Publié le Mardi 17 décembre 2013 à 11h42.

La science n’est pas un « discours » comme un autre

On connaît l'influence du relativisme dans le champ politique, où la dite « fin des idéologies » lui a donné depuis plus de vingt ans une nouvelle vigueur. On sait moins les dégâts que le relativisme peut produire dans le domaine du débat scientifique…

La validité des connaissances scientifiques, fondée sur l’enchevêtrement de beaucoup de théories et d’expériences, est radicalement mise en question par les tenants (ou les héritiers) du « programme fort »1, pour qui « le contenu  de n’importe quelle science est social de part en part ». Avec – hélas ! – un grand pouvoir de séduction à l’extrême gauche. Et ce, malgré les déboires de « la science prolétarienne » qui affirmait la supériorité de la science stalinienne, parce que d’origine prolétarienne, sur la science bourgeoise.

À des variantes près, Bruno Latour, dans son livre La Science en action (La Découverte, 2005), s’était fait le chantre de ces conceptions. Nous ne sommes pas certains que Latour continue aujourd’hui encore à flirter avec ce courant relativiste, mais son livre a eu un grand écho national et international.  

Du trivialement vrai au trivialement faux

Synthétiquement, ce courant de pensée considère naïf de faire intervenir la Nature – c’est-à-dire l’expérience – comme arbitre des controverses scientifiques ; ou, plus subtilement, ne la considère que comme un argument rhétorique supplémentaire. La notion de « vérité » scientifique serait une naïveté, voire une imposture. A la limite, ce sont les scientifiques qui fabriqueraient les objets qu’ils croient « découvrir » (les faitiches). Citons Bruno Latour (La Recherche, n°  307) qui s’interroge gravement sur la validité d’affirmer que Ramsès II était mort de tuberculose puisque le bacille de Koch (le BK) n’avait pas été inventé  à l’époque :

« La réponse de bon sens (...) consiste à dire que les objets (bacilles ou ferments) étaient déjà là depuis des temps immémoriaux, et que nos savants les ont simplement tardivement découverts (...) Dans cette hypothèse, l’histoire des sciences n’a qu’un intérêt fort limité. »

Si on refuse « la réponse de bon sens », qu’est-ce qui décide alors de la validité d’une proposition ou de la clôture d’une controverse ? Ce serait le rapport de forces entre les différents réseaux hommes (et machines) protagonistes du débat. En effet, les chercheurs, nous affirme Bruno Latour (in La science en action), « n’utilisent pas la nature comme un juge extérieur et, comme il n’y a aucune raison d’imaginer que nous sommes plus intelligents qu’eux, nous n’avons pas, nous non plus, à l’utiliser. » 

Mais, comme en politique, l’explication par « le rapport de forces » est une lapalissade. Elle n’est jamais fausse : par définition, c’est le plus fort qui gagne. Typique encore est l’affirmation d’Isabelle Stengers (Les concepts scientifiques, Gallimard, 1991) : « Un concept n’est pas doué de pouvoir en vertu de son caractère rationnel, il est reconnu comme articulant une démarche rationnelle parce que ceux qui le proposaient ont réussi à vaincre le scepticisme d’un nombre suffisant d’autres scientifiques, eux-mêmes reconnus comme  ‘‘compétents’’ ».

Comme souvent chez ces relativistes, on passe d’une trivialité vraie : « si le concept est reconnu », c’est bien qu’il y a « un nombre suffisant d’autres scientifiques » pour le faire, à une trivialité fausse : cette reconnaissance ne devrait rien à « son caractère rationnel ».

Latour comme Stengers ne prennent apparemment aucun risque et couvrent tout le champ du possible en affirmant que c’est le meilleur réseau qui gagne (le réseau de Ptolémée, puis celui de Copernic, puis celui de Newton, etc.), mais ils n’ont rien dit. En revanche, lorsqu’ils qu’ils racontent que la nature, c’est-à-dire l’expérience et l’imbrication dont nous avons parlé ne jouent qu’un rôle rhétorique d’appoint, ils disent quelque chose et ce quelque chose est faux. Formellement, bien sûr, une vérité scientifique se fait à partir d’une négo- ciation, mais appuyée sur du dur : sa vérification. Ce n’est pas une simple « opinion » : sans parler de la loi de la chute des corps, la relativité générale, par exemple, est testée des milliards de fois quotidiennement  par les utilisateurs du GPS.

