Publié le Mardi 20 janvier 2026 à 18h00.

Forces et faiblesses du mouvement social à la veille de novembre-décembre 1995

Le mouvement social de novembre-décembre 1995 s’inscrit dans la tradition des grandes mobilisations de juin 1936 et mai-juin 1968. Grandes manifestations, « paralysie » de l’activité économique, grands débats dans lesquels grévistes et population « refont » le monde se retrouvent dans chacun de ces grands mouvements. Notre dossier se donne comme objectif de non seulement en restituer le déroulement, de revenir sur les débats de l’époque mais aussi de tirer des enseignements pour aujourd’hui et demain.

Au lendemain des mouvements sociaux qui se sont multipliés dans de nombreux points de la planète autour des années 1968, le patronat français, à l’image de Thatcher ou Reagan, s’est convaincu de l’urgence à procéder à des modifications profondes des processus de production afin de rendre plus difficiles ces mobilisations.

 

Le secteur privé vitrifié

La remise en cause du travail taylorisé et de l’autoritarisme, la mise en cause de l’exploitation, le rejet des inégalités, et le droit à l’épanouissement personnel ont été au cœur du Mai-juin 1968 français. Dans la foulée, de nombreuses luttes se sont déroulées portées par le vent Mai-juin 1968 : immigrés de Rhodiaceta, ouvrier·es spécialisé·es de Renault Le Mans, grève exemplaire des Lip, des cadres de Neyrpic, à EDF à Brest...  

Dès 1972, le CNPF, ancêtre du Medef, se penche sur les questions d’humanisation et de la revalorisation du travail au moment le gouvernement crée l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (Anact), et un secrétariat d’État à la revalorisation du travail manuel. En fait ce sont autant de prétextes pour développer l’individualisation systématique de la gestion des salarié·es. Une individualisation qui prétend satisfaire certaines aspirations exprimées en 1968 comme la prise en compte de la personne, de ses besoins, de son mérite. Les réformes sont multiples : introduction des horaires variables ou à la carte qui individualisent l’arrivée au travail et le départ ; individualisation des primes et des augmentations de salaire ; modifications des conventions collectives par l’introduction de « critères classants » qui ne s’appuient plus seulement sur la définition des qualifications requises pour un poste de travail mais également sur les « compétences des salariés » visant la « modernisation des grilles de classification », pour briser les logiques collectives ; développement de la communication d’entreprise, destinée à contrecarrer la « propagande » syndicale ; mise en place de cercles de qualité censés favoriser des relations directes entre les salariés et leur hiérarchie, afin de marginaliser les institutions représentatives du personnel ; généralisation des entretiens personnels dans lesquels le salarié participe à l’évaluation de ses performances, vante ses mérites et « avoue » ses fautes.

Ces réorganisations vont s’amplifier, s’accélérer avec le développement de la mondialisation et du capitalisme financier imposant une transformation profonde de secteurs industriels se traduisant par la disparition  de l’industrie minière, d’une partie de la sidérurgie, de l’effondrement du secteur textile, de l’industrie navale, la concentration de l’industrie automobile… accompagnées d’une mutation accélérée de l’appareil et des processus de production avec les externalisations, délocalisations, réduction de la taille des établissements, le développement de l’informatique, et celui du secteur tertiaire et des services à la personne. Dans un contexte de montée d’un chômage massif et durable. Au total le secteur privé se retrouve socialement « vitrifié », là où les traditions de lutte et le poids des organisations syndicales étaient historiquement importants.

Facteur aggravant, ces transformations vont s’imposer en grande partie sous des gouvernements de « gauche » alors qu’elles seront menées par Thatcher au pouvoir en Grande-Bretagne de 1979 à 1990 et Reagan aux États-Unis de 1981 à 1989. Après le coup de peinture rouge (rose ?) des mesures mises en place en 1981, c’est sous Mitterrand et des gouvernements des « gauche » entrecoupés de périodes de cohabitation que vont s’imposer ces mutations. Au début des années 1980, le premier gouvernement de gauche plurielle engage un vaste mouvement de nationalisations : Thomson, Saint-Gobain, Pechiney-Ugine-Kuhlmann, Usinor, Sacilor, Suez, la Compagnie générale d’électricité — indemnisées à hauteur de 39 milliards de francs — et une large partie du secteur bancaire : 39 banques et deux compagnies financières. Avant 1982, les entreprises publiques comptaient environ 1,4 million de salariés pour passer à 2,4 millions au milieu des années 1980 (un emploi sur dix). Si, dès 1986 le retour de balancier est engagé avec Balladur, chaque Premier ministre mettra la main à la pâte avec les vagues de privatisations lancées dès 1986 par le gouvernement Chirac, puis le « ni-public ni-privé de gauche » avec la cession d’activités de certaines entreprises publiques (les filiales de la parachimie sont cédées au groupe Total), la réduction du capital contrôlé par l’État (c’est le cas d’Elf-Aquitaine) ou encore par l’ouverture du capital de Renault, en 1990 suivie en 1993 par Balladur (« champion des privatisations »), puis Juppé aggravant l’ouverture du capital de Renault. Bilan de l’exercice : 40 milliards de francs récoltés en 18 mois. 

