Publié le Lundi 31 juillet 2023 à 08h00.

« Nous avons fait le choix de filmer au plus près comme des réalisateurs grévistes aux côtés des cheminotEs »

Entretien. En janvier 2023, au moment où le mouvement en opposition à la réforme des retraites de Macron se constitue, Adeline Gonin et Christophe Cordier apportent la touche finale à leur documentaire « En Grève ». Celui-ci relate le mouvement contre la réforme de Macron… en 2019 à travers la mobilisation des cheminotEs de la gare de l’Est. Entretien avec les deux réalisateurEs militants. 

Comment vous avez-eu l’idée de ce film en 2019 ?

Quand on a su qu’il allait y avoir cette réforme des retraites menée par Emmanuel Macron et son gouvernement, on a su que le mouvement social allait se mobiliser contre cette réforme inique et cynique. Les cheminotEs sortaient de 3 mois et demi de grève en 2018, une grève perlée qui n’avait pas vraiment fonctionné. On sortait aussi du mouvement des Gilets jaunes auquel beaucoup de cheminotEs avaient participé. On sentait dès le départ que cette grève allait être forte. Ce sont elleux, avec les agentEs de la RATP, qui ont bousculé l’agenda politique. Le 13 septembre 2019, les salariéEs de la RATP avaient massivement fait grève, avaient bloqué tout Paris, ce qui avait donné un élan formidable. Les cheminotEs de la gare de l’Est nous étaient connus parce qu’en 2003 Christophe avait co-réalisé avec Emmanuel Roy Une journée pour rebondir, un documentaire sur la grève contre la loi Fillon. L’idée : suivre les assemblées générales pendant une douzaine de jours (le temps de la grève) à Paris-Est, aller dans les entrailles des AG, ces outils démocratiques que construisent les travailleurEs pour animer la grève. Cela avait été l’occasion de rencontrer Basile, Manue et Mathieu, trois personnages emblématiques avec qui les liens ont perduré. En 2019, on se retrouve donc [Adeline et Christophe, NDLR] à la première assemblée générale le 5 décembre à la gare de l’Est et on commence à tourner. Et là, tous les deux, on se dit que ce serait bien de faire un film sur cette grève, mais sans savoir de quoi on va parler et quels seront les enjeux. Une grève, ce n’est pas écrit à l’avance, même si on sent qu’il y a un mouvement d’ampleur, qu’il y a une énergie assez considérable, qu’on peut renverser la table… 

Au troisième jour, on décide d’orienter notre point de vue, pour que le film ne serve pas qu’à capter des événements mais à raconter une histoire. Notre discussion nous a fait remonter 16 ans auparavant, au film avec Basile, Manue et Mathieu. Tous les trois ont pris de l’assurance, de l’envergure, et sont impliqués au sein de Sud Rail. Ils et elle sont des militantEs aguerris avec une expérience d’animation du mouvement et de plusieurs grèves. Raconter leur parcours est devenu le fil conducteur du film, plus que la réforme des retraites de 2019 qui a été la répétition générale de 2023.

Comment avez-vous filmé dans les assemblées générales ? Quelles conséquences la présence de la caméra a-t-elle sur les militants cheminots ?

C’est la question qui se pose, évidemment. Dès le départ, nous avons fait le choix de filmer au plus près, d’être en immersion, d’être avec eux, de se positionner comme des réalisateurEs grévistes à leur côté. Comme on le dit dans la voix off : « Chacun avec ses armes ! Eux la grève, nous la caméra ». Une caméra ne se fait jamais réellement oublier ! Mais les AG ont pris l’habitude d’avoir des caméras, des téléphones portables. En 2019, dans la mesure où on connait bien les camarades, on était presque invité.

L’AG, c’est un peu un grand théâtre. Les décisions sont prises de la façon la plus démocratique possible, et les militantEs syndicaux ou politiques ont un discours et un message à faire passer en étant le plus éloquent possible par la posture, le langage et le langage du corps. Il est arrivé qu’on ne soit pas présents aux AG, et les gens nous demandait : « Vous étiez où ? » Ils et elles étaient déçus, parce que la caméra posait un cadre indirectement aussi et parce qu’elle permettait d’exprimer dans un mouvement long qu’« on est toujours là ». On ne savait pas que la grève allait durer 57 jours. On pensait que si la première semaine était très forte, on partirait sur une autre bonne semaine de mobilisation. 

