Entretien avec Mickaël Correia, journaliste à Médiapart et auteur. Il a notamment publié Une histoire populaire du football en 2018 (adaptée en BD en 2025) et codirigé avec Sébastien Thibault Foot manifesto, 15 propositions pour sauver le ballon rond, paru en mars 2026.
Que dit ce Mondial du football mondial aujourd’hui ?
On n’a jamais vu une telle déconnexion entre les élites footballistiques et le peuple du football, le peuple des tribunes. Dès le tirage au sort, Infantino, le président de la FIFA, a remis à Trump ce vrai-faux prix de la paix — un moment absurde et honteux de l’industrie du football. Un mois plus tard, Trump faisait capturer Maduro au Venezuela ; moins de deux mois après, les États-Unis et Israël lançaient des frappes contre l’Iran. Il y a là quelque chose d’un burlesque extrêmement délétère.
On l’a vu aussi avec la Palestine. Une partie importante du monde du football s’est mobilisée en solidarité avec les PalestinienNEs : dans les tribunes de Galatasaray, du PSG, de l’OM, du Celtic Glasgow ; mais aussi chez de grands footballeurs et entraîneurs. Pep Guardiola disait encore récemment : « Le monde a abandonné la Palestine, nous n’avons absolument rien fait. » En face, la FIFA n’a effectivement rien fait. Pourtant, elle a été l’une des premières grandes institutions internationales à reconnaître l’État de Palestine, en 1998. La Fédération palestinienne porte un dossier très concret : en Cisjordanie, au moins six clubs installés dans des colonies israéliennes relèvent de la Fédération israélienne de football. Or ces colonies sont illégales au regard du droit international, et cette situation contrevient aussi aux règles de la FIFA. Elle devrait donc retirer leur licence à ces clubs. Mais Infantino a répondu en substance : « Ce qui se passe à Gaza ne nous concerne pas. »
Hyperbole du capitalisme trumpien, ce Mondial produit une double ségrégation : raciale, avec les joueurs ou officiels empêchés d’entrer aux États-Unis et le traitement réservé à la délégation iranienne ; sociale, avec des tribunes inaccessibles aux plus modestes, réduits à regarder les matchs sur écran. Même le passage de 32 à 48 équipes, présenté comme une démocratisation, relève surtout d’une massification marchande : les nations deviennent des marchés à conquérir. Grand événement populaire, le Mondial reste un moment de mémoire collective, mais il est accaparé par une élite hypercapitaliste et raciste.
Pourquoi n’y a-t-il pas eu d’appel fort au boycott ?
Boycotter un Mondial pose des questions politiques concrètes : que boycotter — les Bleus, tous les matchs, la cérémonie d’ouverture ? Qui cibler, à quel moment, avec quel rapport de force ? Depuis le Qatar, la réflexion sur le boycott a changé. L’appel est resté largement inopérant, parce qu’il faisait reposer la responsabilité sur les seuls amateurs et amatrices de football. La responsabilité doit peser sur les fédérations et les États. En France, il faudrait donc mettre la pression sur la FFF.
Le rapport aux Bleus complique aussi le mot d’ordre. Dans un contexte de fascisation, cette équipe composée de joueurs racisés, souvent issus des quartiers populaires, incarne quelque chose que le RN déteste. Les prises de position de Mbappé contre le RN ou de Koundé contre les violences policières projettent, pour une partie de la gauche, un imaginaire plus désirable et politisé. La pire phobie du RN, ce serait que cette équipe de France gagne le Mondial.
Historiquement, de grands boycotts politiques ont existé, notamment contre le Mondial 1978 en Argentine sous la dictature de Videla. La question du boycott monte — Russie, Qatar, États-Unis, demain Arabie saoudite —, mais elle manque encore de maturation politique.
Qu’est-ce qui distingue le foot de club des équipes nationales ?
Les clubs aussi produisent des identifications. Le PSG est un grand club populaire d’une métropole traversée par de multiples nationalités et communautés. Les scènes de joie, puis les paniques morales sur les violences, disent aussi l’appropriation du centre-ville par une jeunesse des banlieues populaires qui en est habituellement exclue.
Mais les équipes nationales cristallisent plus directement les débats identitaires. En 1998, la mythologie « black-blanc-beur » s’est vite effondrée, notamment avec Knysna, quand le refoulé colonial est remonté. Aujourd’hui encore, les Bleus révèlent l’état des débats sur « l’identité nationale ». Un joueur comme Michael Olise — mère franco-algérienne, père nigérian, plusieurs sélections possibles, et le choix des Bleus comme « chez lui » — raconte ces identités plurielles, ce cosmopolitisme urbain et transnational que l’extrême droite déteste.
La France a aussi cette particularité : il n’y existe pas de grand supportérisme organisé autour de l’équipe nationale, et la charge nationaliste y est souvent désamorcée. L’extrême droite elle-même ne s’identifie pas spontanément à ces Bleus trop racisés. Les identifications se construisent donc à travers les joueurs : par la blanchité pour l’extrême droite, par des imaginaires populaires, urbains, postcoloniaux et pluriels pour d’autres.
Bien sûr, le foot peut alimenter des affects chauvins. Mais les identifications sont souvent plus composites : quand la France gagne, cela peut aussi être la fête au Cameroun, parce que le père de Mbappé est camerounais. La Coupe du monde devient alors l’un des rares moments où des personnes immigrées ou racisées peuvent s’approprier une identité collective liée à la France. Le drapeau bleu-blanc-rouge peut y devenir l’étendard d’une identité plurielle, aux côtés de drapeaux algériens, palestiniens, marocains ou portugais — pas une adhésion à une supposée « identité nationale ».
Quels leviers pour transformer le football ?
Le Mondial est un produit extrêmement addictif : tous les quatre ans, il concentre l’attention pendant un mois et rythme de grands moments de mémoire populaire, comme 1998 ou 2018. Face à cette méga-machine, le sentiment de dépossession et le dégoût peuvent devenir des leviers politiques.
En France, le rapport de force passe notamment par la FFF, véritable forteresse à prendre. La question n’est pas seulement de savoir si elle peut boycotter un Mondial, mais comment elle se positionne face à des Coupes du monde de moins en moins acceptables. Or la FFF, comme la FIFA, pose un problème démocratique majeur : verrouillage par les grands clubs professionnels, opacité, affaires de pouvoir, refus de licences à de jeunes mineurs isolés migrants, marginalisation du football amateur.
Il faut donc poser la question du foot comme bien commun : quelle place pour les clubs amateurs, les supporters, la redistribution des richesses, le contrôle collectif sur les Bleus et sur les choix internationaux ? Du côté des supporters, un rapport de force commence à se construire, avec l’Association nationale des supporters et des groupes ultras.
La transformation doit avancer sur deux jambes : mener la bataille démocratique à l’intérieur de l’industrie, tout en développant un football autonome, plus inclusif, plus égalitaire, hors de la marchandisation capitaliste.
Propos recueillis par la rédaction