Publié le Samedi 5 avril 2025 à 12h00.

L’acharnement de l’État est symptomatique de sa conception de la transition écologique 

Entretien. L’État vient de faire appel, le 24 mars, de la décision du tribunal administratif de Toulouse du 27 février 2025 qui a suspendu les travaux de l’autoroute A69. Gilles, membre du collectif La voie est libre et fer de lance de l’opposition au projet inutile d’autoroute, fait le point.

Peux-tu te présenter ?

En plus d’être membre du collectif La voie est libre, je suis également élu au conseil municipal de la commune de Teulat dans le Tarn depuis 2020. La maire, Sabine Mousson, a été élue en 2014, en expliquant clairement qu’elle était contre l’autoroute. Tout le conseil municipal est contre l’autoroute depuis dix ans maintenant. La maire avait réussi à convaincre, en 2016, 14 communes voisines de porter un recours contre la DUP (déclaration d’utilité publique) jusqu’au Conseil d’État.

Vous avez dû être déçus du recul d’un certain nombre de communes qui ne sont plus de votre côté…

Depuis 2020, on ne voit plus les maires qui étaient présents, sur les manifs, les tribunes. Certains maires, à la suite de l’annulation de l’autorisation environnementale le 27 février, nous ont même reproché d’avoir fait arrêter le projet, parce qu’ils disaient que c’était est trop tard. « Regardez les dégâts qu’il y a eus, qu’est-ce que vous avez fait ? », nous ont-ils dit.

Mettant le gâchis sur le dos des opposantEs…

La responsabilité est celle des pro-autoroutes, des éluEs, de tous les acteurs économiques et politiques. C’est la stratégie du fait accompli que notre mobilisation a déjouée.

La commune, en tant que telle, a-t-elle subi des pressions diverses ? 

Teulat est la seule commune requérante sur le recours juridique présenté par Alice Terrasse. Les autres requérants sont des associations comme la Fédération française des associations de de la nature et de l’environnement, la FNE (France Nature Environnement), des syndicats avec notamment la Confédération paysanne.

La demande de dotation pour une troisième classe dans l’école du village de la commune n’a été acceptée par la préfecture que deux ans après ! Ce sont pourtant des financements publics accordés systématiquement. La même chose pour une subvention permettant d’aménager une chapelle désacralisée en lieu culturel. On a senti qu’on n’était pas dans les clous.

Que penses-tu de la décision de l’État, il y a quelques jours, de faire appel et de demander la reprise du chantier ?

L’acharnement de l’État est symptomatique de sa conception de la transition écologique. C’est le ministère de la Transition écologique qui fait appel. Ce ne sont pas les préfectures. En appuyant Atosca, le concessionnaire, Agnès Pannier-Runacher fait le choix politique de soutenir un projet écocide, climaticide, injuste socialement, réalisé au mépris des territoires, au mépris des terres agricoles qui sont les plus riches du coin.

C’est un bras d’honneur à tous les engagements inscrits dans les discours. Face à une décision historique de la justice, on aurait pu attendre que la ministre de la Transition écologique respecte le verdict de la justice et entérine cette décision.

Il y a aussi la loi de validation que présentent quatre députés pour annuler la décision…

Quatre parlementaires proposent un texte qui vise à légaliser rétro­activement les travaux de l’A69 en affirmant que le projet présente un intérêt public majeur, malgré la décision judiciaire contraire. La séparation des pouvoirs est malmenée : d’un côté, la justice qui a osé dire non ; de l’autre, le pouvoir politique qui demande même la reprise des travaux. Mais en fait, le problème reste le même. Ce qu’ils n’ont pas compris c’est que tant que le fond n’est pas jugé, on ne peut pas continuer le chantier.

Que craignent-ils le plus ?

La lutte que nous menons remet en cause toute la politique routière et autoroutière des pouvoirs publics. Le gouvernement sait très bien que si nous renforçons la notion d’intérêt public majeur, cela aura des répercussions majeures sur d’autres projets futurs. Le jugement du 27 février est un jugement très argumenté ; il ne laisse pas beaucoup de place au doute.