Oui, les savants découvrent des propriétés de la Nature, ils ne les créent pas

Galilée avait osé affirmer, contre Aristote et le Saint Siège, que les montagnes de la Lune et les satellites de Jupiter n’étaient pas des artefacts de sa lunette. Il a finalement gagné parce que montagnes et satellites étaient bien là, tout simplement.

Tout simplement ? Mais les satellites de Jupiter et les montagnes de la Lune étaient là depuis des milliards d’années et personne ne les avaient vus. Pour ce faire, il fallait de l’audace, une certaine curiosité et surtout disposer de la lunette inventée par les Hollandais. Audace, curiosité et lunettes ne tombent pas du ciel ; ce sont clairement les productions d’une société à un certain moment.

Mais ceci ne fait pas des montagnes de la Lune une construction sociale.

L’histoire de l’« hypothèse atomique » est analogue, même si la lunette qui a permis de « voir » les atomes est autre chose qu’un tube muni d’une lentille convergente à un bout et divergente à l’autre – pour ne pas mentionner la « lunette » (accélérateur de particules) qui a permis en 2012 de « voir » le boson de Higgs (particule élémentaire dont l’existence a d’abord été postulée). C’est à la construction de cette « longue vue » qu’on a assisté, pas à celle des atomes !

L’Amérique existait avant Christophe Colomb, comme les microbes avant Pasteur ou les atomes avant Perrin. Nous partageons donc platement « la réponse de bon sens » qu’on a pu les découvrir parce qu’ils existaient, à un moment et avec des moyens certes socialement déterminés. 

Pour un relativisme bien placé

Les théories relativistes sont peu connues, et en tout cas sans influence, chez les professionnels de la science qui, de façon générale – et à tort –, se désintéressent de sa sociologie2. La popularité du relativisme scientifique ailleurs est due surtout au fait qu’il introduit une part de relativité dans l’examen de ce qui est un fourre-tout, appelé indifféremment science ou technoscience, qui va de la théorie de la relativité à la justification de la construction d’un métro Aramis en passant par les affirmations du Pentagone sur les missiles de croisière MX. Nous croyons effectivement qu’existe dans ce fourre-tout une distinction à opérer, distinction qui implique un relativisme certain.

Il y a d’une part la science conçue comme la somme des connaissances acquises et la recherche rationnelle de lois permettant de comprendre (et d’agir sur) les processus de la nature (voire de la société), laquelle aboutit à des résultats universels. Ces résultats sont indépendants de la personne de celui qui les énonce – même s’il est en général, aujourd’hui, mâle, blanc, écrivant l’anglais et d’origine sociale plutôt favorisée, même s’il travaille pour l’armée ou l’académie pontificale. Ces lois sont donc en principe testables par n’importe quelle fraction de la communauté humaine. Ce ne sont pas des vérités révélées ; elles peuvent être modifiées et le progrès scientifique consiste souvent, sur la base d’expériences ou d’une réflexion théorique plus poussée, à en élargir ou rétrécir les domaines d’application.

Il y a d’autre part les applications de cette science, qui vont de la bombe atomique au BCG en passant par l’utilisation des OGM. Relativiste, il faut l’être pour cette acception de la science : qui peut prétendre isoler les applications de la science des intérêts sociaux en jeu ?

Mais il ne faut pas se tromper de cible : Einstein qui a découvert la célèbre formule E=mc² n’est pas plus responsable par cette formule3 du lancement de la bombe atomique sur Hiroshima que Galilée ne l’est de l’écrasement d’un Boeing sous prétexte qu’il a découvert la loi de la chute des corps, x=1/2 gt². Relativiste, il faut l’être également vis-à-vis des déclarations de scientifiques, dont rien ne prouve qu’elles satisfassent aux critères de rationalité, surtout quand les dits scientifiques s’expriment en dehors de leur domaine de compétence. La science est faite par les scientifiques, mais les scientifiques ne font pas toujours de la science.