La suite sera encore plus saisissante : de 1997 à 2002, c’est Lionel Jospin maître dans l’art des privatisations partielles avec des ouvertures de capital à France Telecom, Air France, les Autoroutes du sud de la France, Thomson et EADS. Particulièrement efficace cette politique de privatisation du gouvernement Jospin rapporte 210 milliards de francs, entre 1997 et 2002 et fait de Lionel Jospin le Premier ministre qui a le plus privatisé dans l’histoire de la 5e République. Et pour finir Chirac (président de 2002 à 2007) privatise des sociétés d’autoroute et faire entrer en bourse  Gaz de France et EDF. L’ensemble de ces opérations ramenant les effectifs de ces entreprises à 1,1 million au début des années 2000.

Même si de grandes luttes ont marqué cette époque (sidérurgie, Renault, Peugeot, Alstom), c’est un sentiment de défaites qui domine. Le 23 novembre 1979, le plus long conflit social de l’histoire d’Alstom à Belfort prenait fin après 58 jours, les portes de l’usine ont été fermées, la production stoppée. Avec pour point de départ un cadeau à l’occasion du centenaire de l’entreprise. Dès les années 1978-1979, la lutte défaite des sidérurgistes à Denain ou à Longwy tout en se situant, du point de vue des modes d’action utilisés, dans la continuité de Mai 1968, constitue une fin de cycle, sonnant le glas des « années 1968 », caractérisées par « l’insubordination ouvrière ». Le plus fort symbole des reculs est sans conteste la privatisation de Renault. Engagée depuis l’été 1994 avec la décision de mise en vente publique par Balladur de 28 % du capital en novembre, tout est prêt pour la privatisation de la « forteresse ouvrière » bastion de la CGT et du PCF. Les salarié·es de Renault n’ont pas, contre toute attente, manifesté de forte hostilité à la privatisation. Plus de 60 % d’entre eux ont d’ailleurs acheté, à cette occasion, des titres Renault (dont ils détiennent 2,51 % encore aujourd’hui). 

Des luttes importantes ont lieu : 7 semaines de grève chez Peugeot Mulhouse et Sochaux en 1989 (le salaire mini passe de 4 033 F à 4 400 F, augmentation mini 250 F, 13e mois : augmentation moyenne de 727 F, fin de la pénalisation en cas de maladie, annulation de toutes les sanctions et licenciements). Chez Citroën, on compte 5 semaines de grève à partir du avril 1982 sur les sites d’Aulnay, Levallois, Asnières et Saint-Ouen suivies par 5 semaines chez Talbot Poissy autour de salaires, libertés, dignité, droit de pensée et de religion différentes, ainsi que des mobilisations contre les plans de licenciements en1983 chez Talbot et 1984 chez Citroën.

 

Un regain de luttes dans le public

À partir de 1986, c’est pour l’essentiel hors du privé que se développent les luttes : des cheminots, de la RATP, aux PTT, des infirmières, des routiers et des marins. Se situant en partie à la marge du mouvement syndical, elles critiquent ouvertement les stratégies syndicales concernant les mobilisation et donnent naissance à des structures d’auto-organisation (coordinations), pour répondre à la crise d’orientation des directions syndicales historiques. Ce  qui ouvre la voie à création de la FSU (en 1994) et à la croissance des SUD.

C’est dans la foulée du mouvement étudiant victorieux contre le projet de loi Devaquet en 1986 contre la sélection à l’entrée à l’université, que les cheminots engagent l’un des mouvements les plus durs de leur histoire du 18 décembre 1986 au 15 janvier 1987. Le trafic est paralysé pendant les fêtes de fin d’année, le mouvement reconductible en AG.

En 1989 des grèves dans les secteurs financiers se développent, puis, en 1993, à France Telecom et à Air France. C’est ensuite la lutte contre le Contrat d’insertion professionnelle (CIP) en 1994. À l’été 1993, Balladurs’attaque fondamentalement, mais sournoisement, par un décret pris durant l’été, aux retraites avec le passage à 40 annuités de cotisation dans le privé. Un coup bas resté longtemps lourd de conséquences. La privatisation d’Air France et de France Telecom ont été repoussées du fait d’énormes mobilisations des salarié·es concerné·es (grèves de 1993) mais elle est sérieusement envisagée, comme la remise en cause des statuts spécifiques des cheminots et du personnel RATP.