Pour revenir sur la lutte elle-même, peux-tu rappeler les conditions de la création de La voie est libre ?

La voie est libre est un collectif, créé en novembre 2021, à l’initiative de l’association Stop Carrières de Montcabrier, qui avait réussi à arrêter le projet d’exploitation de carrières illégales. C’était une première victoire. Une réunion fondatrice a regroupé toutes les personnes, toutes les associations qui étaient contre l’autoroute (le collectif RN126 et le PACT Pas d’autoroute Castres-Toulouse) en un seul collectif.

Nous nous sommes rapidement organiséEs autour de quatre piliers : le juridique, le terrain, la com’ et la politique. Nos premiers efforts ont porté sur la communication. On n’arrêterait pas ce projet sans le rendre visible nationalement. Depuis on communique en permanence : chaque fois qu’il se passe quelque chose, et le collectif garde la main.

Sur le terrain, l’élément véritablement déclencheur a été la Grande Marche de quatre jours à l’automne 2022. PartiEs à 30 de Verfeil (à côté de Toulouse) nous sommes arrivéEs à 400 à Castres. Ce fut un élément fondateur : il était possible de convaincre de plus en plus de gens.

Se sont succédé ensuite les manifs et les actions en collaboration avec les Soulèvements de la Terre. Et toutes les occupations sur le terrain, relayées en septembre 2023 par les grèves de la faim. Ce furent des moments importants qui ont permis de retarder le chantier et d’avoir un écho médiatique national, dans le contexte d’une répression incroyable. 

Il y a eu près de 120 inculpations (beaucoup de relaxes aussi). Cette répression a touché les zadistes et les écureuilLEs, mettant leur vie en danger, mais aussi beaucoup d’animateurEs des associations opposantes.

Votre stratégie juridique a été efficace…

Notre stratégie juridique élaborée avec le cabinet d’avocats depuis 2022 est fondée sur la contestation de la notion de RIIPM (raison impérative d’intérêt public majeur), et en particulier l’absence d’enclavement de Castres. Les multiples référés que nous avons perdus ont permis de communiquer sur nos actions de justice, mais aussi d’accélérer l’instruction. Chaque fois que nous avons déposé un référé, les préfectures et Atosca ont dû répondre. Ces étapes sont un peu dures pour celles et ceux qui nous soutiennent, mais elles ont alimenté notre dossier.

Prévoyez-vous une initiative par rapport à la contre-offensive de l’État ?

Nous avons prévu un rassemblement le dernier week-end d’avril au château de Maurens-Scopont, « Les Déroutantes ». Nous pensons cette rencontre comme un moment d’échanges, de retour sur notre expérience, de confrontation avec des points de vue extérieurs, chercheurs, universitaires. Pendant trois jours, il y aura des tables rondes, des concerts, des ateliers, en lien avec la Déroute des Routes. Ces travaux prépareront la rencontre nationale des résistances de cet été en Normandie.

Et vos perspectives ?

Nous pensons qu’il est nécessaire que des gens du collectif se présentent aux prochaines élections municipales, qu’ils montent des listes participatives pour faire en sorte que les villages ne soient plus gérés par les mêmes personnes. Même dans des petits villages comme le nôtre, cela permet d’être informéEs et de peser sur les mécanismes de décision opaques dans le système administratif actuel.

Nous avons pris des contacts assez sérieux avec le réseau Actions communes, dont l’objectif est d’aider les gens à monter des listes. Face à l’extrême droite qui arrive gonflée à bloc dans nos communes, il faut se mettre ensemble. Face aux difficultés d’union des gauches au niveau national, je trouve que le contour par les municipales peut être une bonne étape : mettre les citoyenEs dans le coup, les militantEs de base des différents partis.

Propos recueillis par Dominique Boury (Tarn)