienne en 1928.
  • 7. Jose Marti (1853-1895), honoré à Cuba comme un héros de la bataille pour l’indépendance.