 

Les reculs politiques et syndicaux

La situation est d’autant plus grave que la « gauche » politique et syndicale oscillera entre passivité et accompagnement durant tout ce cycle. Le Parti socialiste assume largement l’argument des contraintes de la mondialisation. Lors de l’élection présidentielle de 1995, le PS avec 23 % pour Jospin —  34 % pour Mitterrand en 1988 — obtient son plus faible score depuis les calamiteux 8 % du total Rocard/Deferre de 1969. De son côté le Parti communiste accompagne longtemps ces politiques tout d’abord dans le cadre de la stratégie d’Union de la gauche et ensuite dans une résignation au nom du « moindre mal ». Électoralement, son score est de 8 %, loin des 15 % de Marchais en 1981 ou des 21 % de Duclos en 1969. La chute du Mur de Berlin en 1989 parachève le discrédit qui pèse sur les « Pays de l’Est » et, plus profondément, accrédite l’idée qu’il n’y a décidément pas d’alternative au capitalisme mondialisé.

 

Les syndicats contrôlent

À la peine dans le privé, les confédérations syndicales sont encore fortement implantées dans les différents secteurs publics. Le long passage de la gauche au gouvernement a renforcé ces positions avec des entrées importantes dans les ministères pour la CFDT, moindres pour la CGT ou FO qui ont développé leur présence dans les entreprises nationalisées. Dans la suite de la reconnaissance du syndicat dans l’entreprise dont l’effet pervers fut celui de repli catégoriel aux dépends de l’interprofessionnel, les lois Auroux ont amplifié une professionnalisation du syndicalisme auquel les salarié·es font appel comme à un « service » face à un droit du travail complexe. Les syndicalistes sont davantage reconnu·es pour leurs compétences par l’État ou le patronat.

Dans la CGT, les Fédérations des cheminots, de mines énergie, de la RATP, de La Poste en sont des piliers et le système de retraites un des fondements du statut de la fonction publique. La mobilisation contre les projets de la droite revenue au pouvoir a été préparé dans les mois précédents avec de nombreuses sessions de formation. Lors du congrès de novembre qui appelle à « la généralisation de la grève » et non à « la grève générale », les nouveaux statuts proposés par la direction confédérale n’évoquent plus « la socialisation des moyens de production » comme projet politique et se fondent sur « l’ambition d’être solidaires, unis et rassembleurs […] pour relever les enjeux contemporains ».  

L’appareil de FO est largement dépendant du service public et de la gestion de la Sécurité sociale, cela explique en partie la fermeté avec laquelle FO a mené le combat en 1995 contre la généralisation aux fonctionnaires et aux entreprises publiques (RATP, SNCF et EDF) des mesures imposées aux salarié·es du secteur privé par la réforme Balladur des retraites de 1993 ou les conflits avec le patronat sur la refondation sociale, considérée comme la livraison au marché de toutes les structures collectives et solidaires. FO a déjà perdu, à la suite du conflit de 1993, la gestion de l’Unédic, dont a hérité la CFDT. Et ce n’est pas la moindre des conséquences indirectes du plan Juppé : Force ouvrière n’est plus assuré de garder la présidence de la CNAM, qu’il occupe sans interruption depuis 1967. Là aussi la préparation en interne a été importante : dès le 29 janvier, Force ouvrière réunit ses militant·es et ses sympathisant·es au palais omnisports de Paris-Bercy pour la défense et l’avenir de la Sécurité sociale.

La direction de la CFDT est engagée depuis le congrès d’Annecy de mai 1976 dans un recentrage fait d’une lutte contre « la montée du basisme et du gauchisme ». Edmond Maire, le secrétaire général, et ses partisans se lancent dans une stratégie d’« autonomie engagée » avec le Parti socialiste, devenant un partenaire privilégié du patronat. Sa direction soutient le projet de réforme de Juppé de la Sécurité sociale et d’attaques contre les retraites du secteur public et le développement de la SNCF. Un positionnement qui entraîne une radicalisation militante des structures « oppositionnelles » apparaissant avec des autocollants « CFDT en lutte ».

La CFE-CGC, la CFDT et l’UNSA sont de  leur côté toujours prêtes à s’asseoir à une table de négociation dans le cadre du dialogue social.

Tirant les leçons des mobilisations qui dans les années 1980-1990 se sont construites avec de fortes tendances d’auto-organisation, la direction confédérale de la CGT, largement majoritaire dans le secteur public, va se donner les moyens d’encadrer la mobilisation au travers d’assemblées générales dans lesquelles les informations sur l’état de la mobilisation dans les différentes régions, l’état des négociations avec le pouvoir sont largement contrôlées par l’appareil. Ce qui explique la chute rapide de la mobilisation quand Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT cheminots, appelle à mettre fin au mouvement le 14 décembre 1995. Sans la moindre tentative de faire même semblant de consulter les assemblées, et c’est ainsi que la reprise s’enclenche avant la manifestation du samedi 16 décembre.

