Publié le Mardi 24 février 2026 à 12h09.

Grève à la Clinique de La Borde, quand la psychiatrie institutionnelle se heurte au management néolibéral

La Clinique de La Borde occupe une place singulière dans l’histoire de la psychiatrie. Implantée en Loir-et-Cher, cette clinique est historiquement associée à la psychiatrie institutionnelle : primauté du collectif, relations soignantEs/soignéEs, organisation basée sur des principes démocratiques et sur la continuité du soin. 

Fondée par Jean Oury et Félix Guattari, La Borde s’est construite contre une psychiatrie gestionnaire et disciplinaire, au profit d’un soin pensé comme une pratique collective. C’est dans ce lieu qu’a pourtant lieu un événement inédit : la première grève de la clinique. Un piquet de grève de deux heures, reconductible, a été organisé le vendredi 20 février, à l’initiative des salariéEs.

Turn-over organisé et destruction du collectif de travail

La situation qui a déclenché la mobilisation est concrète. Une monitrice éducatrice en CDD, investie dans son travail, formée sur le terrain et reconnue par les équipes comme par les usagerEs, n’a pas vu son contrat renouvelé. Le motif avancé est strictement administratif : le refus systématique de dépasser la limite des 18 mois de contrat.

Ce cas n’est pas isolé. À La Borde, les salariéEs en CDD n’excèdent pas les 18 mois, quelle que soit leur implication ou leur utilité réelle dans les équipes. La gestion de la main-d’œuvre prime sur l’expérience accumulée, sur la continuité du soin et sur la stabilité des collectifs. Pendant un an et demi, les équipes forment les nouveaux arrivantEs, construisent des liens de travail et de soin, pour voir la direction s’en séparer mécaniquement. Tout recommence alors : nouvelles recrues, nouvelles formations, nouvelles ruptures. Cette rotation permanente des équipes est une norme organisationnelle.

L’ARS (Agence régionale de santé) pousse La Borde à embaucher des infirmierEs, mais dans le Loir-et-Cher, comme dans de nombreux départements ruraux, il y a une pénurie d’infirmierEs. Par conséquent, la direction ne veut pas embaucher des personnes qui ne sont pas infirmierEs, car il faut réserver les places pour elleux. En attendant, les équipes de la clinique psychiatrique sont en sous-effectif et souffrent de leurs conditions de travail.

Les conséquences sont lourdes, car le savoir-faire collectif se perd, les équipes restantes s’épuisent à reformer sans cesse, et les principes mêmes de la psychiatrie institutionnelle sont mis à mal. Les usagerEs sont directement affectéEs par cette politique. Or, dans le soin, la stabilité des équipes n’est pas un confort : elle est une condition du soin. Ce que la direction détruit, ce ne sont pas seulement des emplois, mais des parcours de soin.

La revendication est claire : l’embauche pérenne de la salariée concernée et un changement profond du système de recrutement, afin de mettre fin à ce turn-over organisé.

Salaires de misère et égalisation par le bas

Cette politique de précarisation s’inscrit dans un cadre salarial tout aussi problématique. À La Borde, peu importe le diplôme, l’ancienneté ou la responsabilité exercée : la majorité des salariéEs est rémunérée autour du SMIC horaire. Les seules exceptions concernent les médecins, qui ne sont pas payéEs par la clinique, et les infirmierEs, qui ont connu récemment une augmentation de salaire pour rendre plus attractif le poste, sans que cela ne suive pour les autres salariéEs. Pour elles et eux, les salaires sont légèrement rehaussés par la prime Ségur, qui, rappelons-le, n’est pas intégrée au salaire et n’est pas cotisée.

Cette politique salariale traduit un choix politique : la dévalorisation des métiers du soin. Elle rend le recrutement difficile, entretient la précarité des personnels et installe une logique d’économie salariale incompatible avec un travail relationnel exigeant, qui repose sur l’engagement, la disponibilité psychique et la durée. Là encore, la gestion comptable prend le pas sur les exigences du soin.

La revendication portée par les grévistes est celle d’une hausse générale des salaires, à la hauteur du travail réellement effectué.

Absence de dialogue social et répression syndicale

À ces constats s’ajoute un blocage institutionnel. La direction refuse de recevoir le syndicat CGT et d’ouvrir un espace de discussion sur les embauches, les conditions de travail et l’organisation du soin. Ce refus est d’autant plus significatif que le syndicat est de création récente, fondé en octobre, et qu’il s’agit du seul syndicat existant dans l’établissement.

Depuis sa création, des pressions sont exercées sur les animateurIces syndicauxAles. Cette attitude traduit une volonté de maintenir une gestion autoritaire, dissimulée derrière un discours paternaliste, en contradiction flagrante avec les valeurs affichées de la clinique.

Une grève historique et significative

Les faits sont clairs. Il s’agit de la première grève de l’histoire de la clinique. Dix-sept salariéEs se sont mobiliséEs sur environ quatre-vingt-dix. Le mouvement prend la forme d’une grève de deux heures, reconductible tant qu’aucun entretien n’est proposé par la direction.

Au-delà des chiffres, le sens politique est fort. Dans un lieu historiquement fondé sur le collectif et la parole partagée, cette grève marque une rupture symbolique majeure. Elle révèle l’écart grandissant entre l’héritage de la psychiatrie institutionnelle et une gestion contemporaine qui en nie les conditions matérielles d’existence.

Radu Varl