Parce que, pour la première fois, des condamnations ont eu lieu, les lobbys conservateurs et religieux se mobilisent contre la loi de 2015 qui pénalise les mutilations génitales féminines (MGF).
Un bras de fer juridique est en train de se dérouler en Gambie, petite langue de terre anglophone d’Afrique de l’Ouest enclavée dans le Sénégal. La Cour suprême doit se prononcer dans quelques jours sur la levée de l’interdiction des mutilations génitales féminines (MGF).
Offensive réactionnaire
Le 4 mars 2024, le député Almameh Gibba a déposé une série d’amendements visant à abolir le Women’s (Amendment) Act de 2015 qui pénalise les MGF. Discuté en première, puis en seconde lecture, le texte a finalement été rejeté le 15 juillet 2024, une majorité de députéEs se prononçant pour le maintien de la loi en l’état. Celle-ci prévoit des amendes et/ou des peines d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à trois ans à l’encontre de quiconque se rend coupable ou complice d’excision.
De nouveau, Gibba, accompagné de l’imam Abdoulie Fatty, s’est rendu à la Cour suprême pour déposer un recours, en avançant les mêmes arguments : la loi ne pourrait restreindre ni la liberté des familles de suivre les traditions, ni celle de se conformer aux obligations religieuses qu’imposerait l’islam. Or cette religion ne prescrit nullement les MGF. Il s’agit bien d’une volonté de contrôle de la sexualité féminine et, plus largement, du corps des femmes.
Mobilisation régionale
Si le lobby patriarcal et réactionnaire s’est réveillé en 2024 pour contester une loi adoptée il y a plus de dix ans, c’est que des condamnations commencent à être prononcées. Le dernier cas en date concerne la mort d’une nouveau-née des suites d’une hémorragie liée à une excision. La loi de 2015 n’avait en réalité jamais été appliquée jusque-là, en raison des pressions sociales imposant le silence autour de ces pratiques, conjuguées à l’absence de volonté politique, qui ont conduit au classement sans suite des rares dossiers par la police.
Les organisations féministes et de défense des droits humains, à l’échelle régionale, ont mené une vigoureuse campagne pour défendre l’intégrité physique des jeunes filles. L’enjeu est de taille : si la Cour suprême rendait un avis favorable à la dépénalisation des MGF, un risque d’effet domino pourrait se produire dans les pays voisins, où la défense des traditions reste un prétexte commode pour mener une offensive contre les droits des femmes. Au Sénégal, la crainte est grande que des familles, pour contourner l’interdiction des MGF dans leur pays, se rendent en Gambie. Comme le souligne la militante féministe gambienne Fatou Diagne Senghor, lorsqu’il y a des condamnations, elles visent presque exclusivement des femmes — l’exciseuse et la mère — épargnant le père, pourtant considéré comme « chef de famille ».
Certes, une loi seule ne suffira jamais à éradiquer cette pratique sans un travail de persuasion auprès des communautés, des chefs coutumiers et des institutions religieuses. Elle n’en demeure pas moins un levier essentiel dans cette lutte.
Paul Martial