Professeur de sociologie à l’École normale supérieure Paris-Saclay. Cet article est paru dans le Monde Diplomatique. Nous les remercions pour leur autorisation à la diffusion.
Lorsque les mouvements sociaux piétinent, que l’austérité budgétaire domine le débat public, qu’un président français et une bureaucratie européenne voient dans le réarmement et la rhétorique guerrière les remèdes à leur folle impopularité, il est bon de se rappeler qu’en novembre-décembre 1995, un grand refus populaire avait grippé la machine et ouvert de nouveaux horizons.
Le 15 novembre 1995, M. Alain Juppé, Premier ministre, exposait devant l’Assemblée nationale les grandes lignes d’une réforme de la Sécurité sociale qui visait, déjà, à réduire les déficits sociaux en abaissant la qualité du système public de soins et à renforcer la crédibilité financière de l’État dans le contexte de « marche à l’euro ». Il était ovationné par la très large majorité de droite issue des législatives de 1993 alors que le président de la République, Jacques Chirac, avait été élu quelques mois plus tôt sur le refus de la « fracture sociale » et sur une critique voilée des politiques d’austérité.
Bien préparé par une alliance des technocrates et de communicants, ce que les commentateurs désignèrent alors vite comme le « plan Juppé », bénéficie d’un alignement parfait des planètes : le principal syndicat réformiste, la Confédération française démocratique du travail (CFDT) dirigée par Nicole Notat, approuve le « courage » gestionnaire de l’exécutif, suivi par un groupe d’intellectuels et d’experts socio-libéraux1.
Ces derniers concrétisent rapidement leur adhésion en publiant dans Le Monde (2 décembre 1995) un appel de soutien qui prit naissance dans les locaux de la revue Esprit et doit son succès aux réseaux déjà anciens constitués autour de la Fondation Saint-Simon : ce think-tank symbolise alors la fusion idéologique de la droite et de la gauche technocratiques, médiatiques et intellectuelles dans le néolibéralisme triomphant2. À l’unisson, les grands médias, notamment de centre-gauche (Le Monde, Libération, Le Nouvel observateur) célèbrent le tête-à-queue de Jacques Chirac. Éditorialistes et essayistes (Alain Minc, Bernard-Henri Lévy, Pierre Rosanvallon, Alain Duhamel) cadrent d’emblée le débat selon la grille d’analyse dominante depuis les années 1980 : la modernité (l’austérité) contre l’archaïsme (les conquêtes sociales).3
Le contexte semble particulièrement favorable : l’effondrement de l’URSS a déchaîné les prophéties sur la « fin de l’Histoire » — la démocratie de marché comme stade suprême de l’humanité, le Parti socialiste a proclamé en décembre 1991 que « le capitalisme borne notre horizon historique », le parti communiste s’effondre, les États-Unis et l’Europe renouent avec l’impérialisme militaire dans le Golfe. En somme, le paysage idéologique français semble durablement embourbé dans la morne plaine libérale laissée par le Premier ministre Édouard Balladur (1993-1995). Dès lors qui pourrait empêcher M. Juppé, normalien et énarque, incarnation physique et morale de la technocratie française lettrée, de conclure la décennie du « tournant néolibéral » en écrasant par KO les forces hostiles au changement ?
Réussite des manifestations et des AG contre Juppé
Mais rien ne se passe comme prévu. Les premiers sondages, puis les premiers succès des manifestations hostiles au plan Juppé révèlent non seulement les limites de l’unanimisme médiatique mais aussi celles de la « mondialisation heureuse », une formule chère au conseiller patronal et essayiste Alain Minc. Ce choc inattendu cristallise une résistance populaire insoupçonnée : le front du refus s’exprime avec une détermination encore plus inattendue que celle des réformateurs, et cela sans aucun plan préalable.
Si les experts en réforme austéritaire avaient anticipé les réactions très négatives de la Confédération générale du travail (CGT) et de Force ouvrière (FO), ils n’imaginaient pas l’ampleur des convergences que le plan favorise entre ces forces syndicales et d’autres acteurs de la contestation sociale jusque-là moins visibles : la gauche de la CFDT (notamment la fédération générale des transports et de l’équipement, FGTE), la Fédération syndicale unitaire (FSU) récemment créée dans le secteur de l’enseignement, les syndicats SUD (Solidaires, unitaires, démocratiques), la mouvance libertaire, la nébuleuse trotskiste, et de nombreux collectifs de « sans » (sans papiers, sans domicile, sans emploi), apparus au tournant des années 1990.
Très vite, les assemblées générales se multiplient et attirent de nombreux salariés, chômeurs, étudiants, lycéens, voire retraités, dont certains expérimentent leur premier grand mouvement social, alors que d’autres retrouvent un peu de l’esprit de Mai 68. La grève des transports, celle de l’énergie paralysent progressivement de l’activité économique. Pendant que les médias dénoncent la « prise en otage des usagers » et la « mise en faillite des entreprises », thèmes promis à un grand avenir, des gens se parlent, défilent dans la joie, retrouvent le sens de l’action collective.