Dans son livre, Bruno Latour mélange donc systématiquement des controverses scientifiques et d’autres qui ne le sont pas. De ce point de vue, on peut le lire avec profit pour apprécier comment l’administration Bush a utilisé toute sorte de subterfuges, d’alliances et de réseaux pour vendre l’existence d’armes de destruction massive en Irak. Cet immense jeu de rôles qui nous est présenté comme de la science en action – où revient d’ailleurs inlassablement l’expression « mise en scène » – a en effet l’avantage de décrire aussi bien la fabrication de « la fraude en action ». C’est la fameuse « symétrie » du « programme fort » qui propose d’analyser sur le même pied la fabrication des théories scientifiques et celle des mythes.

De fait, ces théories relativistes cristallisent une méfiance légitime envers l’impérialisme d’une vérité scientifique incontestable4, souvent convoquée pour justifier n’importe quelle barbarie. Face à la morgue de certains experts, toute désacralisation de la science est bonne à prendre. C’est en particulier le cas des mal nommées « sciences économiques », où l’administration de la preuve est difficile et le poids des intérêts économiques colossal. 

 

Une conséquence du relativisme

Nous leur avons donné de l’importance dans la mesure où elles en ont pour certains journalistes « savants » et décideurs politiques, voire pour certains enseignants. Sciences Po, par exemple, censé former nos futures « élites », avait choisi un sociologue comme directeur scientifique, Bruno Latour.

Ces théories ne sont pas directement responsables des politiques scientifiques actuelles, mais elles en constituent d’excellents compagnons de route. En effet, si le succès d’une théorie scientifique sur ses concurrentes est dû à la constitution d’un lobbying assurant la meilleure publicité, voire la meilleure propagande, mieux vaut alors développer dans les universités le budget « com », assurer le meilleur réseau, développer la visibilité, la concurrence et l’« excellence ».

Cette conception cynique d’une recherche mue par le désir de pouvoir se rapproche du coup d’un désir d’enrichissement personnel, d’où le rôle de la prime au mérite et la tendance à faire du facteur h le critère de la valeur d’un chercheur et du classement de Shanghai, celui d’une université. Dans cette période d’austérité, c’est un choix plus économique que celui d’une formation de masse et d’expériences coûteuses dont les résultats ne sont jamais garantis. Il ne s’agit pas de stopper la recherche, mais de la ramener à ce qu’elle vaut : un argument de plus dans la rhétorique de la compétition. 

Le malheur voudrait que cette philosophie déviante devienne auto-réalisatrice. Alors, on ne formera plus des chercheurs, mais des gagnants ou des « communicateurs », visant à se faire une place sur un marché des connaissances.

Hubert Krivine

Notes :

1 Attaché aux noms de David Bloor et Barry Barnes dans les années 1970.

2 Le physicien américain Steven Weinberg, qui ne s’en désintéressait pas, livre néanmoins – à propos de la philosophie en général – cette observation amère : « les intuitions de philosophes se sont révélées profitables aux physiciens, mais généralement de façon négative – en les protégeant des idées préconçues d’autres philosophes. »

3 Il est naïf de croire que cette formule ne sert qu’à rendre compte de l’énergie dégagée par la fission nucléaire ; l’équivalence entre la masse et l’énergie qu’elle stipule est un des fondements de toute la physique actuelle.

4 Répétons-le : presque par définition, toutes les vérités scientifiques sont contestables ; ce n’est pas leur faiblesse, mais leur force. Seules les vérités révélées ne le sont pas.

5 Ou h-index en anglais. Un scientifique avec un indice de h a publié h articles qui ont été cités au moins h fois. Un seul nombre, donc, caractérise un chercheur, et les machines peuvent se charger du classement !

Bibliographie abrégée

Bruno Latour, La science en action, Gallimard, 1989.

Alan Sokal et Jean Bricmont, Impostures intellectuelles, Odile Jacob, 1997.

Jacques Bouveresse, Prodiges et vertiges de l’analogie. De l’abus des belles-lettres dans la pensée, Raisons d’Agir 1999.

Hubert Krivine, La Terre, des mythes au savoir, Cassini, 2011.