Publié le Dimanche 18 janvier 2026 à 11h00.

Documentaire. Les combattantEs anti-autoritaires en Ukraine

Film documentaire, 1 h 10, produit par l’Anticapitaliste

À rebours des récits géopolitiques abstraits, ce documentaire donne la parole à des militantEs de gauche anti-autoritaires ukrainienNEs confrontéEs à l’épreuve concrète de la guerre. À travers leurs parcours et leurs choix, il interroge l’engagement, la solidarité internationale et la capacité des peuples à résister par eux-mêmes à l’invasion impérialiste.

Entretien avec Manon Boltansky et Nico Dix.

De quoi ce film parle-t-il ?

Ce documentaire porte sur la résistance ukrainienne. Plus précisément, il donne la parole à des militantEs de gauche anti-autoritaires (anarchistes, libertaires) qui ont fait le choix, à différents moments de la guerre, soit de s’engager directement dans l’armée ukrainienne, soit de soutenir activement les militantEs de gauche engagéEs sur le front. C’est un film qui interroge l’engagement : la manière dont une situation concrète, extrême, met à l’épreuve, transforme ou renforce un engagement militant en faveur d’une société ­émancipée.

D’où est venu ce projet ?

Nous sommes impliquéEs dans la solidarité concrète avec l’Ukraine depuis le début de l’invasion à grande échelle. Nous nous sommes renduEs sur place pour rencontrer des personnes que nous ne connaissions jusque-là que par échanges numériques.
L’idée de filmer est née du constat qu’ici, on parle très peu de l’Ukraine et que, lorsqu’on en parle, ce sont essentiellement les dirigeantEs et la géopolitique qui occupent l’espace médiatique — Macron, Poutine, Trump, Biden, l’OTAN — au détriment des populations et de leurs formes concrètes de résistance.

Il est essentiel d’entendre ce que la gauche ukrainienne a à dire

Nous avons également souhaité nous adresser à celles et ceux, à gauche, qui nient toute agentivité aux UkrainienNEs, allant parfois jusqu’à refuser le dialogue avec la gauche ukrainienne. Il est essentiel d’entendre ce que cette gauche a à dire ; nous avons même beaucoup à apprendre de nos camarades.

Comment le film a-t-il été réalisé, et par qui ?

Il s’agit d’un documentaire volontairement « guérilla ». Nous sommes partiEs avec nos téléphones, sans plan de tournage prédéfini, ni itinéraire précis. Le film s’est construit au fil des rencontres et des contacts établis sur place.

Nous commencions toujours par de longues discussions avant de filmer, afin d’instaurer une relation de confiance, de mieux cadrer les entretiens et d’adopter un point de vue militant plutôt que journalistique.

Nous avons filmé ce que nous pouvions, comme nous le pouvions, sans idée préconçue, ce qui a rendu le montage complexe. La matière accumulée étant très importante, le projet prendra finalement la forme d’un triptyque. Ce film constitue le premier volet ; les deux suivants porteront respectivement sur l’auto-organisation civile d’aide aux populations déplacées ou vivant près du front, et sur les militantEs politiques et syndicaux engagés à la fois contre la casse sociale et contre l’invasion russe.

Quelles sont les personnes qui apparaissent dans le film ?

On y rencontre Sergey, militant anarchiste, cofondateur et animateur de Solidarity Collectives, en charge notamment de la logistique et de la communication. Mobilisé il y a quelques mois, il sert aujourd’hui dans l’armée.

Il y a également Ilya, militant socialiste révolutionnaire, engagé volontairement dès les premiers jours de l’invasion comme infirmier de combat dans l’infanterie, et soutenu par Solidarity Collectives.

Enfin, Yuri, militant antifasciste issu de la scène punk hardcore de Kharkiv, engagé depuis 2019. Après deux blessures graves subies lors d’assauts, il sert aujourd’hui dans l’artillerie.

Y a-t-il des anecdotes de tournage particulièrement marquantes ?

Une image nous a profondément marquéEs : en prenant la route vers Izium, à l’est du pays, nous ne croisions presque que des véhicules militaires dans un sens, et des corbillards dans l’autre.

Lors de la visite d’un centre d’hébergement pour personnes déplacées, nous avons rencontré des femmes âgées qui avaient tout perdu mais tenaient à nous nourrir, à partager le peu qu’elles avaient.

Enfin, le bombardement de Kyiv, vécu sur place, a été un rappel brutal de la réalité quotidienne subie par les populations.

Parfois, dans la vie, il faut faire des choix réels et exacts

Certaines scènes vous ont-elles particulièrement marquéEs ?

La déambulation à Izium avec Ilya, qui ne prend pas de précautions oratoires et nous explique que nous ne connaissons pas réellement l’Ukraine, et donc que nous ne pouvons pas pleinement comprendre ce qui s’y joue.

Une citation résume particulièrement bien le propos du film : Ilya explique son engagement en disant que « parfois, dans la vie, il faut faire des choix réels et exacts ». C’est, dit-il, un choix de survie. Cette parole est essentielle, car il y a une différence fondamentale entre tenir un raisonnement théorique depuis la France et vivre concrètement une invasion, avec son cortège de violences, de pillages et de massacres.

Ici, la guerre est pensée abstraitement ; là-bas, elle est vécue. Nous n’avons aucune leçon à donner.

Quel rôle ce film peut-il jouer dans la période actuelle ?

Dans un contexte marqué par le campisme, il nous paraît essentiel de rendre accessible la parole directe de militantEs de la gauche ukrainienne. Bourgeoisies, gouvernements et courants campistes partagent souvent une même négation de l’existence des peuples et de leur capacité d’agir.

Nous espérons que ce film contribuera à faire évoluer une partie de la gauche sur la question du soutien à la résistance ukrainienne, et qu’il incitera certainEs à s’engager dans des formes concrètes de solidarité, notamment par des collectes de fonds destinées aux camarades sur place.

Les réactions révèlent le manque criant de la parole ukrainienne dans les espaces militants et médiatiques

Quels retours avez-vous reçus des personnes qui ont vu le film ?

Les spectateurEs ressortent souvent profondément ébranléEs. Cela révèle le manque criant de la parole ukrainienne dans les espaces militants et médiatiques. Plusieurs personnes ont évoqué une prise de conscience de la dimension humaine de la guerre et de la manière dont elle broie des vies.

Le film a donné envie à certainEs de se mobiliser en solidarité avec le peuple ukrainien.

Comment le film est-il ­diffusé ? Comment organiser une ­projection ?

Pour le moment, la diffusion se fait principalement hors de France. Le film est mis à disposition des réseaux de Solidarity Collectives et des milieux anarchistes européens. Des projections avec levées de fonds ont déjà eu lieu en Finlande, aux Pays-Bas, en Pologne, en Allemagne et en Ukraine.

Le film est accessible à tous les collectifs militants souhaitant organiser une projection

Dans les semaines à venir, des projections sont prévues au Danemark, en Suède, en Espagne, au Canada et ­possiblement aux États-Unis.

Le film est accessible à tous les collectifs militants souhaitant organiser une projection, à la seule condition qu’une levée de fonds en soutien à Solidarity Collectives soit organisée.

Contactez-nous si vous voulez participer à sa diffusion !

Propos recueillis par la rédaction