Aux yeux des réformateurs, cette agitation peut à la limite représenter le prix à payer pour une réforme structurelle permettant au gouvernement d’envisager avec sérénité la marche triomphale vers l’euro. Ils ne se doutent pas que le mouvement qui s’épanouit constituera également une — petite — réplique de Mai 68 au sein du champ intellectuel, ouvrant de nouvelles perspectives à la pensée critique dans un pays décidément jamais totalement normalisé. Depuis l’arrivée de François Mitterrand à la présidence de la République et le naufrage idéologique des « nouveaux philosophes », un vide intellectuel s’était créé, notamment après les décès successifs de Jean-Paul Sartre (1980), Michel Foucault (1984) et Simone de Beauvoir (1986).
Les intellectuels prennent une place dans la mobilisation
C’est incontestablement la figure de Pierre Bourdieu qui incarne ce moment critique pour celles et ceux qui le vécurent dans le brouillard rouge des fumigènes et l’exaltation des AG, durant les parcours à pied ou en vélo dans des villes assoupies seulement en apparence, ou devant des émissions de télévision où journalistes et experts maltraitaient les grévistes. Le sociologue révise et signe une pétition qui rassemble très au-delà des groupes issus de la gauche radicale. Le texte circule à partir du 4 décembre avant d’être publié dix jours plus tard dans Le Monde sous forme de publicité payante. Bourdieu intervint également avec force devant le collectif des cheminots en grève à la gare de Lyon4 : « je suis ici pour dire notre soutien à tous ceux qui luttent, depuis trois semaines, contre la destruction d’une civilisation, associée à l’existence du service ».
L’engagement du sociologue produit un effet libérateur et souvent jubilatoire. La « guerre de pétitions » qui s’ensuit traverse les départements universitaires et contribue à clarifier le clivage entre une gauche soucieuse de gérer le monde tel qu’il est et une autre toujours désireuse de le transformer. Bourdieu avait identifié le ressort rhétorique que la première partageait avec les technocrates et les dirigeants économiques5 : « L’opposition entre la vision à long terme de “l’élite” éclairée et les pulsions à courte vue du peuple ou de ses représentants est typique de la pensée réactionnaire de tous les temps et de tous les pays ; mais elle prend aujourd’hui une forme nouvelle, avec la noblesse d’État, qui puise la conviction de sa légitimité dans le titre scolaire et dans l’autorité de la science, économique notamment : pour ces nouveaux gouvernants de droit divin, non seulement la raison et la modernité, mais aussi le mouvement, le changement, sont du côté des gouvernants, ministres, patrons ou “experts” ; la déraison et l’archaïsme, l’inertie et le conservatisme du côté du peuple, des syndicats, des intellectuels critiques ».
Traduit dans de nombreux pays, Pierre Bourdieu est alors le scientifique français vivant le plus cité au monde. Professeur au Collège de France, il anime un groupe intellectuel interdisciplinaire particulièrement dynamique à l’échelle internationale. Mettant sa force symbolique au service du mouvement social, il exprime en décembre 1995 une ligne de résistance structurée autour d’axes en grande partie inspirés de l’enquête publiée par son équipe sous le titre La Misère du monde6 en 1993 ainsi que de travaux récents : les politiques néolibérales détruisent méthodiquement les institutions qui protègent le monde du travail et plus largement les citoyens, et condamnent ces derniers à ne plus pouvoir compter que sur eux-mêmes face aux lois du marché, créant de la souffrance autant chez les « soignants » que les « soignés ». Ces travaux montrent également qu’en dépit des échecs du « socialisme réel », l’idéal de République sociale reste vif dans la population, tant en France que dans de nombreux pays. Mais comment mener la bataille d’idées ? « On ne peut combattre efficacement la technocratie, nationale et internationale, qu’en l’affrontant sur son terrain privilégié, celui de la science, économique notamment, et en opposant à la connaissance abstraite et mutilée dont elle se prévaut, une connaissance plus respectueuse des hommes et des réalités auxquelles ils sont confrontés »7.