Nouvelle venue sur le champ syndical, la FSU s’engage clairement dans la mobilisation contre le plan Juppé et dans l’unité d’action au côté de la CGT et de FO.

 

Actualité de 30 ans de luttes et débats

Trente ans plus tard, il est tentant de ne tirer les bilans qu’à la lumière de ce qui s’est passé depuis. Tout d’abord rappelons qu’en 1936 les « fonctionnaires » n’avaient pas le droit de grève acquis depuis 1884 dans le privé et accordé en 1950 aux fonctionnaires « civils ». Ainsi ce sont deux millions de grévistes du privé qui « paralysent » le pays pendant plusieurs semaines. En 1968 encore, la grève générale démarre dans le privé et ne se délitera que sous la double pression du « retour de l’essence à la pompe » et de la direction de la CGT après l’annonce par De Gaulle des élections législatives. En 1995, le secteur privé est pour l’essentiel hors du mouvement ce qui limite ses ambitions politiques, les enferme dans des débats où la question du pouvoir semble hors de portée tout en n’étant pas hors des débats dans les agoras qui se démultiplient dans les gares, sur les places, etc.

Trente ans plus tard également les capacités de mobilisation du secteur public ont été profondément modifiées. Tout d’abord par les privatisations souvent amorcées par des entrées au capital, des mises en concurrence, assumées ou accompagnées par les confédérations syndicales à EDF-GDF, Air France, France Telecom, SNCF. Associés à profondes réorganisations, ces bouleversements ont sapé les fondements des capacités de riposte des salarié·es du secteur public. Destruction progressive des statuts, embauches de plus plus massives en statut privé, précarisés ont modifié en profondeur la nature de l’emploi. Le long procès de France Telecom a fait juridiquement reconnaître et condamner le harcèlement comme  management qui frappe bien au-delà de cette entreprise ex-publique. Les coupes drastiques dans d’autres secteurs comme l’hôpital, les administrations territoriales, l’éducation nationale ont complété ces atteintes aux capacités de résistance, de lutte. Dans ces situations la syndicalisation, les meilleures tactiques syndicales, les amples soutiens ne suffisent pas à construire des mobilisations qu’elles soient exemplaires, « bloqueuses », ou de substitution. Le caractère massif de manifestations ne saurait remplacer le rapport de forces construit par la grève paralysant les activités économiques, industrielles et creuset de l’élévation du niveau de conscience si tant est que l’auto organisation soit au poste de commande.

Dans le cours du mouvement, les mobilisations « extérieures » aux entreprises publiques ou privées se sont développées. Comme évoqué par Annick Coupé dans son article, les jeunes notamment étudiant·es, les femmes, mais aussi les « Sans » : sans papiers, sans logement, sans travail, sans droits se sont joints au mouvement. Autant de mobilisé·es qui ont renforcé les manifestations, les débats. Et la poursuite de ces combats spécifiques ne saurait être comprise comme substitution au mouvement syndical traditionnel (seuls les SUD s’engagent clairement dans ces luttes) mais comme un élargissement des mobilisations qui se retrouve dans le slogan emblématique « Tous ensemble, tous ensemble, ouais, ouais ».

Cependant le « souffle de 95 » en raison notamment du soutien ou de la passivité des partis de « gauche », n’a pas permis d’engager de modification des pratiques politiques dont les citoyen·nes se sentent déjà de plus en plus éloigné·es, des liens entre le « social » et le « politique ». De même il n’a pas fait reculer les idées d’extrême droite même si le Front national a été absent dans les mobilisations et ses électeurs plutôt favorables au mouvement.

Au-delà du bilan immédiat mi-victoire, mi-défaite en matière revendicative, l’amplification des politiques de libéralisation et de mise en concurrence ont été fortement retardées au regard, par exemple, de la situation au Royaume-Uni. Le mouvement a, en pratique, contesté la légitimité de la victoire de la droite à l’élection présidentielle de mai, brisé le cycle de démoralisation engendré par les reculs précédents, tout en redonnant une légitimité aux conflits sociaux. Il a poussé à la recomposition du mouvement syndical avec le développement des SUD, de la FSU, en convergence avec les mouvements sociaux (l’occupation de l’église Saint Bernard en juin 1996), l’altermondialisme (création d’ATTAC en 1998), le féminisme, l’écologie.

Le mouvement a permis la (ré)émergence de visées politiques, le retour d’un espoir parmi les militant·es découragé·es par les décennies précédentes ; la construction, dans les mobilisations d’une génération capable d’organiser les résistances dans les années suivantes, de transmettre la mémoire d’un hiver qui a redonné l’espoir.