Pour filmer, on a utilisé du 35 mm en focal, ce qui se rapproche de la vision humaine. Au niveau du son, pareil nous avions une toute petite perche. Ça oblige à filmer assez près des locuteurs, d’être à leur niveau et d’instaurer un rapport de confiance. Nous sommes avec elleux dans la grève.

On voit au fil du film les étapes importantes scandées…

Une fois qu’on a eu notre axe, on était là souvent, mais on ne tournait pas comme des malades pour éviter d’avoir trop de rushes ou de se perdre. On avait aussi envie de raconter ce que c’est d’être sur le temps long de l’engagement. Vingt ans aujourd’hui pour Manue, Basile et Mathieu de militantisme syndical, avec tous les deux ans des grèves assez conséquentes. Avec à chaque fois des choses qui se rejouent différemment, parce qu’une grève ne ressemble pas à une autre : en 2023, des journées importantes, massives mais une grève qui ne prend pas vraiment ; en 2019, la grève a été conséquente, elle a été reconduite dans plein de secteurs et sur longtemps, surtout dans le milieu cheminot et RATP. Ce qui nous plait dans la grève en tant que réalisateurEs, c’est que c’est une dramaturgie. Comment des gens décident d’arrêter le travail, de décider pour eux-mêmes ? Ils retrouvent leurs collègues pour combattre, améliorer, résister, transformer. C’est un temps décidé collectivement. Ce sont des moments affectifs aussi. On voit le barbecue après les AG ou lorsqu’iels se retrouvent et se font la bise. Toute la pression qu’on a mis sur les cheminotEs au moment de la trêve des confiseurs pour qu’ils ne fassent pas grève à Noël, et ils et elles ont pu braver cette trêve. Il y a plein de gens qui sont nouveaux dans la grève, Mohammed, par exemple, dans le film. Il y aussi le Ballet de l’Opéra de Paris sur les marches du Palais Garnier au son de la Danse des chevaliers de Prokofiev, que Christian reprend à la guitare basse.

Comment avez-vous envisagé la diffusion du film et quels sont les premiers retours ? 

Nous avons fait l’avant-première le 6 mars 2023 à la Bourse du Travail, la veille de la grosse journée de mobilisation du 7 mars avec près de 200 personnes. C’était l’aboutissement de notre travail, en pleine pandémie de covid, de recherche de producteurs, de financement. On est partis sans rien… Nous, documentaristes, on est dans une économie de guerre. On ne vit pas de nos documentaires.

La deuxième projection a eu lieu le 10 mars à la Parole errante à Montreuil en soutien aux grévistes. Ça a été un moment très très fort car revenir sur 2019 en plein mouvement a suscité des émotions. Le bilan de la grève de 2019 n’avait pas été fait, à cause du covid. 2019, c’est un peu une espèce de grève oubliée. Le film a une valeur d’archive.

Nous, on a pris confiance dans notre film. Solidaires a participé au financement. Comme ils nous ont aidé, l’idée c’est qu’ils puissent faire circuler le film dans leurs structures et leurs syndicats. Le film commence à trouver son public depuis peu parce qu’avant les gens étaient mobilisés. On en est à notre 10e projection. Le film est un outil de formation mais aussi un moyen de parler du cinéma social. On a fait quelques projections avec des gens qui sont en dehors du mouvement qui ont été agréablement surpris de voir comment se conduit une grève. Ce film humanise les grévistes. Les gens se rendent compte que les grévistes se battent pour nous, pour l’intérêt général. On espère que les festivals contactés et les prochaines dates de diffusion prévues donneront de la visibilité au film, qui n’a pas vocation à rester dans le cercle intime militant. 

Propos recueillis par Fabienne Dolet

En Grève, film documentaire de 60 minutes, 2023

Kanari Films, 45-47, rue d’Hauteville 75010 Paris, Tél. : 01 40 22 01 81, Mail : contacts@kanarifilms.fr

Le film documentaire sera projeté, en présence des deux réalisateurs, à l’Université d’été du NPA qui se tient à Port-Leucate du 27 au 30 août.