Refuser l’individualisme : créer des collectifs
Bourdieu récuse le rôle de prophète et vit décembre 1995 comme un moment tourné vers la création de nouveaux collectifs, à l’intersection des milieux intellectuel, artistique, syndical, politique. Le sociologue tente de mettre sur pied une nouvelle alliance entre les forces de la recherche et de la création et celles du « mouvement social » dans sa diversité. Face à la montée en puissance des oligopoles de l’édition et des médias, il s’emploie à favoriser l’expression des dispositions critiques qui seules permettent l’analyse rationnelle, loin du prêt-à-penser et des slogans. Ce furent les petits livres et les activités engagées de Raisons d’agir, les états généraux du mouvement social (1996) puis du Mouvement social européen (2000), les forums sociaux et collectifs altermondialistes face au libre-échange et à l’Organisation mondiale du commerce, la fondation Copernic, l’association de critique des médias Acrimed, puis le mouvement Attac, né autour du Monde diplomatique. En quelques mois, le climat idéologique bascule : pendant une décennie, la pensée et les mouvements critiques s’épanouissent, à l’instar de l’altermondialisme. De cette période subsistent non seulement des organisations, mais des réseaux et des dispositifs, toujours actifs aujourd’hui.
En ce sens, décembre 1995 marque un commencement. La victoire du « non » au référendum de 2005, qui exprimera le refus d’une Europe néolibérale déconnectée des populations, en découle presque directement. Le renouveau politique d’une gauche critique, s’il a depuis pris des formes multiples, se cristallisera autour de thèmes relancés par la lutte de décembre, notamment les inégalités économiques, la lutte contre la mondialisation financière et les ravages du libre-échange, la critique des médias dominants.
À l’échelle internationale, le mouvement de résistance au néolibéralisme connaitra d’incontestables succès, avec l’accession au pouvoir de Hugo Chavez en 1999 puis celle du Parti des Travailleurs au Brésil en 2003, la lutte incessante contre ce qui reste des grands impérialismes historiques (britannique, français, et, plus récemment, étatsunien). Mais la « cinquième internationale » capable de fédérer les forces progressistes au niveau planétaire, comme on pouvait encore la rêver au milieu des années 2000 restera lettre morte8.
Malgré le retrait du « plan Juppé », le souffle de décembre9 n’a pas suffi à enrayer la dynamique néolibérale et austéritaire, toujours en vigueur dans la plupart des pays du monde bien qu’elle suscite une hostilité croissance. Le processus de construction communautaire, censé aboutir à l’Europe sociale dans la paix et la démocratie, prend une forme de plus en plus illibérale, ethnocentrique et militariste. Les classes populaires, dédaignées par les gauches de gouvernement, seront peu à peu abandonnées au ressentiment nationaliste voire raciste, un choix qui ouvre la voie aux pires régressions politique, intellectuelle et sociale.
Ré-émergence du mouvement féministe
Souvent ignorée par les mémorialistes, la grande manifestation féministe du 25 novembre 1995 contre le plan Juppé accompagne un changement structurel mais encore peu visible : la montée en puissances des femmes dans le salariat populaire. Symbolisé par les cheminot·es, un secteur majoritairement masculin, le mouvement social n’a sans doute pas pris toute la mesure de cette bascule. Ni d’ailleurs celle de l’urgence écologique alors que les climatologues, forts de données concordantes concluant à l’impact fatal des activités humaines, devenaient toujours plus pressants face aux décideurs. Dans les deux cas, les classes dirigeantes ont, du moins en apparence, investit ces causes à coups de productions « durables » et de management « inclusif ».
S’ils contribuèrent à briser le fatalisme qui dominait alors le paysage, Bourdieu et les intellectuels engagés dans le mouvement de décembre 1995 ne pouvaient pas non plus imaginer les carambolages géopolitiques actuels, l’effacement des pays européens de la scène mondiale, l’élection de M. Donald Trump à la Maison Blanche. Mais ils étaient déjà convaincus qu’un capitalisme financiarisé toujours plus autoritaire et conflictuel impose de construire des mouvements internationaux de transformation politique, économique et sociale.
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- 1. Julien Duval, Christophe Gaubert, Frédéric Lebaron, Dominique Marchetti, Fabienne Pavis, Le « décembre » des intellectuels français. Éd. Liber-Raisons d’agir, 1998.
- 2. Laurent Bonelli, « Les architectes du social-libéralisme », Le Monde diplomatique, septembre 1998.
- 3. Serge Halimi, « Les médias et les gueux », Le Monde diplomatique, janvier 1996.
- 4. Pierre Bourdieu, « Contre la destruction d’une civilisation », discours aux cheminots du 12 décembre 1995, in Contre-feux. Propos pour servir à la résistance contre l’invasion néolibérale. Éd. Liber-Raisons d’agir, 1998.
- 5. Ibid, p. 30-31.
- 6. Pierre Bourdieu (dir.), La Misère du monde. Éd. Seuil, 1993.
- 7. Pierre Bourdieu, Contre-feux, op. cit.
- 8. Samir Amin, Pour la cinquième internationale. Éd. Le Temps des cerises, 2006.
- 9. Sophie Béroud, René Mouriaux, Le souffle de décembre. Le mouvement social de 1995 : continuités, singularités. Éd. Syllepse, 1997.