Publié le Vendredi 22 mai 2026 à 10h30.

Méfiez-vous des hommes qui se disent féministes, de Flora Souchier

Éditions Seuil, 2026, 176 pages, 18 €.

Dans ce récit dont le titre rappelle les panneaux « attention, chaussée glissante », Flora Souchier montre qu’à force d’applaudir les hommes qui lisent Bell Hooks entre deux réunions en non-mixité choisie, on a fini par confondre vocabulaire militant et déconstruction réelle.

Un homme qui dit « patriarcat au feu » avec un tote bag en coton bio reste parfois un homme qui exerce domination, manipulation et violence. Il a juste un meilleur service com.

Derrière l’évidence

Il parle bien. Il est engagé, sensible, beau. Il se dit féministe. Leur rencontre, sur fond de barricades en feu, est magique et intense. Tomber amoureuse devient une évidence, s’installer ensemble aussi. Puis arrive l’emprise. Progressive, visqueuse, presque imperceptible. L’intérêt du livre est là : montrer que les violences ne surgissent pas toujours avec des portes claquées et des bleus sur les bras. Elles arrivent aussi enveloppées de discours progressistes, de vulnérabilité performée et de pseudo-réflexivité masculine. De ­culpabilisation et de larmes également.

Mais la rencontre initiale demeure. Parce que tout semblait si vrai, si romantique, les sentiments ne disparaissent pas et l’on y revient sans cesse. Malgré la souffrance, malgré les violences sexuelles que l’on ne parvient pas à nommer, parce que mettre des mots dessus paraît impensable et que l’inconscient protège.

Mutations du patriarcat

L’autrice, elle, connaît un déclic salvateur. Mais partir demandera encore une force qu’elle mettra du temps à trouver. Dans l’écriture, dans ses amitiés, dans son travail, elle puisera l’énergie nécessaire pour avancer. En rassemblant des preuves — nécessaires pour valider ses ressentis —, en acceptant aussi d’écouter, elle finira par se libérer de celui qu’elle craignait d’abandonner. En témoignant de son histoire avec transparence, en choisissant de ne plus le protéger pour avancer, elle nous permet de comprendre à quel point amour et manipulation peuvent être intimement liés, y compris dans nos milieux « éclairés ».

Le livre de Flora Souchier ne construit pas un monstre caricatural. Il montre quelque chose de plus dérangeant : un système. Une époque où certains hommes ont compris qu’afficher des convictions féministes augmentait leur capital sexuel et social. Le patriarcat a muté. Il porte désormais des sneakers Veja et demande si tout le monde est « ok avec l’espace ». C’est plus discret qu’un macho des années 1980, infiniment plus difficile à identifier, mais tout aussi détestable.

Cyrielle L. A.